Déjà Bob Kennedy il y a 40 ans… La nécessité de modifier radicalement la méthode actuelle de calcul du produit intérieur brut (PIB), ce n'est certes pas moi qui l'ai découverte (voir cette rubrique dans le bulletin n° 9843). Un collègue a rappelé ce que Bob Kennedy avait déclaré il y a une quarantaine d'années, en 1968. Je ne dispose pas du texte anglais intégral, je cite une traduction: le PIB, avait-il dit, inclut dans son calcul « la pollution, la publicité pour les cigarettes, les ambulances qui se déplacent pour nettoyer les autoroutes de leurs victimes, la destruction des forêts, les programmes télévisés qui glorifient la violence pour vendre des jouets ». Mais il ne tient pas compte de la santé des enfants, de leur joie de jouer, de l'intelligence d'un débat public, du sens de l'humour, du courage, de l'amour pour son pays. En bref, pour Bob Kennedy: « le PIB calcule tout sauf ce qui donne une valeur à la vie ».
Exercice rhétorique ? Envolée lyrique ? Certes ; n'oublions pas qu'on était en 1968, l'époque s'y prêtait. Mais sur le fond, la critique du calcul du PIB était déjà toute dans les phrases citées. Il m'a été rappelé qu'une commission spéciale a été créée en France pour mesurer le bien-être ; en substance, c'est la notion actuelle du PIB qui est mise en cause. L'économiste Jean-Paul Fitoussi (qui préside cette commission avec le prix Nobel Joseph Stiglitz) a évoqué, comme suit, l'aspect concernant les villes: « Si les prix des loyers augmentent au centre-ville, le PIB est en hausse. Les gens vont vivre en périphérie, et le temps nécessaire pour se rendre au travail augmente ; c'est du temps perdu qui réduit le bien-être mais qui fait encore croître le PIB car la consommation d'essence est en expansion. ». En une phrase: le PIB se gonfle, le bien-être diminue. Dans ces cas, l'augmentation du produit national résulte en partie d'une détérioration de la situation des citoyens.
La prise de conscience écologique augmente mais les instruments d'évaluation sont trompeurs. Un autre économiste, Jean-Marc Jankovici, a observé: « Le PIB est supposé mesurer le progrès ou le déclin d'une économie. Mais il faudrait déduire de la création de richesses les ressources naturelles - énergie, minerais, poissons…- consommées à cet effet. Si on calculait ainsi notre PIB, nous verrions que nous sommes en décroissance depuis longtemps. Si on continue à se donner comme seul objectif la hausse du pouvoir d'achat, on va droit dans le mur: nous n'aurons pas la hausse espérée pour des raisons de limites physiques, et nous aurons le chaos social. » Il est vrai que ces positions sont connues depuis longtemps et qu'elles sont en partie contestées. Il est positif qu'on en discute. Aujourd'hui, toutes les forces politiques ont repris les éléments essentiels de thèses qui étaient au départ le patrimoine exclusif des Verts et des écologistes, si bien qu'aujourd'hui l'Europe est à l'avant-garde dans ces domaines, son projet climat/énergie le prouve. Mais l'aspect spécifique relatif au calcul du PIB et à la notion de croissance économique est resté en marge. Même les forces politiques de gauche, même les Verts, fondent leurs revendications sur la méthode classique d'évaluation de la croissance et du calcul du PIB. Ce ne sont pas les objectifs qu'il faut changer, mais les instruments d'évaluation.
Répercussions politiques. Le moment y est favorable. Dans le commerce mondial, les conditions écologiques sont déjà largement imposées (même si leur respect dans la pratique est bien loin d'être suffisant): protection des forêts, durabilité, respect de la nature et des animaux. Au niveau européen, les consommateurs se réveillent et ils tiennent de plus en plus compte, dans leurs choix, des exigences de la nature. Dans une perspective raisonnable, il ne sera plus possible de considérer comme un apport positif les productions qui polluent les mers et l'atmosphère, détruisent les forêts, rendent invivable le trafic automobile, provoquent la disparition d'espèces animales et végétales. Albert Einstein ne donnait que quelques années de survie à l'humanité si les abeilles disparaissent ; or, leur existence est de plus en plus en danger.
Les grands principes sont reconnus et la prise de conscience progresse; il importe que la révolution en cours englobe aussi le mythe du PIB tel qu'il est actuellement calculé et l'évaluation de la croissance. Ce n'est pas un aspect essentiellement technique qui intéresse les statisticiens et autres experts, car en fait les batailles politiques se font encore souvent autour d'un point en plus ou en moins de croissance, sans évaluer à qui, en fait, ce point supplémentaire profite. Les méthodes actuelles fournissent une image faussée de la valeur d'une politique, des progrès réels d'un pays, du bien-être d'une population. C'est pourquoi des évaluations plus correctes permettraient aussi de mieux cibler les objectifs politiques.
(F.R.)