Un projet destiné à évoluer. Ne vous attendez pas de ma part à une analyse technique détaillée de la proposition de Tony Blair sur les perspectives financières 2007-2013, car son texte est destiné à être encore sensiblement modifié au cours des discussions qui s'ouvrent ce mercredi, ni à une analyse politique (avec l'indignation de rigueur pour le manque d'ambition européenne du projet), car la tactique de négociation joue sans doute un rôle considérable. N'oublions pas que la lettre réclamant que la dotation globale ne dépasse pas 1% du PIB de l'Union avait été signée par six Etats membres, et pas des moindres, et que plusieurs gouvernements n'hésiteraient pas à faire capoter l'accord plutôt que de renoncer à certaines de leurs revendications. Et que l'incertitude sur l'avenir de l'Europe n'incite pas les Etats membres à investir beaucoup sur une construction qui pourrait ne pas correspondre à leurs ambitions (le Premier ministre belge Guy Verhofstadt a déclaré la semaine dernière que «plusieurs des anciens Etats membres se sont détachés du groupe fédéraliste» et que « plusieurs des dix nouveaux Etats membres préfèrent l'approche intergouvernementale»). Par ailleurs, le souvenir de querelles budgétaires précédentes nous enseigne que, lorsqu'il est question d'argent et les situations économiques sont dures, la générosité est loin d'être le mouvement spontané des gouvernements. Et c'est à la veille des décisions que ces derniers prennent les positions les plus fermes, afin de ne pas affaiblir leur position de négociation.
Attendons donc la suite des événements, tout en prenant acte du jugement du président de la Commission européenne (pour qui le projet Blair est inacceptable étant tout simplement irréaliste) et d'autres réactions tout autant négatives. Voici quelques éléments de réflexion.
1. Les acrobaties de Tony Blair. Le Premier ministre britannique était sans doute conscient de la tempête que son projet aurait soulevée (M. Barroso lui avait fait part de la teneur de sa réaction avant de la diffuser). Ne négligeons pas l'élément tactique. À partir de maintenant, tout assouplissement serait accueilli comme un succès par ceux qui protestent. M. Blair sait que, en tant que président du Conseil européen, à un moment ou à un autre, il lui reviendra de suggérer des compromis, donc de céder un peu de terrain, notamment à propos du « rabais » pour son pays. En partant de loin, il élargit son espace de manœuvre. Cet espace est malheureusement limité par l'attitude pernicieuse de la presse nationale, par l'opinion publique sceptique de son pays et par les convictions antieuropéennes de certains de ses ministres, Gordon Brown en tête.
2. Le dilemme des pays d'Europe centrale et orientale. Les réactions de certains Etats membres pourraient être en partie dictées par une stratégie analogue à celle de Tony Blair. Se déclarer satisfait avant que la négociation se noue signifierait renoncer à participer au jeu des concessions réciproques finales. Du moment que de telles concessions seront indispensables pour aboutir, personne ne veut en être exclu, et pour le moment chacun campe sur son refus de ce qu'il qualifie d'inacceptable. Mais certaines positions peuvent évoluer. On se rappelle que les pays d'Europe centrale et orientale avaient annoncé en juin qu'ils étaient disposés, dans certaines limites, à renoncer à quelque chose des financements qui leur reviennent à la condition d'obtenir un accord immédiat. Pour eux, l'essentiel est une décision rapide leur permettant de bénéficier des soutiens prévus dès le début de 2007. L'ampleur du sacrifice possible reste à déterminer.
3. Satisfactions partielles. Tony Blair a été suffisamment habile pour donner satisfaction à la France à propos de la dépense agricole (en sacrifiant ce qui est en réalité le plus important pour l'avenir, le volet «développement rural», mais à Paris, en haut lieu, on ne l'a pas encore compris) et à d'autres Etats membres (Espagne en partie, Pays-Bas et Suède) pour quelques aspects.
4. Au détriment des ambitions européennes. Les différents éléments cités jouent tous contre une vision de l'Europe courageuse et généreuse. Mais ce sont les chefs d'Etat et de gouvernement qui décident. Un compromis au rabais serait sévèrement critiqué par la Commission et par le Parlement européen; ce dernier aurait même la possibilité de faire opposition à des décisions qui ne lui conviendraient pas. Mais irait-il jusqu'à rejeter un compromis qui aurait tant bien que mal rallié un consensus unanime, en ouvrant une crise que certains souhaitent mais dont les conséquences seraient incalculables ? Un compromis minimal conduirait à s'interroger sur la réalité des ambitions européennes, sur la place et le rôle du Royaume-Uni, et sur d'autres choses encore. Attendons la suite.
(F.R.)