Priorité à la «capacité d'absorption». La presse de plusieurs Etats membres a interprété la résolution du Parlement européen sur la stratégie des élargissements futurs comme un frein aux nouvelles adhésions: on a lu que le PE «veut stopper les élargissements» ou au minimum qu'il « installe le doute ». La résolution en 62 paragraphes approuvée par 397 oui contre 95 non et 37 abstentions (elle sera reproduite dans notre série EUROPE/Documents), confirme que les nouvelles adhésions sont souhaitées, mais insiste surtout sur les conditions à respecter, de la part des pays candidats et de l'UE elle-même. Ce qui est demandé aux pays candidats n'est pas vraiment nouveau, ce sont les « critères » de toujours ; mais les principes généraux sont accompagnés de demandes spécifiques pays par pays, souvent très pointues. Par exemple: la Turquie doit garantir la liberté d'expression, la liberté de culte et les droits culturels de toutes les minorités, en particulier du patriarche œcuménique et des minorités grecques d'Istanbul, d'Imbros et de Ténédos, avec la précision supplémentaire que ces exigences doivent être satisfaites pendant la phase initiale des négociations, d'ici «un ou deux ans» ; la Croatie doit garantir l'accès au marché immobilier local à tous les ressortissants de l'UE sans discriminations et résoudre ses problèmes de frontières avec la Slovénie et la Bosnie-Herzégovine ; la Bosnie-Herzégovine doit «laisser Dayton derrière elle» et réduire les besoins d'aide internationale ; l'Albanie doit mettre fin au «conflit sanglant» qui empêche certains enfants d'aller à l'école. Et ainsi de suite.
Les conditions requises de l'UE sont politiquement encore plus significatives. Le principe de la «capacité d'absorption» cité comme « l'une des conditions de l'adhésion de nouveaux pays» est explicité dans trois affirmations: 1) «il est essentiel, pour saisir la notion de capacité d'absorption, de définir la nature de l'UE, en ce compris ses frontières géographiques» ; 2) «l'enlisement du processus de ratification du traité constitutionnel empêche l'UE d'accroître sa capacité d'absorption » ; 3) avant toute nouvelle adhésion, il faut « s'assurer que les ressources budgétaires suffisantes sont disponibles en vue du financement adéquat des politiques de l'Union». Ce qui implique que, pour s'ouvrir aux nouvelles adhésions après celles de la Roumanie, de la Bulgarie (et selon certains de la Croatie), l'UE doit: avoir défini ses frontières ; disposer du traité constitutionnel ; avoir élargi son budget (allusion à sa capacité de financer la politique de cohésion et la politique agricole même en incluant la Turquie). Le rapporteur Elmar Brok, véritable maître d'œuvre de la résolution, avait été encore plus explicite dans sa présentation orale, en affirmant que dans la situation actuelle, l'UE n'est pas en mesure d'accueillir de nouveaux membres sous peine de «disparaître en tant que projet politique» et que la « capacité d'absorption » représente pour lui le «critère dominant» pour toute adhésion future. Et il a en même temps confirmé son appui à une «troisième voie», intermédiaire entre l'adhésion et la politique de voisinage (il a cité le statut actuel de la Norvège): un Espace économique européen multilatéral, formule qui deviendrait précieuse en cas de «non» d'un Etat membre à l'une ou l'autre adhésion lors d'un référendum (procédure qui deviendra obligatoire en France).
Quelques appels à davantage de souplesse. Certains parlementaires ont peut-être considéré la résolution comme une orientation générale, sans en partager nécessairement tous les aspects, et d'autres n'ont peut-être pas perçu toutes ses nuances et implications. Un certain nombre de parlementaires, bien conscients de l'enjeu, se sont clairement opposés à la doctrine Brok, qui, selon Daniel Cohn-Bendit, serait une « catastrophe politique » pour les pays des Balkans, exclus de l'intégration politique et simplement admis dans une sorte de libre-échange. D'ailleurs, un certain nombre de parlementaires a estimé que même la «déclaration de Salzbourg» des ministres des Affaires étrangères était trop faible, décevante pour les pays candidats. L'UE ne sera pas plus forte en éloignant les perspectives d'adhésion des pays des Balkans, a affirmé l'Autrichien Hannes Swoboda, en soulignant que c'est l'UE elle-même qui doit consentir les efforts nécessaires pour améliorer sa «capacité d'absorption» (ce n'est quand même pas la tâche de l'Albanie ou du Monténégro!). Les arguments en faveur des nouvelles adhésions ont été cités par des parlementaires, par la présidente du Conseil et par le Commissaire Olli Rehn, en particulier la pression puissante que la perspective de l'adhésion exerce sur l'évolution des pays candidats dans le sens de la liberté, de la démocratie et de l'apaisement avec leurs voisins. C'est ça la «puissance douce» de l'UE, selon Cecilia Malmström, et Olli Rehn a souligné à quel point «l'absence de perspective européenne pourrait déstabiliser cette région ultra sensible».
Malgré ces avertissements, le résultat du vote a été ce qu'il a été.
(F.R.)