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Bulletin Quotidien Europe N° 9651
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Les évolutions politiques en Turquie ne modifient pas le dossier de l'adhésion

Les institutions européennes ont été très claires, à propos des péripéties politico-juridiques actuelles en Turquie, pour affirmer la primauté de la politique, donc du parlement élu et du gouvernement légitime (voir cette rubrique d'hier). De son côté, le Premier ministre M. Erdogan s'est engagé à respecter la laïcité de l'Etat, le pluralisme des partis, la liberté d'expression et les autres conditions nécessaires au fonctionnement d'un régime démocratique. Si ces conditions sont respectées, la preuve sera faite qu'une différence réelle existe entre ce qu'on appelle l'islamisme modéré et l'islamisme fanatique tel qu'on le voit ailleurs en action.

Conditions nécessaires. Ces constatations positives ne modifient toutefois pas, à mon avis, la problématique de l'adhésion éventuelle de la Turquie à l'Union européenne. Des pays démocratiques et respectueux des libertés, il en existe partout ; ce n'est pas une raison suffisante pour devenir membre de l'UE. L'adhésion implique aussi d'autres conditions, dont l'appartenance géographique à l'Europe, l'acceptation de toutes les règles et dispositions communautaires, la «capacité d'absorption» de la part de l'UE.

Le rapport parlementaire de Ria Oomen-Ruijten est, de ce point de vue, un document de base incontournable (il est résumé dans notre bulletin n° 9648), en attendant le débat en plénière du PE le mois prochain. C'est d'abord pour lui-même qu'un pays se modernise, renforce la démocratie, élargit les libertés. S'il le fait pour s'ouvrir les portes de l'UE, on pourrait douter de sa sincérité et de son engagement. L'essentiel du rapport est consacré à tout ce que la Turquie doit encore faire pour remplir les conditions de l'adhésion, en citant notamment la suppression des dispositions du code pénal qui menacent la liberté d'expression (le dernier prix Nobel turc a risqué de subir les effets de ces dispositions), la prééminence explicite et définitive du pouvoir civil sur le pouvoir militaire, l'application à tous les pays membres de l'UE des dispositions sur l'Union douanière (en fait, un Etat membre, Chypre, en est actuellement exclu).

Le Parlement européen a raison d'insister sur ces points et sur d'autres encore ouverts. D'ailleurs, même les partisans de l'adhésion estiment que des années et des années de négociations sont nécessaires pour que celle-ci se concrétise. Olli Rehn, commissaire responsable des négociations, vient d'affirmer que l'adhésion est envisageable pour 2020, à la condition bien entendu que la Turquie poursuive ses réformes.

Pour la Turquie elle-même. De mon côté, je partage l'opinion de ceux qui estiment que l'adhésion représente une fausse solution, inappropriée surtout pour la Turquie elle-même. La situation géographique de ce grand pays, ses intérêts spécifiques et les exigences de sa politique étrangère indiquent que la Turquie n'a aucune raison de se lier les mains dans les politiques communes et dans les mécanismes institutionnels de l'UE, à qui elle est déjà unie par des liens exclusifs (l'Union douanière !) et susceptibles d'encore se développer.

Ce n'est pas l'UE d'aujourd'hui qu'il faut considérer, mais ce qu'elle sera d'ici une douzaine d'années, bien au-delà de l'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne. A ce moment-là, l'UE devrait disposer de sa politique énergétique, y compris le volet extérieur actuellement inexistant ou inefficace ; ce n'est qu'un exemple des développements attendus. L'essai de Ali Ayata (commenté le mois dernier dans notre Bibliothèque Européenne annexée au bulletin n° 9619) souligne que la Turquie est «impliquée géographiquement, ethniquement et politiquement avec les problèmes de l'Irak, de l'Iran, des Arméniens, de l'Azerbaïdjan, des Perses, de Chypre, de la Grèce, des Bulgares, de la Russie, du Tadjikistan, de la Syrie et du fondamentalisme islamiste». Ce ne sont pas, en grande partie, des problèmes européens. En développant sa politique étrangère, l'UE ne pourra pas épouser dans tous ces dossiers les positions turques. La Turquie de son côté a besoin de son autonomie. Il suffit de citer un exemple: l'indépendance du Kurdistan irakien et l'influence qu'une telle évolution (inévitable à terme) aura sur la politique énergétique de l'UE et sur le problème kurde en Turquie. Je sais bien que cette position n'est pas partagée par tous. Pour le président de la Slovénie, Danilo Türk, les réserves sur l'adhésion turque sont le fait de «difficultés politiques ou de préjugés culturels» et « l'UE a besoin de la Turquie». C'est une opinion personnelle qui n'engage en rien la présidence actuelle de l'UE.

Il est vrai que l'évolution de l'UE pourrait aller dans un sens opposé à celui de la cohésion et des politiques communes. Dans cette hypothèse, la Turquie pourrait très bien y avoir sa place. C'est d'ailleurs ainsi que Michel Rocard justifiait son appui à l'adhésion: dans une Europe intergouvernementale et diluée, pourquoi la Turquie n'aurait-elle pas sa place ? Je ne me situe pas dans cette perspective. Si elle se réalise, cette rubrique n'aura plus de sens. Heureusement, ce n'est pas encore le cas.

(F.R.)

 

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