Démarrage difficile. Elle démarre enfin, au niveau officiel et institutionnel, la réflexion sur l'avenir de l'Europe. Les chefs d'Etat et de gouvernement en aborderont à la fin octobre l'aspect « modèle économique et social », parmi pas mal de perplexités et de réticences. Le Parlement européen a eu un premier échange de vues au sein de sa commission institutionnelle, suivi d'une conférence de presse des rapporteurs. Le président de la Commission a tenu mercredi une conférence de presse significative. Quelque chose bouge, et j'y reviendrai bientôt. En même temps s'éveille le débat parallèle au sein de la société civile, important parce que la réflexion ne doit pas être une question interne aux institutions de l'UE ; les populations doivent y prendre une part active, par l'entremise des partis politiques, des mouvements représentatifs, des associations.
Il est évidemment impossible de rendre compte de tous les débats. J'en ai suivi personnellement deux qui se sont déroulés à Bruxelles. Le premier était organisé par « Confrontations Europe », association ouverte à toutes les tendances politiques et aux représentants de milieux économiques, sociaux et universitaires. J'ai fait état des interventions de Mario Monti et de Philippe Herzog sur un aspect, celui de la « préférence communautaire ». La deuxième réunion, organisée par le « Mouvement européen Belgique» et par le journal « Le Soir », a permis à 500 lecteurs de ce journal de poser des questions à deux partisans du « oui » à la Constitution européenne (Jean-Luc Dehaene et Bronislaw Geremek, ancien Premier ministre de Belgique et ancien ministre des Affaires étrangères de Pologne, actuellement parlementaires européens) et à deux partisans du non, Laurent Fabius, ancien Premier ministre français, et Kartika Liotard, parlementaire européenne élue aux Pays-Bas.
Bronislaw Geremek en vedette. À l'applaudimètre, le triomphateur de la soirée a été M.Geremek, qui a apporté un véritable souffle européen. À son avis, l'échec du référendum constitutionnel dans deux Etats membres a constitué un « échec de l'idée européenne ». Les anciens Etats membres de l'UE « sont fatigués », alors que les nouveaux apportent l'espoir. En Pologne, l'entrée dans l'Europe est une réussite. Dans le monde agricole, après les craintes et hésitations initiales, le pourcentage de ceux qui sont favorables à l'adhésion est passé de 20% à 65%. Les agriculteurs se sentaient menacés non seulement dans leurs intérêts mais dans leur identité même et ils s'interrogeaient; sommes-nous destinés à disparaître ? La participation à la politique agricole commune (PAC), même si elle est encore très partielle, leur a rendu la confiance. Mais de leur côté les anciens Etats membres ne doivent pas oublier qu'ils sont « les vainqueurs de la deuxième moitié du siècle dernier », dont la construction européenne a été la grande aventure. Ils doivent retrouver leur élan et ne pas craindre l'élargissement, qui est positif pour l'Europe et pour tous ses citoyens. Interrogé sur l'affaire du « plombier polonais », qui a, paraît-il, tellement influencé le « non » en France, M. Geremek a répondu avec verve et ironie: il y a 176 plombiers polonais en France, et la Pologne est prête à les reprendre, car elle commence à en avoir besoin. Mais il ne faudrait pas oublier que le premier « plombier polonais » en France s'appelait Eve Curie, et qu'elle a apporté deux prix Nobel à son pays d'accueil.
Laurent Fabius sur la défensive. M. Fabius s'est surtout préoccupé de contester l'idée que le « non » français ait signifié un rejet de l'Europe: les Français sont pro-européens, et son action politique personnelle prouve qu'il a toujours œuvré en faveur de la construction européenne. Le rejet ne se référait ni à la première partie de la Constitution (avec ses principes généraux et ses réformes institutionnelles) ni à la deuxième partie (Charte des droits fondamentaux) mais à la troisième, qui fixe les politiques communes. Ce à quoi Jean-Luc Dehaene a répondu que le résultat du rejet est que la première et la deuxième parties sont bloquées (alors qu'elles apportaient beaucoup), et que la troisième demeure, parce qu'elle résume les traités précédents ! Mme Liotard a repris les pires slogans populistes de la campagne pour le « non », avec le prétendu lien entre la Constitution et la directive Bolkenstein. M. Dehaene a simplement observé que cette directive avait été proposée lorsque le texte de la Constitution n'existait pas encore et que le Parlement européen est en train de la réviser radicalement. Avec la Constitution, ceci aurait été encore plus facile car les pouvoirs du Parlement auraient été renforcés et le droit des Etats à financer les « services d'intérêt général » aurait été formellement reconnu.
Les interventions du public ont confirmé l'existence d'une grande confusion entre les compétences nationales et les compétences européennes, en attribuant à l'Europe la responsabilité d'évolutions négatives à propos de la défense des langues et cultures nationales ou des aides sociales. Or, ce sont les résultats des élections nationales qui déterminent les orientations des Etats dans ces matières. L'Europe n'établit que des principes, toujours en faveur du respect de toutes les cultures et des droits sociaux.
En définitive, on a parlé davantage du débat d'hier sur la Constitution que de l'avenir. (F.R.)