Divisions dangereuses. L'énergie représente aujourd'hui, au niveau mondial, l'instrument de politique étrangère préféré par ceux qui en disposent (voir cette rubrique d'hier). La possibilité de réglementer au niveau mondial, dans ce domaine, les échanges, les investissements et l'accès aux ressources par des normes internationales analogues à celles de l'OMC régissant le commerce, avec des instruments et des instances pour punir les infractions, est une vue de l'esprit. La coopération internationale est certes indispensable et l'Union européenne doit y participer pleinement, pour protéger ses intérêts ; mais de façon réaliste, sans illusions et agissant face au reste du monde comme un ensemble compact. Les deux volets de l'effort européen - cohésion interne, relations avec le monde extérieur - ne sont pas assez clairement séparés, ils se mélangent dans une mondialisation informe. L'UE devrait constituer un ensemble unique, avec ses propres règles de concurrence et ses dispositions internes couvrant les investissements, la lutte contre la pollution, le développement des énergies propres, et elle y travaille ; en même temps, cette Union compacte devrait disposer d'une stratégie commune vis-à-vis de l'extérieur ; elle en est bien loin.
Les lacunes et les divergences sur le fonctionnement du marché intérieur sont encore considérables (par exemple à propos de la «séparation patrimoniale», unbundling, entre la production et la distribution), les réseaux internes sont encore incomplets (par exemple entre l'Espagne et le reste de l'UE) et il n'existe pas de position uniforme à propos de l'énergie nucléaire ; mais les projets existent et progressent. Par contre, à l'égard des pays tiers, chaque Etat membre ou entité nationale conduit sa politique, parfois en concurrence avec celle du voisin. Philippe Maystadt vient de constater, au sein du Conseil Economie/Finances, que les Etats membres «n'ont pas encore défini une politique commune à l'égard de la sécurité extérieure et de l'approvisionnement extérieur ». Quelques jours auparavant (1er février), Javier Solana avait lancé un véritable appel à une politique extérieure de l'énergie pour l'UE, en dénonçant les dangers et les répercussions graves de son absence et en réclamant au moins, pour commencer, un meilleur échange d'informations sur les négociations nationales qu'aujourd'hui chaque Etat membre conduit à sa guise.
Deux éléments négligés. Le formidable paquet énergie/climat que la Commission européenne a présenté couvre des aspects fondamentaux des politiques futures, et le débat au sein du Conseil et du Parlement européen a déjà commencé. Mais ce paquet, par lequel l'Europe prend l'initiative et assume un rôle de guide dans les domaines dont dépend l'avenir de l'humanité et de la terre, ne doit pas faire oublier les autres aspects, aussi bien internes qu'externes. Les documents officiels et les déclarations publiques, y compris les prises de position du Parlement européen ou de ses groupes politiques, laissent de côté certains éléments qui sont, à mon avis, essentiels, concernant par exemple les intérêts des grandes compagnies pétrolières et le mode de fixation du prix du pétrole. Regardons-y de près.
Les «conclusions» de la réunion de Tokyo du G7 invitent les pays de l'OPEP à augmenter la production de pétrole afin d'accroître l'offre et faire baisser les prix (voir notre bulletin d'avant-hier). En même temps, aussi bien Exxon que Shell ont annoncé des bénéfices record au titre de l'année 2007, grâce à la hausse du prix, bien que, dans un cas comme dans l'autre, leur production ait diminué. On voit bien que les intérêts de l'économie mondiale et des grandes compagnies pétrolières ne coïncident pas ; ils sont même contradictoires. Les informations dont on dispose sur la manière dont les prix du pétrole sont fixés sont hallucinantes: il n'y aucun rapport entre les coûts et les prix, la spéculation et les tensions (souvent artificiellement provoquées) y jouent le rôle essentiel. On ne peut même pas affirmer que les pays grands producteurs soient responsables de cette situation: ils se limitent à prendre acte de l'évolution des prix (qu'ils ne déterminent pas), et bien entendu à en bénéficier. Sauf quelques phrases sporadiques ici ou là, personne ne s'insurge contre cette situation inadmissible. Même le Parlement européen, y compris les prises de position les plus vives et polémiques des groupes politiques «d'opposition», semble négliger l'aspect de la formation artificielle et spéculative du prix du pétrole (dont dérive automatiquement celui du gaz naturel).
À côté de toutes ces lacunes ou erreurs, apparaissent en même temps des éléments positifs pour l'Europe, en premier lieu les progrès scientifiques et technologiques de l'innovation énergétique.
Je conclurai demain ce rapide tour d'horizon par quelques considérations sur cet aspect.
(F.R.)