La Commission doit être le reflet des choix diversifiés des électeurs. Investie par le Parlement européen, la première Commission de l'Europe élargie va entrer en fonction dans les prochains jours. Les péripéties qui ont accompagné sa formation (et qui comportent des éléments positifs que j'ai essayé d'indiquer dans cette rubrique du 27 octobre) sont terminées, et en définitive l'appui parlementaire a été assez large, malgré les réserves explicites de quelques groupes politiques. Elles sont le fait essentiellement des "souverainistes", pour qui une Commission supranationale et indépendante des gouvernements ne devrait même pas exister, des Verts (qui contestent individuellement quelques Commissaires) et d'une partie de la gauche qui estime que la nouvelle Commission est "marquée par un libéralisme sans rivages". Ces réserves représentent des choix politiques de toute évidence licites, ce qui ne signifie pas que, de mon point de vue, elles soient toutes justifiées. Face aux "souverainistes", je soutiendrai toujours la "méthode communautaire", fondée sur la mise en commun de certains pouvoirs et compétences, car des siècles d'histoire prouvent que la coopération intergouvernementale n'a jamais empêché les conflits et que les alliances durent autant que les rois ou les chefs qui les décident. Seule la "méthode communautaire" donne un caractère durable à l'union de l'Europe et permet qu'elle soit fondée sur le consensus et non sur la force.
Les orientations et les tendances des électorats dans les pays européens n'étant pas uniformes mais différenciées et changeantes, on ne peut pas faire la Commission européenne comme l'on fait un gouvernement, avec une majorité qui gouverne et l'alternance comme système. Le Président est désigné en fonction des résultats des élections européennes, et la Commission dans son ensemble doit refléter les différences. La composition de la Commission Barroso respecte ce critère. La Commission est un collège, toutes les tendances y sont représentées et toutes les sensibilités pourront s'exprimer. Certains procès d'intentions déjà ouverts à l'égard de son Président sont pour le moins prématurés, d'autant plus qu'ils vont dans des sens opposés. Pour les uns, M.Barroso serait en politique étrangère un "atlantiste" forcené, aligné sur les positions de MM. Blair, Berlusconi et Aznar et des pays d'Europe centrale et orientale. Or, comment s'imaginer que le président ait perdu la raison au point de se mettre à dos d'un seul coup France, Allemagne, Benelux, l'Espagne de M.Zapatero et quelques autres? D'autres attribuent à M.Barroso le rôle d'un "chevalier blanc" qui protège les petits pays face à la surpuissance des grands. Or, ce n'est certes pas au sein de la Commission qu'une telle surpuissance pourrait s'exercer, avec six Commissaires originaires des grands pays et dix-neuf des petits et moyens! Attendons au moins de voir la Commission Barroso à l'oeuvre, avant de la juger.
Quelques rendez-vous urgents. La nouvelle Commission n'a pas devant elle une période de rodage, car elle va être rapidement confrontée à des choix importants. Les propositions qu'elle doit présenter au Sommet pour la fin janvier sur la révision et la relance de la stratégie de Lisbonne seront déjà indicatives de ses orientations, en premier lieu à propos de l'équilibre entre les trois dimensions - économique, sociale et environnementale - de cette stratégie. Elle devra opérer des choix parfois difficiles entre les exigences de la compétitivité (sous la pression constante et croissante des milieux économiques et industriels, qui ont la tendance à identifier Lisbonne et compétitivité) et la sauvegarde du modèle européen de société, y compris les aspects écologiques. Elle devra clarifier ses options dans le vaste domaine qui va sous la dénomination de politique industrielle et qui implique en fait la politique de concurrence, la politique sociale, les règles environnementales, le fonctionnement du grand marché. Responsable direct de la politique industrielle, M.Verheugen devra, en tant que vice-président, veiller à la cohérence avec les autres politiques citées. La Commission doit en outre reprendre bientôt les négociations commerciales multilatérales dans le cadre de l'OMC ainsi qu'un certain nombre de négociations bilatérales, en particulier avec le Mercosur.
J'ai évoqué d'autres urgences dans cette rubrique du 21 octobre, du 22 octobre et du 5 novembre. Le dossier qui, de mon point de vue, soulève le plus de soucis et de points d'interrogation est celui des négociations commerciales. Malgré son habileté dialectique et son rejet de la définition de "libéral simpliste" (voir cette rubrique du 12 octobre), Peter Mandelson donne l'impression d'être prêt, dans la meilleure tradition de son pays d'origine, à sacrifier l'agriculture européenne à la liberté mondiale des échanges. Et je n'ai rien entendu de la part de Mariann Fischer Boel donnant l'impression qu'elle comprend l'agriculture en tant qu'élément essentiel de l'histoire et de la culture de l'Europe, et qu'elle considère les zones rurales comme le coeur de nos traditions et de nos paysages. C'est très sérieux. On attend. (F.R.)
Session plénière du Parlement européen