Les demandes de l'un sont inacceptables pour l'autre (et vice versa). Les hésitations, les retards, les petites phrases polémiques que les autorités des deux parties se lancent périodiquement, confirment que les négociations entre l'UE et le Mercosur rencontrent encore des obstacles sérieux. Les deux parties réaffirment leur volonté d'aboutir à un accord et en soulignent la signification et l'importance, mais, en réalité, le contenu économique fait toujours l'objet de divergences fondamentales, pour une raison très simple que personne ne veut reconnaître ouvertement, c'est-à-dire:
a) ce que le Mercosur, avec le Brésil en tête, considère comme l'objectif prioritaire de toute la négociation est inacceptable pour l'Europe. Le Mercosur réclame des concessions substantielles pour l'accès de ses produits agricoles au marché européen et, en perspective, le libre-échange en agriculture;
b) ce que l'Europe demande en échange de ses concessions commerciales soulève de l'autre côté de sérieuses perplexités, concernant l'ouverture progressive des marchés des pays du Mercosur en matière de marchés publics, investissements et services (transport maritime, services financiers, télécommunications).
Réserves justifiées. Je considère que les réserves et les perplexités sont justifiées, d'un côté comme de l'autre. L'UE est dans l'impossibilité de donner satisfaction aux demandes brésiliennes et argentines dans le secteur agricole. Dans l'autre sens, une large libéralisation des marchés financiers, des services et de l'accès aux marchés publics pourrait être dangereuse pour des pays dont l'économie et la monnaie ne sont pas encore suffisamment consolidées. Dans ces conditions, à première vue, la seule solution raisonnable consisterait à réduire les ambitions, d'un côté comme de l'autre. Mais ceci soulèverait des difficultés du point de vue de la compatibilité avec les règles internationales (normes de l'OMC), sans oublier que le resserrement des relations entre l'Europe et l'Amérique latine représente un objectif essentiel, aussi bien du point de vue politique que culturel et historique, auquel on ne doit pas renoncer.
Les limites. À mon avis, le calendrier prévoyant la conclusion des négociations en octobre ne sera pas tenu. La présentation des offres respectives dans les domaines cités, prévue pour la fin de la semaine dernière, a été reportée de quelques jours, mais "sans date fixe" (voir notre bulletin du 17 avril, page 8). La semaine prochaine, le Commissaire européen à l'agriculture, Franz Fischler, sera au Brésil pour discuter justement du volet agricole. M.Fischler, ainsi que Pascal Lamy, responsable de la négociation dans son ensemble, sont conscients des limites de l'offre agricole possible: augmentation de certains contingents, réduction de quelques droits à l'importation, mais rien qui se rapproche du libre-échange intégral, définitivement condamné par les deux Commissaires au niveau des principes lorsqu'ils avaient précisé sans ambiguïté que la libre concurrence mondiale dans le secteur agricole doit être subordonnée à plusieurs exigences: respect des normes environnementales, de qualité et en partie aussi sociales, protection des dénominations d'origine, maintien des "préférences" pour les pays les plus pauvres, droit de chaque peuple à l'autonomie alimentaire. En outre, les questions horizontales (par exemple la suppression progressive des "restitutions à l'exportation") ne peuvent être négociées que sur le plan multilatéral, dans le cadre de l'OMC.
Pour la prochaine Commission. Le ministre brésilien des Affaires étrangères, Celso Amorin, tout en réaffirmant qu'aucun accord ne sera possible en l'absence d'offres européennes substantielles en agriculture, a laissé entendre que son pays pourrait accepter une certaine réduction des ambitions. Relisez ses déclarations (notre bulletin du 16 avril p.13): « Nous devrons vraisemblablement demander plus que ce que l'Europe nous proposera dans le domaine agricole, et de la même façon elle exigera plus dans d'autres secteurs ». Et il avait ajouté: "Des deux côtés, il y a la volonté d'éviter les questions plus délicates, ce qui nous conduira à nous concentrer sur ce qui est réalisable". Comment interpréter cette dernière phrase sinon comme une invitation à modérer les ambitions? Certes, une partie des milieux économiques et industriels européens insisteront pour que l'UE maintienne le niveau de ses demandes au Mercosur en matière de marchés publics et de services, en contrepartie de concessions supplémentaires en agriculture. Toutefois, une vision globale des intérêts de l'Europe (non seulement économiques mais aussi environnementaux, sociaux, historiques) doit amener à reconnaître la nécessité de maintenir en Europe une agriculture efficace couvrant l'ensemble du territoire. Je le répète: je ne crois pas que les négociations puissent se conclure en octobre. Il reviendra à la prochaine Commission européenne de les poursuivre, en espérant que les nouveaux Commissaires seront aussi conscients que Pascal Lamy et Franz Fischler de l'exigence de protéger la nature, la biodiversité, l'équilibre territorial, les paysages, les traditions et l'histoire de l'Europe, donc son agriculture. (F.R.)