Une audition rassurante. L'école britannique de la démocratie, ce n'est pas un vain mot! Peter Mandelson, qui sera d'ici trois semaines Commissaire européen au commerce, en a donné une preuve supplémentaire par son audition devant les parlementaires européens. Le compte rendu publié dans notre bulletin du 5 octobre (pp.6/7) le décrit sûr de lui, décontracté et jouant avec aisance de l'expérience politique acquise dans son pays d'origine. Il a séduit les parlementaires (malgré quelques avis contraires). Je ne vais pas revenir sur l'ensemble de son audition, mais sur quelques aspects relatifs à sa conception de la libéralisation des échanges mondiaux. Comparée à la prise de position officielle récente du gouvernement britannique, si grossièrement ultra-libérale (voir cette rubrique du 3 septembre), sa conception a rassuré. Voici quelques formules de M.Mandelson: " Si la libéralisation est trop rapide, exposant prématurément à la concurrence les marchés des pays en développement, cela peut être un désastre". Sur les échanges textiles qui seront entièrement libéralisés le 1er janvier prochain: " L'objectif de la Chine est de représenter 50% du marché mondial du textile (…). Je ne suis pas confiant. J'ai très peur pour les pays les moins développés." Dans le domaine agricole: "L'accroissement des échanges mondiaux doit tenir compte des besoins alimentaires de chaque pays (…). Quant au sucre, le commerce seul ne peut apporter la réponse aux ajustements nécessaires dans les pays ACP. Nous devons faire tout ce que nous pouvons pour les aider." Ces quelques phrases concrétisaient son affirmation initiale: "Je ne suis pas un libéral simpliste. La libéralisation n'est pas une fin en soi, mais un moyen pour créer une société plus juste et améliorer le sort des peuples."
Un drame pour les pays les plus pauvres. Je vais ajouter quelques considérations explicatives à ces phrases, en commençant par le secteur textile. Au premier janvier prochain, les restrictions quantitatives à l'importation de produits textiles et de l'habillement seront supprimées dans le cadre de l'OMC. C'est une décision prise il y a plusieurs années, lorsqu'on croyait encore que les périodes de transition sont une bonne voie pour surmonter les difficultés. Mais la période de transition s'écoule et le moment de vérité arrive. La suppression des quotas avait été demandée par les pays les plus pauvres, avec l'appui fracassant des ONG (dont le rôle a été parfois néfaste). A présent, ces pays sont affolés, car ils s'aperçoivent qu'ils ne sont pas en mesure de faire face à la concurrence de la Chine; le marché européen, déjà largement envahi par les produits chinois, sera entièrement conquis par eux. Affolés, le Bangladesh, le Cambodge, la Roumanie et bien d'autres ont appelé au secours. Relisons ce qu'avait déclaré à la fin juillet Neil Kearney, secrétaire général du syndicat mondial des travailleurs du textile et de l'habillement (FITTHC): "Qui va expliquer aux 40 millions de travailleurs, pour la plupart des femmes dans des pays terriblement démunis, que la destruction massive d'emplois qui se produira en 2005 est une bonne chose pour eux?" On aurait envie de répondre: on n'a qu'à envoyer les représentants de certaines ONG, ils sauront bien expliquer ce qu'ils ont si efficacement réclamé.
Réunis à Tunis tout récemment, les producteurs de 12 pays méditerranéens ont demandé "une régulation de l'entrée de produits chinois, en termes de prix et de volume, sur le marché de la zone euro-méditerranéenne". Mais le retour aux restrictions est impossible; pour modifier l'accord en vigueur, il faudrait l'unanimité des membres de l'OMC, dont la Chine elle-même et l'Inde, autre grand bénéficiaire de l'opération. Les pays qui se sont tellement battus à Genève (sans la Chine, qui, elle, n'était pas encore membre de l'OMC) pour que l'Europe supprime toutes les limitations, ont obtenu ce qu'ils voulaient; ils regrettent maintenant leur vue à court terme. Les travailleurs américains du textile se sont eux aussi agités en annonçant la perte de 702.000 emplois chez eux; les autorités ont alors envisagé une négociation bilatérale avec la Chine sur une formule qui rétablirait certaines restrictions quantitatives. C'est toujours la tentation de la bilatéralité qui séduit les Etats-Unis. Pour les autres pays, il ne reste que la voie des procédures normales de l'OMC: clause de sauvegarde et mesures antidumping. L'UE pourrait théoriquement les utiliser pour protéger sa production, elle ne peut pas le faire en faveur du Bangladesh, de la Roumanie ou de la Tunisie! Pascal Lamy a prévu pour l'UE un mécanisme de surveillance, et l'OMC a organisé à la fin de la semaine dernière une réunion avec les pays pauvres exportateurs pour voir comment les aider. Mais les moyens d'action paraissent très faibles.
Un pari. Je suis prêt à faire un pari: si le choix de la libéralisation totale prévaut aussi pour l'agriculture, on entendra d'ici quelques années les mêmes lamentations, multipliées par cent, des pays pauvres, qui auront perdu leurs débouchés (les gagnants seront Brésil, Etats-Unis, Canada, Argentine, Australie et quelques autres). Les pays africains ne doivent pas oublier que l'UE achète les trois quarts de leurs exportations agricoles et qu'elle paye leurs bananes à un prix nettement supérieur au prix mondial et leur sucre au prix européen. La libéralisation totale des marchés agricoles éliminerait ces soutiens. (F.R.)