Une situation intenable. L'état du dossier Turquie soulève de nombreuses perplexités. La Commission européenne avait à peine annoncé son attitude (voir notre bulletin n. 8980) que les réactions fusaient, souvent dans un sens négatif. La Commission n'est pas responsable de cette situation, car quoi qu'elle fasse elle sera sous le feu des critiques. Si elle avait demandé une pause de réflexion au lieu de l'ouverture des négociations à la date prévue, on lui aurait reproché d'amener l'UE à ne pas respecter ses engagements et de rendre vaine une décision unanime du Conseil européen. Ce n'est pas la Commission qui est fautive, c'est la situation qui est intenable. La déclaration d'Elmar Brok est significative: il accuse la Commission de ne pas tenir compte du message de l'opinion publique, qui se méfie des élargissements ultérieurs ; en donnant suite à la décision de principe des chefs de gouvernement sans tenir compte du sentiment populaire, la Commission prouverait qu'elle n'est rien d'autre qu'un secrétariat du Conseil européen. Et M. Brok espère qu'un gouvernement au moins saura bloquer l'initiative de la Commission. N'oublions pas que, même s'il s'exprime à titre personnel, il préside la commission des relations extérieures du Parlement européen. Parallèlement, Angelika Merkel, qui pourrait être bientôt chancelier fédéral, a confirmé qu'elle préconise que la position de l'UE soit révisée pour offrir à la Turquie non pas l'adhésion mais un partenariat privilégié. Si la position allemande évolue en ce sens, le président français se considérera-t-il encore comme lié par l'engagement, pris avec le chancelier actuel, de soutenir la candidature turque ?
Ceci dit, voici un échantillon des perplexités que soulève l'attitude actuelle de l'Union.
a) l'exigence de tenir compte du mécontentement des citoyens à l'égard de l'UE est soulignée à longueur de journée par les responsables politiques, avec Tony Blair en tête. Le sentiment populaire à l'égard des nouvelles adhésions ne peut pas faire exception à cette exigence, jusqu'au moment où l'effort d'explication annoncé par la Commission aurait éventuellement modifié la perception des gens ;
b) la Commission a inclus parmi les conditions de l'adhésion turque la nécessité que l'UE soit en mesure d' « absorber » la Turquie. Mais l'évaluation à cet égard interviendrait pendant le processus de négociation. Cette formule est irréaliste, car on voit mal comment, si les négociations aboutissent, l'UE pourrait annoncer à la dernière minute qu'elle n'a pas la capacité d'accueillir la Turquie pour des raisons internes. En fait, toutes les études effectuées indiquent que l'UE ne serait pas en mesure d'appliquer à la Turquie les règles actuelles en matière de financements régionaux et de soutien à l'agriculture. En pratique, la seule solution consisterait à vider de contenu aussi bien la PAC que la politique de cohésion. Par une étrange coïncidence, il s'agit exactement du projet budgétaire de Tony Blair !
c) le système de négociation «par chapitres» néglige la question préliminaire qui est de définir les frontières géographiques de l'Union européenne, élément considéré comme politiquement prioritaire dans le contexte de la « pause de réflexion » sur sa nature et ses ambitions. La participation (indiscutable) de la Turquie à l'histoire de l'Europe ne devrait avoir aucune influence sur cette réflexion. Beaucoup d'autres pays tiers ont été mêlés à l'histoire de l'Europe et ont participé activement à des guerres entre pays européens, dans des périodes même assez proches de nous, sans devenir européens pour autant. La négociation « par chapitres» doit suivre et non pas remplacer l'évaluation politique et géographique préliminaire ;
d) l'UE doit avoir des relations étroites, amicales et profondes, avec la Turquie, mais il lui revient d'en définir la nature. Les Etats-Unis n'ont rien à voir avec cette réflexion, tout comme l'Europe n'a pas à intervenir (elle n'y songe même pas) dans les relations entre les Etats-Unis et les pays qui lui sont proches et amis. On n'a d'ailleurs pas l'impression que Washington mélange étroitesse des liens et adhésion aux USA.
Le Conseil de l'Europe ne constitue pas un précédent. Je ne crois pas que la solution retenue en 1994 par le Conseil d'Europe pour définir ses frontières géographiques représente un précédent significatif pour l'UE, parce que la nature des deux organisations diffère radicalement en matière de transferts de souveraineté, de fonctionnement institutionnel et de responsabilité financière. L'UE pourrait tenir compte davantage des pouvoirs et tâches du Conseil de l'Europe à propos de démocratie, liberté et droits de l'homme pour concentrer sur d'autres aspects ses analyses relatives aux adhésions futures, sans retenir les «critères de Copenhague» comme méthode unique d'évaluation. (F.R.)