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Bulletin Quotidien Europe N° 9597
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Jean-Claude Juncker préconise un « Groupe de l'euro» ayant la faculté de prendre des décisions et un système européen uniforme de surveillance des marchés financiers

La dernière interview de Jean-Claude Juncker dont j'ai eu connaissance, publiée dans le quotidien français Les Echos du 5 février, comporte des prises de position qui méritent d'être soulignées. Sur quatre points en particulier, le président du Groupe de l'euro s'est exprimé clairement:

son souhait que l'Eurogroupe devienne «un groupe formel ayant la possibilité de prendre des décisions et de les faire connaître» ;

son appui à un système de supervision européenne des marchés financiers, sans qu'une autorité centrale formelle soit indispensable mais avec la possibilité pour la zone euro d'agir seule si nécessaire ;

l'indication des conditions pour qu'une réunion du Groupe de l'euro au niveau des chefs d'Etat et de gouvernement puisse éventuellement être envisagée. L'indépendance de la Banque centrale européenne ne pourrait en aucun cas figurer à l'ordre du jour ;

le rejet ferme de certaines affirmations et orientations du Fonds monétaire international et de son nouveau directeur à propos des perspectives économiques en Europe et de l'opportunité d'un programme de relance budgétaire.

Je vais être paresseux, en reproduisant ce qu'a dit le président du Groupe de l'euro, sans trop de commentaires et d'explications. D'ailleurs, M. Juncker a l'heureuse habitude de la clarté et ce qu'il dit est évidemment plus intéressant que ce que je pourrais y ajouter.

Prendre des décisions et les faire connaître. M. Juncker a contesté en termes vifs l'impression que les réunions du Groupe de l'euro consistent en débats académiques où l'on n'ose pas affronter les questions monétaires afin de ne pas froisser l'autonomie de la Banque centrale européenne (BCE). Il a dit: « au sein de l'Eurogroupe, et en présence du président de la Banque centrale, nous discutons de la conduite de la politique monétaire. Mais nous pensons qu'il serait malsain, voire dangereux, dans le contexte actuel de nervosité des marchés boursiers, d'expliquer à l'extérieur quelle opinion l'Eurogroupe s'est forgée au sujet du niveau opportun des taux d'intérêt. Ces derniers mois, nous avons consacré des heures à la politique de change. Il y a une semaine, nous avons préparé ensemble la réunion du G7 à Tokyo, où je représenterai la zone euro. Bref, nous faisons de la politique, même si cela n'apparaît pas toujours à l'extérieur.»

Pourquoi beaucoup de gens ne s'en aperçoivent pas ? En plus des raisons d'opportunité, c'est le statut du Groupe de l'euro qui oblige à la retenue, et son président n'a pas caché ce qu'il en pense: « Je voudrais parfois ne pas devoir me cantonner à un rôle qui n'est même pas celui de porte-parole. Je préférerais que l'Eurogroupe soit un groupe formel ayant la possibilité de prendre des décisions et de les faire connaître.»

Pour une surveillance européenne des marchés financiers, sans qu'une autorité centrale formelle soit nécessaire. Cette question est très controversée: certains Etats membres estiment que la surveillance des marchés financiers doit rester essentiellement nationale (déclaration conjointe Merkel/Sarkozy/Brown d'octobre dernier: « la responsabilité première pour la gestion des risques est et doit rester du ressort des institutions financières et des investisseurs (…) à l'intérieur de cadres de régulation nationaux), d'autres, qu'il faut évoluer vers un système de surveillance européenne (le plan Padoa-Schioppa de décembre dernier estime nécessaire un système européen de contrôle des marchés avec « un single European rule-book» et «une autorité unique de surveillance bancaire»). La BCE se situe à mi-chemin: elle estime qu'il faut tenir compte du fait que les autorités nationales bénéficient de la proximité géographique et de leur expérience des marchés nationaux (on ne doit pas oublier que les gouverneurs des banques nationales sont majoritaires dans les organes de décision de la BCE, laquelle reflète donc leurs opinions).

Voici ce que M. Juncker en pense: «Je ne plaiderai pas nécessairement pour une supervision européenne au sens organique du terme, avec une autorité centrale. Mais je pense que les règles nationales doivent être harmonisées et qu'il faut européaniser la supervision. Il me semble évident qu'il est nécessaire d'avoir, pour une même zone monétaire, des règles de supervision et des règles prudentielles analogues.»

En parlant d'une «même zone monétaire», il se référait évidemment à la zone euro. Mais le président du Groupe de l'euro a ajouté: « Ce que je dis pour la zone euro peut parfaitement s'appliquer aux Vingt-sept », et l'essentiel vient après: « Mais si nous ne progressons pas assez tous ensemble dans la coordination de l'arsenal réglementaire, l'Eurogroupe agira seul. On ne peut pas laisser les choses en l'état.»

Une réunion au sommet du Groupe de l'euro n'est pas absurde, si l'indépendance de la BCE n'est même pas évoquée. C'est une idée, on le sait, lancée par Nicolas Sarkozy, et qui, évidemment, ne plaît pas du tout à Gordon Brown, qui en serait exclu. L'initiative britannique de réunir les premiers ministres des «grands pays» représentait clairement une sorte de contre-proposition à un Sommet de l'Eurogroupe. Selon Jean-Claude Juncker, l'hypothèse en elle-même de réunir les chefs d'Etat ou de gouvernement de la zone euro «n'est pas une idée absurde, indépendamment de la conjoncture (…) à deux conditions: que nous sachions quel sera l'ordre du jour et que l'on soit certain de la valeur ajoutée apportée».

De quoi se méfie le président de l'Eurogroupe ? En particulier, du risque que soit soulevée la question de l'objectif prioritaire de la Banque centrale européenne: « une réunion qui voudrait contester à la BCE l'obligation, que lui donnent les traités, d'assurer la stabilité des prix, n'aurait aucune chance de voir le jour». En d'autres mots: si l'objectif de M. Sarkozy, ou de ses conseillers, était de mettre en cause, au niveau le plus élevé, l'indépendance de la BCE, inutile d'en parler, car « même les chefs d'Etat et de gouvernement ne peuvent agir à l'encontre de dispositions claires et précises» inscrites dans le traité.

M. Juncker a ajouté: « La position d'Angela Merkel, largement soutenue par d'autres, est que les Etats membres doivent respecter l'indépendance de la Banque centrale, indépendance à laquelle MM. Sarkozy et Fillon ont manifesté leur attachement.»

Les objectifs d'un Sommet de l'Eurogroupe doivent donc être clairement définis: « Il ne faut pas verser dans un activisme sans but. Le pire serait de décevoir. Nous en discuterons clairement.»

Ce qui ne signifie pas que la BCE ne doive pas être à l'écoute de toutes les opinions: « Elle n'est pas sourde, elle n'est pas autiste. Elle est indépendante.». Elle participe d'ailleurs aux réunions de l'Eurogroupe, où tous les sujets sont abordés, y compris la politique monétaire et les taux d'intérêt (voir plus haut).

L'Europe ne se trouve pas dans une situation de risque-récession et certaines prises de position du FMI sont inopportunes et inappropriées. M. Juncker n'a pas caché qu'il n'a pas apprécié certaines prévisions du Fonds monétaire européen sur l'évolution économique européenne, ni une suggestion sur la politique économique lancée par son président Dominique Strauss-Kahn.

le FMI a prévu que le taux de croissance de la zone euro ne dépasserait pas, cette année-ci, 1,6%.
M. Juncker a observé:
«Ces chiffres me semblent assez peu crédibles. Je me fie plutôt aux prévisions que la Commission européenne publiera pour la zone euro vers la mi-février. La croissance sera certes moins forte qu'en 2006 et 2007 mais elle ne sera que légèrement inférieure au potentiel de croissance, qui est de 2%. Il n'y aura pas de récession en Europe.»

M. Strauss-Kahn a soutenu l'opportunité d'une relance budgétaire généralisée. M. Juncker a précisé: « Le Pacte de stabilité européen, réformé en mars 2005, prévoit toute une série d'instruments qui peuvent être utilisés en cas de difficultés économiques majeures. Ainsi, les Etats membres qui ont atteint l'équilibre de leurs finances publiques pourraient, s'il le fallait, laisser jouer les stabilisateurs automatiques. Mais il n'y a pas actuellement, en Europe, une quelconque nécessité de lancer un vaste programme de stimulation conjoncturelle. Tous ces propos me paraissent de courte vue. »

Le cas de la France. Jean-Claude Juncker a par ailleurs réaffirmé que la France est toujours liée par l'engagement qu'elle avait souscrit en avril 2007, avec les autres Etats membres, de rétablir l'équilibre des finances publiques en 2010. Le président Sarkozy avait ensuite expliqué personnellement à l'Eurogroupe, en juillet dernier, que son pays «aurait beaucoup de mal à tenir cet engagement»: une année supplémentaire, voire deux, seront peut-être nécessaires. En tant que président de l'Eurogroupe, M. Juncker a confirmé qu'un pays ne peut pas modifier unilatéralement le calendrier ; ce qui semble signifier qu'une décision éventuelle devrait être prise par le Conseil Economie/Finances. La France devra de toute manière entreprendre « des efforts de consolidation budgétaire supplémentaires à ceux qu'elle envisage actuellement » ; le Conseil Ecofin en discutera la semaine prochaine.

(F.R.)

 

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