login
login
Image header Agence Europe
Bulletin Quotidien Europe N° 8920
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Le débat en France sur la Constitution est opportun et utile malgré les progrès (momentanés?) du « non » et les mensonges des anti-européens

Vive le débat ! Ce n'est pas la première fois que je commence par ces mots, mais si je me répète (et je m'en excuse), c'est que les faits, eux aussi, se répètent. Chaque fois que dans un Etat membre la population est invitée à se prononcer sur l'Europe, le débat devient passionnant et, par le simple fait d'exister, positif: les gens s'y intéressent, la plupart s'efforcent de comprendre, la connaissance de la réalité européenne fait un bond, les fausses idées reculent. Cette fois-ci, je me réfère évidemment au référendum en France sur la Constitution, qui sera décisif pour le sort du projet et donc pour l'avenir de l'Europe.

Les pro-européens réagissent. Je regarde avec sympathie l'ensemble des péripéties qui accompagnent le lancement de la campagne référendaire, y compris les aspects à première vue négatifs. Pour le moment, c'est vrai, ce sont les partisans du «non» qui ont fait un bond en avant et qui ont été donnés comme gagnants dans un certain nombre de sondages. C'était ce qu'il fallait pour éveiller les partisans du «oui», qui s'étaient un peu endormis après la décision démocratique du parti socialiste de soutenir la Constitution. Ils s'étaient dit: si les forces principales aussi bien de la majorité que de l'opposition sont en faveur, les jeux sont faits. C'était dangereux, car automatiquement le «oui» est apparu comme le choix de la «pensée unique», du conformisme, des pouvoirs en place, et tout ceux qui en France se veulent frondeurs et anticonformistes (ce qui fait beaucoup de monde) sont devenus sensibles à l'attrait du « non ». En tenant compte aussi de certaines préoccupations réelles de l'opinion publique (artificiellement gonflées) et des mensonges des anti-européens, les effets ont été considérables. Heureusement, les pro-européens ont réagi. J'ai lu (dans la presse) et entendu (à la télévision notamment) des interventions efficaces et convaincantes en faveur de la Constitution, même en dehors des émissions de nature politique (admirable Segolène Royal, si claire, sincère et convaincante), non seulement de la part de personnalités politiques, mais aussi d'intellectuels, d'historiens, de sociologues. Il y a un pourcentage d'intervenants qui ne se donnent pas la peine de s'informer et qui raisonnent sur la base d'idées préconçues et de schémas préétablis ; mais il y en a aussi qui ont fait l'effort de se documenter, de prendre connaissance des textes, de raisonner. Par exemple, Bernard-Henri Lévy a pu contredire, en connaissance de cause, certains mensonges. Pour lui, le point central est celui-ci: les idées, on les respecte même lorsqu'on ne les partage pas, et on reconnaît à chaque citoyen le droit d'avoir les siennes et de les défendre. Ce qui est inadmissible, ce sont les mensonges utilisés pour déformer l'image de l'Europe unie. Je reprends sans hésiter sa formule: « Ce qui n'est pas respectable, c'est la démagogie, le mensonge - ce qui n'est ni respectable ni supportable, c'est la prise en otage des peurs et des mécontentements au profit d'une idéologie et d'un choix qui ne disent pas leur nom.»

Directive Bolkestein: le grand mensonge. La manière dont une foule de démagogues se sont lancés dans la brèche ouverte par certains «non» respectables frôle l'ignoble. Le cas le plus évident est celui de la «directive Bolkestein» à cause de l'usage qu'en font les partisans du «non». Ils ont essayé, et ils essayent toujours, de faire croire aux gens que cette directive a été approuvée, qu'elle existe, que le monstre abstrait qu'on appelle «Bruxelles» l'a adoptée et qu'il faudra se battre pour éviter qu'elle soit appliquée. Or, cette directive prouve au contraire les progrès de la démocratie européenne et le bon fonctionnement de la «méthode communautaire». La directive a été simplement proposée par la Commission européenne, qui n'a pas de pouvoir législatif, et transmise aux deux organes législatifs de l'Union, que sont le Parlement européen et le Conseil des ministres. Dès les premiers travaux préparatoires, bien avant que les gens en connaissent l'existence, le pouvoir législatif l'a décortiquée et a exprimé ses réserves ou son opposition. Le Parlement européen en particulier est en train d'effectuer un travail approfondi d'analyse en vue de la modifier radicalement afin d'y laisser ce qui est considéré comme justifié et utile pour l'Europe (pour simplifier, l'achèvement du grand marché sans frontières) en éliminant ce qui pourrait nuire aux services d'intérêt général (définis par la Commission elle-même comme l'un des piliers du modèle européen de société) ou provoquer un dumping social. Le président du Conseil a formellement déclaré que jamais le texte actuel n'entra en vigueur et la Commission actuelle s'est engagée à réviser le projet sur la base des amendements que votera le Parlement. S'il y a quelque chose de sûr en ce moment en Europe, c'est que la directive Bolkestein n'existera jamais comme loi européenne. L'Europe est une démocratie: un texte législatif doit être approuvé par le Parlement (élu directement par les peuples) et par le Conseil (où les Etats membres sont tous représentés). La vérité est que la Constitution renforcera encore ce mécanisme démocratique, en rendant systématique la codécision PE/Conseil même dans des domaines qui en sont actuellement exclus, comme l'agriculture. En outre, la Constitution prévoit un statut européen des services publics et donne la priorité à l'accomplissement de leur mission (garantir à tous les citoyens l'accès à l'eau, l'électricité, l'enseignement, la protection sanitaire, etc.) par rapport à la libre concurrence. La Constitution clarifie donc et consolide les principes fondamentaux de notre modèle de société et renforce les mécanismes démocratiques de décision. Le contenu de la législation de l'Europe sera, ensuite, ce que les citoyens choisiront par leurs votes ultérieurs.

Ceux qui mentent, ceux qui réagissent. Combien sont-ils nombreux, les mensonges de cet acabit ! La dernière perle, on la doit à Philippe de Villiers qui a dénoncé «les Commissaires qui ont livré notre textile à la Chine sans nous prévenir». Or, il y a exactement dix ans que l'UE a souscrit la suppression à partir de 2005 de l'accord multifibres (qui admettait les restrictions quantitatives dans le commerce textile mondial), et cette décision a été prise par le Conseil après des négociations longues et difficiles. C'était peut-être une erreur (je l'ai écrit à l'époque), mais tous les Etats membres étaient d'accord, certains par conviction, d'autres en raison du délai: dix ans, l'échéance paraissait si éloignée… Aujourd'hui, en politique commerciale, la Commission négocie sur mandat du Conseil, c'est-à-dire des Etats membres. La Constitution introduit le Parlement européen dans la procédure, ce qui la rendra plus transparente en y ajoutant le débat public et en éliminant à jamais le risque que les décisions soient prises (comme le dit M. de Villiers) «sans prévenir». Mais je ne vais pas poursuivre le catalogue des mensonges. Certains des partisans du «oui», surtout les socialistes qui avaient accepté le débat et le vote interne préalable, en sont abasourdis. ; Jack Lang a parlé d'un «délit de démocratie» et d'un «déluge de mensonges», Martine Aubry se dit atterrée par certains comportements et parle du « populisme » qui, en son temps, avait «conduit l'Italie à ce que l'on sait».

Exercices ridicules. En plus des mensonges, certains des opposants se sont lancés dans des exercices ridicules, Par exemple, l'association Attac (dont le ton haineux et fielleux à l'égard de tout ce qui concerne l'Europe est souvent pénible) a calculé combien de fois le mot «banque» figure dans la Constitution ; le total n'est pas mince, mais dans la plupart des cas il ne se réfère pas aux banques privées ni aux banquiers, louches par définition, mais à la Banque centrale européenne, qui gère l'euro !

Informer les agriculteurs. Laissons de côté ces mesquineries, pour réfléchir un instant à quelque chose de plus sérieux: l'attitude des agriculteurs. Ils ont toujours des raisons (parfois valables) de mécontentement et cette fois-ci, en France, ils paraissent avoir choisi l'Europe pour cible. Certains sondages indiquent qu'ils rejetteraient la Constitution dans la proportion de 70%, ou presque ! Jacques Chirac leur a dit qu'ils se tireraient ainsi une balle dans les pieds. C'est imagé, mais ça n'explique rien. Il faudrait expliquer aux agriculteurs que les financements de la PAC (qui globalement resteront stables) ne constituent pas l'élément essentiel des avantages qu'ils tirent de l'Europe. L'essentiel, c'est la possibilité de vendre leurs produits dans l'ensemble de l'UE à des prix nettement supérieurs aux cours mondiaux. Et c'est ça qui risque de disparaître si la France vote non à la Constitution, parce les principes de la PAC ont tellement d'ennemis (à l'intérieur et à l'extérieur de l'Union) qu'ils ne pourraient pas subsister dans le grand chambardement qui suivrait l'échec éventuel de la Constitution. Pourquoi le pays qui la rejetterait pourrait-il conserver les avantages des politiques communes qui lui sont favorables ? Si la solidarité disparaît, chacun reprend sa liberté ; l'Italie achèterait comme autrefois sa viande en Argentine ou dans les pays de l'ancienne Yougoslavie, le beurre viendrait de Nouvelle-Zélande, et ainsi de suite. Et la France aurait perdu pour l'essentiel le marché européen.

L'héritage impossible. Ce que je vois en tant qu'observateur de l'extérieur me porte à admirer, dans l'ensemble, ces citoyens qui interrogent et s'interrogent, qui écoutent, qui veulent comprendre, et à mépriser ces professionnels de la politique qui mentent et ne savent qu'exhaler leurs rancunes ou leur volonté de puissance personnelle. Les Français devraient se demander pourquoi en Europe ceux qui ont eu l'occasion d'approfondir l'examen de la Constitution, d'en débattre, de réfléchir se sont en définitive prononcés en sa faveur. C'est le cas de la Confédération européenne des syndicats des travailleurs (CES), de tous les partis socialistes (le français y compris) ainsi que de partis européens de gauche comme les verts de Daniel Cohn-Bendit. Même Laurent Fabius, qui a choisi le non, a paru écoeuré par le déversement de calomnies contre l'Europe, car sa dernière prise de position dans « Le Monde » est pour les trois quarts une péroraison sincère et convaincante en faveur de la construction européenne. Seulement dans les dernières lignes, il exprime l'opinion que le «non » pourrait ouvrir une nouvelle négociation pour améliorer le projet actuel (ce qui est évidemment une illusion). Que la voix des pro-européens se fasse entendre, et je crois qu'en définitive, la majorité des Français comprendra ce que signifierait tourner le dos à l'Europe. Les adversaires de la majorité actuelle devraient comprendre quel héritage impossible ils laisseraient à une éventuelle majorité davantage conforme à leurs vœux: une France affaiblie et marginalisée en Europe.

(F.R.)

 

Sommaire

AU-DELÀ DE L'INFORMATION
JOURNEE POLITIQUE
INFORMATIONS GENERALES
SUPPLEMENT HEBDOMADAIRE