Une expansion à maîtriser. Le secteur laitier est actuellement au centre des informations, des analyses, voire des critiques, relatives à la politique agricole commune (PAC) de l'UE, parce que l'actualité fait loi (voir cette rubrique d'hier). Les préoccupations que suscitent le développement colossal de l'élevage bovin mondial et l'exigence de le maîtriser font aussi partie de cette actualité. Des études récentes prétendent que cette activité émet plus de 20% des gaz à effet de serre produits dans le monde: davantage que le secteur des transports ! Des scientifiques japonais auraient calculé qu'un kilo de bœuf générait 36 kg de CO2, à quoi s'ajoutent le méthane et le protoxyde d'azote. Dans certaines régions du monde, le changement des habitudes alimentaires et l'effort parallèle de développer les exportations vers l'Europe et ailleurs mettraient en danger les forêts et d'autres habitats traditionnels. Sans prendre à la lettre les annonces catastrophistes, parfois artificiellement gonflées, l'UE devrait en tenir compte et en débattre au niveau international.
Vigilance indispensable. L'Europe a déjà été confrontée sur le plan interne aux dangers d'une expansion excessive de certaines productions animales, par exemple à propos de l'élevage porcin en Bretagne dont les effets étaient une eau bourrée de nitrates la rendant imbuvable et l'envahissement des plages par les algues vertes. À présent, c'est donc l'élevage bovin au niveau mondial qui préoccupe. Certains pays ont déjà commencé à réagir. Le Brésil a retenu des orientations qui se veulent rassurantes ; ailleurs, des élevages alternatifs sont suggérés pour faire face à l'expansion galopante de la consommation mondiale de viandes (en attendant peut-être que l'humanité y renonce un jour ?). À court terme, l'UE doit intensifier sa vigilance sur les conditions de sa production en tenant compte du bien-être des animaux, en limitant les transports d'animaux vivants et ainsi de suite. Mais elle ne peut pas négliger l'aspect des importations. En l'absence de règles de comportement au niveau mondial, le seul résultat de disciplines limitées à l'Europe elle-même serait de transférer la production ailleurs, non seulement l'élevage bovin mais aussi celui des poulets ou la production d'œufs, sans oublier que les normes sur la qualité de l'alimentation sont inefficaces si elles ne s'appliquent pas aussi aux produits importés. Je ne découvre pas ces problèmes et ces préoccupations, l'UE s'en occupe activement depuis longtemps ; on connaît les mesures déjà prises ou annoncées, et aussi les controverses qui en résultent avec l'un ou l'autre pays tiers ; je les rappelle pour réaffirmer le caractère global d'une véritable politique agricole, qui englobe nécessairement le commerce, la sauvegarde de l'environnement, la lutte contre la faim dans le monde, l'autonomie alimentaire de l'Europe.
Le cas exemplaire du maïs américain. Ce n'est pas seulement le secteur animal qui est impliqué dans la problématique globale. Les défenseurs du libre-échange intégral dans le domaine agricole continuent à réclamer la suppression des subventions à la production dans les pays riches. Cette orientation est en principe justifiée, car ce n'est pas la puissance financière qui doit déterminer la concurrence entre pays et la conquête des marchés ; en particulier, les subventions à l'exportation doivent pour l'essentiel disparaître, y compris celles de l'UE (déjà très largement réduites). Mais il faut se méfier de la démagogie facile.
Regardons le cas spécifique du maïs aux États-Unis. Les pressions externes dénonçant les subventions à la production nationale et réclamant l'ouverture aux importations ont amené les agriculteurs américains à s'orienter vers les biocarburants. Or, qu'est-ce qui est alors arrivé ? Que les mêmes forces politiques qui avaient réclamé la réduction des aides au maïs destiné à l'alimentation et l'ouverture au maïs importé, se sont ensuite lancées (y compris quelques parlementaires européens) dans des dénonciations virulentes, en criant au « crime contre l'humanité » ! Or, le résultat de ce qu'ils réclamaient est évident: sans subventions et en ouvrant totalement les frontières, il n'y aurait plus de production de maïs à usage alimentaire aux États-Unis. La situation est analogue pour les céréales européennes en général: la suppression des garanties de la PAC et de toute protection aux frontières impliquerait la fin de leur production. Les affirmations du genre « l'Europe dépense deux euros pour chaque vache alors que des millions d'êtres humains ne disposent même pas d'un dollar par semaine » est de la démagogie à l'état pur, car les euros de la PAC ne vont pas aux vaches mais ils permettent aux agriculteurs d'envoyer leurs enfants à l'école, d'avoir un niveau de vie proche de celui des autres citoyens, et d'espérer même disposer un jour de quelques vacances. Or, ce n'est pas seulement l'Europe, c'est le monde qui a besoin de la production agricole européenne. Les règles et les modalités sont à adapter si nécessaire, certains abus doivent être éliminés ; mais le principe est indiscutable.
(F.R.)