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Bulletin Quotidien Europe N° 9038
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Réconcilier le monde agricole avec l'ensemble de la société civile

Un chef de gouvernement qui a compris. Cette fois-ci, c'est un chef de gouvernement qui est descendu dans l'arène pour défendre l'agriculture européenne et pour dénoncer les contrevérités, les absurdités voire les mensonges qui depuis des années se déversent sur la PAC. Je me réfère à la prise de position dans le Financial Times du premier ministre irlandais Bertie Ahern (voir notre bulletin n° 9035), qui confirme l'impression (que j'avais exprimée dans cette rubrique dans le bulletin n° 9027) selon laquelle « la compréhension de la signification de l'agriculture pour l'Europe progresse ». Il est réconfortant de savoir que désormais même au sein du Conseil européen il y aura quelqu'un pour réagir aux banalités délétères qui depuis quelques années empoisonnent le débat agricole européen ; Jean-Claude Juncker ne sera plus seul.

Quelques corrections opportunes. Si le rôle irremplaçable de l'activité agricole et la nécessité d'une politique agricole européenne sont reconnus, il devient alors possible de passer à l'exercice suivant, c'est-à-dire évaluer comment la PAC peut encore corriger certains de ses aspects qui, à la lumière de l'expérience, ne correspondent ni à l'attente des agriculteurs ni à la logique économique. La première déviation dont la PAC doit se débarrasser est évidemment le déséquilibre dans la distribution de ses financements, qui arrosent de manière excessive les grands propriétaires (dont la reine d'Angleterre, la mieux dotée étant toutefois une duchesse espagnole) au détriment des petits et moyens. Mais je n'entends pas revenir aujourd'hui sur cet aspect ; je veux parler plutôt de la correction partielle de quelques orientations du système révisé mis en place, en rendant compte d'études et d'analyses des meilleurs spécialistes.

Les réformes de la PAC déjà effectuées ont beaucoup de mérites, car les défauts principaux du passé (et ils étaient lourds) en ont été éliminés. Marian Fischer Boel, Commissaire à l'agriculture, a pu affirmer que la PAC aujourd'hui « est autre chose que la caricature qui en est présentée, de gigantesques montagnes de beurre et de milliards d'euros dépensés pour écouler des excédents indésirables ». Mais en même temps qu'elles éliminaient les déviations d'hier, ces réformes ont entraîné par ricochet certains défauts ou certaines exagérations dont les agriculteurs se plaignent. Plusieurs publications en ont parlé ; je cite l'analyse de l'Institut Montaigne, de Paris, qui me semble rendre compte de manière efficace de l'état d'âme des agriculteurs. Les aides agricoles, on le sait, ne sont plus octroyées en fonction de la production ; les exploitations y ont droit quelles que soient les quantités produites, si certaines conditions, notamment écologiques, sont satisfaites. C'est le fameux « découplage » entre subventions et production introduit pour respecter les règles de l'OMC qui interdisent les aides à la production. Le résultat - explique l'étude « Ambition pour l'agriculture, libertés pour les agriculteurs » de l'Institut cité - est que les agriculteurs ne sont plus des entrepreneurs vivant de leur activité: « A l'avenir il sera même possible de toucher des aides sans rien produire ». Cette situation « est à l'origine d'une crise d'identité sans précédent du monde agricole, pour qui l'activité de production en sort dévalorisée ». L'incompréhension entre le monde agricole et le reste de la société s'est aggravée. Pour l'opinion publique de certains Etats membres, l'agriculture est un secteur privilégié largement subventionné, alors que le sentiment des agriculteurs est que leur activité est dévalorisée et que, dans les négociations internationales, elle est utilisée comme monnaie d'échange pour obtenir des concessions en faveur des industries et des services. Or, selon l'étude, ces positions extrêmes sont « des caricatures ». La PAC paye encore ses erreurs du passé, lorsqu'elle avait promu l'intensification de la production provoquant une utilisation massive d'engrais, l'assèchement des zones humides, la surexploitation des nappes phréatiques dans certaines régions. Ceci est toujours présent dans les esprits, alors que « les progrès accomplis récemment dans la voie d'une agriculture plus raisonnée ne sont jamais soulignés », ni le rôle écologiquement positif de l'activité agricole. Et on oublie volontiers que la PAC a permis à l'UE d'atteindre l'autosuffisance alimentaire: « En 1962, elle ne produisait que 80% de sa consommation alimentaire contre 120% aujourd'hui ». Ce résultat n'a pas été obtenu au détriment de la qualité, au contraire, car « les produits n'ont sans doute jamais été aussi sains et diversifiés qu'aujourd'hui ». Le drame sanitaire de la vache folle « n'a pas été provoqué par les agriculteurs mais par la modification des conditions industrielles de fabrication d'aliments pour animaux » (interprétation un peu courte à mon avis).

Quelles mesures faut-il envisager pour rétablir la confiance ? C'est ici que l'étude de l'Institut Montaigne prend toute sa signification. Je ferai état demain de ses conclusions. (F.R.)

 

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