Bruxelles, 11/01/2008 (Agence Europe) - Après la fronde de la société sénégalaise, descendue le 7 janvier dans les rues de Dakar pour dire non aux APE (EUROPE n° 9575), c'est à Bruxelles, le 11 janvier, que la diaspora africaine, appuyée par la société civile européenne (CNCD 11-11), a relayé l'appel du président sénégalais Abdoulaye Wade, à rejeter les APE préparatoires au libre-échange actuellement négociés entre l'UE et six-régions ACP (Afrique/Caraïbe/Pacifique), voire avec des pays pris individuellement. Plusieurs centaines de manifestants sénégalais, congolais (Congo Brazzaville), nigérians, centrafricains, maliens, béninois, venus d'Afrique mais également des quatre coins d'Europe (Pays-Bas, Italie, Espagne, France, Allemagne et Luxembourg), ont donné de la voix dans une marche protestataire contre la mise en œuvre des APE, qui s'est achevée devant le siège de la Commission européenne. Sur fond de musique africaine, les manifestants scandaient « Non aux APE, on ne signe pas ». Les banderoles brandies précisaient ainsi le message: « pour sauver notre agriculture et notre industrie, NON aux APE, NON à la mort programmée de l'Afrique », « OUI aux accords de partenariat pour le développement » - formule alternative proposée par le président Wade pour un partenariat gagnant-gagnant entre deux blocs, fondé sur la complémentarité des ressources, et non sur le libre-échange entre partenaires économiquement inégaux.
Selon la diaspora africaine, la libéralisation du commerce telle que proposée par l'Europe se traduirait par l'entrée massive et libre des produits européens hautement subventionnés et compétitifs sur les marchés africains, avec pour résultat de détruire les moyens de subsistance des peuples, et d'hypothéquer la croissance économique future ainsi que l'intégration régionale. Pour les manifestants, la signature d'accords d'étape en décembre dernier par plusieurs pays africains et ACP ne signifie par la fin de la campagne contre les APE, bien au contraire. Car alors que les pays ACP ont souligné la nécessité de revoir les accords « paraphés sous la contrainte », la Commission continue d'insister et de pousser les pays ACP, y compris les pays les moins avancés (PMA), à la signature d'un APE complet incluant les services, l'investissement, les marchés publics, la propriété intellectuelle et la concurrence dans des délais déraisonnables.
Au cours d'une conférence de presse, le Dr Aimé Mianzenza (Congo Brazzaville) a affirmé que « la position contre les APE n'est pas idéologique mais intellectuelle, économique et morale. Beaucoup de pays africains viennent de sortir de guerre civile ». « Leur économie est encore fragile. Qu'on leur laisse le temps de se reconstruire puis de prendre place dans les échanges internationaux », a-t-il plaidé. Si de nombreux pays d'Afrique connaissent une croissance économique depuis 2000, le nombre de personnes souffrant de la faim en Afrique est passé dans le même laps de temps de 250 millions à 300 millions. Or, ce sont les paysans, ceux qui nourrissent la population, qui souffrent le plus de la faim. « Ces populations croulent sous la concurrence déloyale de produits des pays industrialisés entrant dans le pays », a-t-il fait observer, convaincu que « l'Afrique n'est pas encore en mesure d'affronter la concurrence de produits sans droits de douane ».
Elie Malkor s'indigne qu'en 2007, alors qu'il était évident qu'un APE ne pouvait être conclu avec l'Afrique de l'Ouest, l'UE ait refusé toute demande de dérogation à l'OMC pour un indispensable report de la date de conclusion. « Si nous ne réussissons pas à parfaire notre intégration régionale, nous ne pouvons nous opposer à l'UE. L'UE a divisé pour régner », souligne-t-il. Selon lui, les accords d'étape signés par le Ghana et la Côte d'Ivoire ne font que justifier l'opposition aux APE car ces accords « portent sur des questions qui auraient dû être préalablement réglées à l'OMC ». Le seul moyen d'avancer, c'est, selon lui, « d'impliquer l'OMC dans les débats », d'obtenir que la question des démantèlements tarifaires soit retirée de l'Agenda pour l'Afrique. « L'agenda de Doha est un agenda de développement. Nous demandons que les APE soient revus et que la position africaine soit considérée ». Etant entendu que l'article XXIV du GATT sur les accords régionaux « permet toutes les interprétations, on peut parfaitement demander une nouvelle dérogation », ajoute-t-il en faisant observer que l'OMC « ne s'est pas pressée de démanteler l'AGOA conclu entre les Américaines et l'Afrique », sans exigence d'aucune réciprocité pour certains produits. Pour Macodou N'Diaye, professeur d'Université à Dakar, la nouveauté, c'est que « les peuples ont commencé à se saisir d'une question qui était le monopole exclusif des institutionnels (…) Nous représentons des peuples en mouvement. Notre présence est une offre de dialogue pour poser les problèmes », en vue de construire un partenariat pour la croissance et le développement, « pour préserver nos vies, nos foyers, nos revenus, nos existences ». Et d'ajouter « la bureaucratie de Bruxelles n'est pas élue par les peuples. Nous demandons le contrôle des bureaucraties bruxelloise et africaines par les exécutifs et les parlements ».
A l'argument de la Commission selon lequel il ne s'agit pas de libre-échange puisque la libéralisation ne sera que de 80% sur quinze ans et que certains produits africains sensibles pourront bénéficier d'une période transitoire pouvant aller jusqu'à 20 ans, la diaspora africaine rétorque que 20 ans, cela ne suffira pas. « La période transitoire mise en avant et les milliards promis par l'Europe ne seront pas à même de compenser les pertes commerciales économiques et politiques que ces accords nous feront subir. (…) Pour nous, l'alternative se situe dans une intégration africaine renforcée, dans la construction d'une agriculture qui nourrit les hommes, un système industriel diversifié, des services dynamiques, des Etats démocratiques qui jouent pleinement leur rôle pour faciliter l'accès au progrès à leurs populations et donner éducation et emploi à la jeunesse. Ces ambitions légitimes ne pourraient se réaliser si le système des échanges qui lie nos économies au reste du monde ne permet pas la création de richesses sur le sol africain et si nos économies sont soumises à une compétition déloyale », peut-on lire dans « l'Appel des peuples d'Afrique à l'opinion publique européenne et internationale ». (A.N.)