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Bulletin Quotidien Europe N° 8701
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Le pari de Tony Blair et la surprise de Chris Patten

Une initiative sage et opportune. Contre l'avis de plusieurs commentateurs, j'estime que la décision de Tony Blair d'organiser dans son pays un référendum (ou une autre forme de consultation populaire) sur la Constitution européenne est sage et opportune. De nombreuses forces politiques britanniques l'ayant demandé, le refus de consulter le peuple aurait constitué une ombre permanente sur l'approbation de la Constitution par le Royaume-Uni, et il aurait été utilisé par les eurosceptiques comme argument pour dévaloriser la participation du pays à l'Europe et s'opposer à un nombre croissant de décisions communes.

Certes, compte tenu de l'état de l'opinion publique et de l'attitude de la presse britannique, la démarche de Tony Blair est un défi et un pari. Mais elle est nécessaire, voire utile. Le débat qui précédera logiquement la consultation populaire permettra en effet à Tony Blair lui-même et aux autres pro-européens (ils ne manquent pas au Royaume-Uni) d'expliquer ce qu'est vraiment l'Union européenne, sa réalité et ses objectifs, dans un contexte dans lequel les citoyens l'écouteront sans doute, alors qu'ils sont aujourd'hui gavés de caricatures, approximations et parfois de véritables mensonges sur l'Europe que leur sert une large partie de la presse dite populaire. La presse "sérieuse" devra elle aussi analyser, et présenter à ses lecteurs avec davantage d'équilibre et d'objectivité que d'habitude, la signification de la construction européenne.

J'ai toujours cru, et je l'ai écrit à plusieurs reprises, à la sincérité de l'engagement européen de Tony Blair. Être pour l'unité de l'Europe, ne signifie pas approuver a priori tout ce qui est élaboré et décidé à Bruxelles. Cela signifie croire à l'utilité, voire à la nécessité de l'Europe unie dans l'intérêt de tous - y compris de son propre pays - et avoir la volonté de se situer au cœur de tout ce que l'Union prépare et décide, y compris la mise en commun de certaines compétences. Deux ou trois des discours prononcés à ce sujet par Tony Blair sont parmi les meilleurs qu'un chef de gouvernement ait consacrés ces dernières années à l'Europe. Le peuple britannique sera invité à comprendre ces enjeux et à s'exprimer à leur égard (et non à propos des balivernes fausses ou insignifiantes que leur serine quotidiennement la presse déjà citée).

Le risque existe, mais… Certes, le risque existe que la Constitution européenne ne soit pas approuvée. Mais ceux qui prévoient déjà le désastre attribuent une importance excessive aux sondages d'opinion récents. Le pari consiste justement à croire qu'une présentation correcte du dossier renversera la situation. Le père de la Constitution, Valéry Giscard d'Estaing, a eu raison de déclarer il y a quelques jours à la télévision britannique qu'en votant contre la Constitution, le Royaume-Uni se placerait "en marge" de l'Europe (d'autres personnalités estiment carrément qu'il se situerait "en dehors" de l'Union). C'est aux citoyens britanniques de choisir. Ceux qui partagent la position de Tony Blair doivent utiliser tous les atouts disponibles. C'est dans ce contexte que je situe la prise de position de Giscard d'Estaing en faveur de Chris Patten comme futur président de la Commission européenne (voir notre bulletin du 4 mai page 4). L'intéressé n'était pas au courant, paraît-il, et il avait d'ailleurs déjà annoncé que son activité future serait consacrée à l'Université d'Oxford. Comment s'explique cette initiative imprévue du président de la Convention? Il n'y a, à mon avis, qu'une réponse: l'objectif de faciliter le "oui" du peuple britannique à la Constitution. Le personnage a été parfaitement choisi. Chris Patten a été un excellent Commissaire européen non seulement pour ce qu'il a fait de positif en gérant les relations extérieures de l'Union, mais aussi pour la franchise avec laquelle il s'est exprimé aussi bien sur les lacunes de l'UE que sur l'attitude de son pays à l'égard de l'intégration européenne. Le 30 janvier dernier, il a prononcé à l'Université de Cambridge un discours extraordinaire sur le thème: "Le Royaume-Uni rejoindra-t-il un jour concrètement (actually) l'Europe?" (voir cette rubrique du 6 février). Jusqu'à présent il ne l'a pas fait, et M. Patten le déplore, en considérant en particulier que les positions du parti conservateur, dont il a été le président, sont parfois "ridicules". Président de la Commission, Chris Patten montrerait à ses concitoyens, de façon encore plus visible, que l'appui à l'Europe unie est présent et vif dans les deux principales formations politiques du pays (pour la troisième, l'action d'Andrew Duff est en elle-même éloquente), prouverait qu'un Britannique peut se voir confier la principale responsabilité politique européenne (le souvenir de celui qui l'a précédé dans cette tâche dans les années 70, Roy Jenkins, est encore vivant à Bruxelles), avec l'appui d'un Premier ministre travailliste, alors qu'il est conservateur.

Difficile mais positif quand même. Qu'il soit clair: les chances que l'opération réussisse sont très minces. Le profil esquissé jusqu'à présent du président futur de la Commission est plutôt celui d'un ressortissant d'un petit pays, et les Etats membres les plus anciens pourraient s'interroger sur l'opportunité de désigner le ressortissant d'un pays qui ne participe ni à la monnaie unique ni à l'espace-Schengen. Mais le fait qu'on en parle pourrait être en lui-même positif et faire réfléchir l'opinion publique britannique. (F.R.)

 

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