Qui sont les concitoyens véritables des Chypriotes turcs ? Les chroniques que j'ai eu l'occasion de lire sur la Fête de l'indépendance célébrée le 20 juillet dans la République turque de Chypre-Nord (RTCN), telle qu'elle existe sur le terrain depuis une trentaine d'années, sont passionnantes et instructives. C'est quoi, cette fête? C'est la célébration du «jour de la paix et de la liberté» où, il y a 32 années, les forces armées turques avaient débarqué à Chypre en « libérant » la partie Nord (alors que toute l'île, d'après le projet du gouvernement de Nicosie de l'époque, aurait dû s'unir à la Grèce). M. Erdogan, Premier ministre turc, était l'invité d'honneur et c'est l'hymne national turc qui a ouvert la cérémonie. La foule enthousiaste agitait les drapeaux rouges et blancs de la Turquie et de la RTCN (les deux drapeaux sont la réplique l'un de l'autre, en négatif). M. Erdogan a souligné les liens entre la «mère patrie» turque et la RTCN, en déclarant notamment: « Tant que nous sommes unis, rien ni personne ne peut nous atteindre». Dans la parade militaire, les soldats de la RTCN étaient encadrés par les troupes et les blindés turcs.
Perplexités sur la réunification. Ce qui précède ne comporte, de ma part, aucun élément d'étonnement et encore moins de critique. Ce n'est que la description d'une réalité. Et la réalité, il faut l'accepter ou du moins en tenir compte. La suite de mon raisonnement risque de ne plaire à personne, ni à Nicosie ni à Ankara, ni à Athènes ni au siège de l'ONU et même pas à Bruxelles. Mais, selon la sentence attribuée à Aristote, « amicus Plato, sed magis amica veritas », je suis ami de Platon, mais encore plus de la vérité. Dès lors, je continue. Compte tenu de la réalité, je crains que la réunification de l'île, qui continue d'être prise en considération comme la seule issue raisonnable, serait une solution artificielle qui ne tient pas compte de la situation sur le terrain et qui n'aurait pas pour résultat de faire des habitants de Chypre un seul peuple. Qui sont, pour un Chypriote turc, ses vrais concitoyens ? Les Chypriotes grecs ou les Turcs ? De toute évidence, les Turcs. C'était déjà vrai dans le passé, ça l'est plus encore aujourd'hui pour une raison simple: sur 260.000 habitants environ de la RTCN, 120.000 au maximum sont originaires de Chypre, alors que 140.000 sont des colons qui ont suivi au cours des années l'armée turque d'occupation et sont essentiellement originaires d'Anatolie. Ils étaient moins nombreux à avoir fait la traversée, mais ils se sont multipliés sur place. Et désormais ils sont là.
Répercussions ingérables. Si l'affaire de Chypre me tracasse, ce n'est pas pour me mêler de questions qui devraient être réglées par les populations directement concernées, et dont les dimensions sont à première vue relativement modestes, mais en raison des répercussions sur le fonctionnement institutionnel de l'Union européenne. Si l'on considère comme artificielle l'unification de Chypre, la solution de rechange qui se présente à l'esprit est celle de la séparation de l'île en deux parties. Des négociations difficiles seraient nécessaires notamment pour le partage du territoire (l'armée turque occupe un espace qui dépasse les limites de la partie de Chypre qui était habitée par les Chypriotes turcs) et pour d'autres aspects. Mais ces difficultés ne seraient pas plus sérieuses que celles qui sont implicites dans une nouvelle négociation sur la réunification, après le rejet (par la partie grecque) de la tentative précédente.
Il ne nous reste alors qu'à attendre que la solution évolue tout naturellement vers la division de Chypre ? Ce n'est pas si simple. La création de deux pays ayant vocation à devenir membres de l'UE entraîne pour chacun un commissaire européen (avec droit à la «rotation égalitaire»), six parlementaires européens, une place autonome au sein du Conseil. S'il est vrai, comme je le crois, que les vrais concitoyens des Chypriotes turcs sont en Turquie, on aurait un commissaire européen, un membre du Conseil et des parlementaires européens turcs, sans qu'il soit nécessaire que la Turquie devienne Etat membre ! Le même raisonnement est-il valable pour la partie grecque de Chypre ? Je me le demande. J'ai déjà entendu la remarque selon laquelle la Grèce est aujourd'hui le seul Etat membre avec deux commissaires européens.
Une farce institutionnelle. D'autres évolutions justifient qu'on s'interroge. Le Monténégro indépendant a-t-il droit à son statut d'Etat membre et à son commissaire ? Et demain éventuellement le Kosovo ? Et s'il s'avère que la Bosnie-Herzégovine unie n'est pas viable ? Est-il envisageable que le nombre d'Etats membres continue à augmenter «par fragmentation» ? Et comment rejeter dans ce cas les aspirations de la Bavière, de la Catalogne, de l'Ecosse ou, si le moment arrive, de la Flandre ? Il faudra bien y réfléchir un jour, sous peine de transformer le fonctionnement institutionnel de l'Union en une farce.
(F.R.)