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Bulletin Quotidien Europe N° 9588
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

UE/ACP: la révision du régime d'association n'est qu'un instrument

La transformation des relations entre l'UE et les pays ACP créera, si un compromis raisonnable est réalisé entre les parties, les conditions pour améliorer la situation de nombreux pays africains et donnera un nouvel élan à leur coopération avec l'Europe. Mais les innovations juridiques ne modifient pas en elles-mêmes la réalité. Les analyses attribuent aux conflits interafricains -entre pays voisins ou à l'intérieur d'un même pays- jusqu'à 80% des famines, des morts violentes et des désastres écologiques ou sanitaires. Les enquêtes sur place indiquent de nombreux progrès dans plusieurs pays africains et l'existence de potentialités presque illimitées, mais soulignent en même temps à quel point les conflits et la corruption annulent les efforts.

Deux témoignages. L'un des écrivains les plus lus au monde, le Suédois Henning Mankell, a présidé, le mois dernier, le jury du prix du Livre européen de l'année (attribué à Guy Verhofstadt), ce qui lui a offert l'occasion de s'exprimer à plusieurs reprises à Bruxelles, alors que, depuis une trentaine d'années, il passe la moitié de son temps en Afrique. Selon lui, en Europe on sait « comment meurent les Africains, mais jamais comme ils vivent », en expliquant: « Chaque fois que je reviens en Europe et que je regarde un journal télévisé, je ne vois que des images de mort. J'essaie de présenter une autre image de l'Afrique. Les Africains vivent aussi: ils aiment, luttent, rêvent, travaillent…Ce que j'ai appris en Afrique m'a permis de devenir meilleur ».

Colette Braeckman est l'une des rares journalistes qui ont toujours écrit sur l'Afrique en allant sur place, sur la base de ce qu'elle a vu. Elle rejette les interprétations doctrinaires des violences qui, le mois dernier, ont ravagé le Kenya et qui ont «ravivé les pires clichés à propos de l'Afrique: luttes tribales, massacres interethniques, sauvagerie toujours prête à resurgir…». La vraie cause des violences est «la frustration d'une population qui, toutes ethnies confondues, a vu se creuser le fossé entre les élites et le plus grand nombre, accablé par la misère ». Elle dénonce, comme première cause de ce désastre, l'exode rural qui a généré d'immenses bidonvilles où «échouent les paysans, chassés de leur terre car priorité a été donnée à des cultures d'exportation (fleurs coupées, qui rapportent 100 millions de dollars par an, haricots et fraises de contre-saison) là où auparavant les cultures vivrières nourrissaient les familles». Je crois que les responsables politiques ainsi que des grands organismes comme Oxfam auraient intérêt à méditer les quelques lignes qui précèdent.

Selon Mme Braeckman, au Kenya, la corruption des élites a alimenté les rancunes, et chaque groupe ethnique espère que les élus de son ethnie feront pencher en sa faveur une redistribution de la richesse. Elle estime que cette clé de lecture est valable pour bien d'autres pays d'Afrique, où des élites « branchées sur les réseaux de pouvoir internationaux » nourrissent les germes d'une violence «qualifiée à tort d'ethnique, mais née d'une injuste répartition des ressources ». On se demande, en la lisant, quels intérêts défendent certaines élites économiques ou politiques africaines, appuyées par des groupes de pression européens ou mondiaux, lorsqu'elles revendiquent, pour faire face aux difficultés de leurs pays, des solutions liées essentiellement ou uniquement aux exportations agricoles. Trop souvent les positions fondées sur des principes abstraits ne tiennent pas compte de la réalité et des problèmes concrets.

Tenir compte des réalités, au-delà des doctrines. D'autres aspects de la réalité doivent être pris en considération. Par exemple, le financement des budgets nationaux qui, dans plusieurs pays africains, provient presque totalement des recettes douanières. Cette source, normale en elle-même, devient malsaine si elle est exclusive, car elle augmente le coût des produits importés même lorsqu'ils sont bénéfiques, voire nécessaires: machines-outils, moyens de communication modernes, denrées alimentaires indispensables, etc. Les recettes douanières sont justifiées lorsqu'elles protègent des productions nationales naissantes ou l'agriculture locale, et elles contribuent logiquement à couvrir les dépenses de l'Etat. Mais au-delà de certaines limites, elles alimentent la corruption aux frontières et, si elles deviennent une ressource unique, rendent impossible la création de zones de libre-échange même avec les pays voisins, alors que de telles zones sont nécessaires pour consolider l'économie et pour attirer les investissements. La fermeture des frontières pour des raisons purement budgétaires peut donc être contre-productive et cacher des pièges.

Les débats et les négociations en cours entre l'UE et les pays africains doivent tenir compte des réalités sur le terrain, et pas seulement des théories et des doctrines, et aussi d'autres éléments qui dépassent les relations bilatérales, comme les négociations commerciales mondiales (Doha round) et l'irruption de la Chine en Afrique. Ces aspects seront évoqués la semaine prochaine pour compléter ce tour d'horizon.

(F.R.)

 

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