Un certain nombre des sujets traités ces derniers temps dans cette rubrique - par exemple, l'invitation à modérer les ambitions du Doha round ou l'impression d'une évolution radicale des liens entre l'UE et l'Afrique - se situent dans le contexte du regard plus mûr et critique à l'égard de la mondialisation qui semble largement admis. La mondialisation est une réalité, mais on réclame de plus en plus une certaine discipline en son sein.
Du point de vue européen, deux éléments essentiels ne doivent pas être négligés:
1. L'histoire et le fonctionnement de l'UE confirment de jour en jour que le libre-échange a besoin de règles et de disciplines. On le savait dès le départ, mais la pratique a renforcé ce que la théorie économique avait prévu. Il ne peut pas y avoir de libre-échange sans le respect de normes acceptées par tous les participants ; même l'existence d'organes et d'institutions supranationaux apparaît de plus en plus incontournable. L'Europe avait autrefois exagéré le nombre de normes techniques parfois trop détaillées, et elle a surmonté cette maladie de jeunesse ; mais en même temps elle a développé, et elle développera encore, les exigences concernant la sécurité des produits, la protection environnementale, le respect des animaux, la protection de la propriété intellectuelle. Dans ces domaines, et d'autres encore, l'UE, loin de baisser la garde, devra être de plus en plus exigeante, pour elle-même et aussi à l'égard des pays tiers.
2. Le vrai protectionnisme est le protectionnisme national, qui, en Europe, a évidemment disparu grâce aux règles et institutions communautaires. L'UE a continué et continuera à s'élargir, et elle négocie des accords de libre-échange ou des arrangements analogues avec les pays qui acceptent les règles indispensables. Je ne me réfère pas aux zones de libre-échange (ZLE) velléitaires ou fantaisistes avec des groupements qui gardent des barrières entre eux (que ce soit la prétendue ZLE euro-méditerranéenne ou celle UE-Mercosur), mais des accords en gestation avec la Corée du Sud ou envisageable avec le Canada, sans oublier l'Union douanière qui existe avec la Turquie et les arrangements recherchés avec d'autres pays méditerranéens individuels comme le Maroc et la Tunisie.
Le cas des Etats-Unis est emblématique. La relation commerciale UE/Etats-Unis est de loin la plus importante au monde, et les deux parties sont engagées dans un travail permanent de consultation et de mise au point réciproques. Lorsque des divergences apparaissent, comme actuellement au sujet de la conservation des poulets et des organismes génétiquement modifiés (OGM), on discute, on négocie et on se réfère aux règles internationales. Même entre pays ouverts au libre commerce et ayant un degré comparable de développement, les règles sont indispensables. En cas d'infraction, les échanges du produit concerné sont bloqués. Le même principe devrait être valable pour toutes les relations commerciales.
La réflexion progresse. En fait, aucun pays européen n'a l'intention d'être protectionniste, mais l'exigence de règles uniformes est de plus en plus ressentie. L'analyse de ces aspects progresse, et elle ne doit pas être considérée comme une opposition à la liberté des échanges. Les excès polémiques fondés sur la haine intellectuelle (genre Attac) et la violence tout court sont heureusement, pour l'essentiel, dépassées ; les opinions publiques ont condamné les extrémismes de la meilleure façon possible: en les éliminant par le vote, lors des élections, presque partout dans les Etats membres, en leur soustrayant toute légitimité réelle. En même temps, la réflexion progresse. Voici deux exemples récents. Le premier est l'essai d'Hervé de Carmoy, analysé par Michel Theys dans la Bibliothèque Européenne de la semaine dernière, annexée à notre bulletin N°9656, qui introduit la distinction entre la mondialité (prise de conscience du fait que nous sommes tous embarqués sur le même fragile vaisseau spatial) et la mondialisation définie comme «entité immatérielle, non localisable, qui n'a ni forme ni personne morale » et qui pourtant gouverne l'humanité, empire sans empereur. L'auteur indique la construction européenne comme modèle de ce qu'il faudrait essayer de faire.
Le deuxième texte est le livre de Giulio Tremonti «La peur et l'espoir», que je cite non seulement en tant que succès de librairie (rare pour ce genre d'ouvrages), mais parce que l'auteur est le nouveau ministre italien de l'Economie et des Finances, avec le poids qui en résulte au sein du Groupe de l'Euro et du Conseil EcoFin. Il innove lui aussi la terminologie par le mot mercatismo par lequel il indique la domination absolue du marché en tant que roi de l'économie, piège qui risque, à son avis, de détruire la douce et gentille Europe. Un ministre est forcément plus modéré et ouvert aux compromis qu'un polémiste. Mais la conception radicale de la mondialisation est bien, dans ce cas également, remise en cause.
(F.R.)