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Bulletin Quotidien Europe N° 8678
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Les conclusions du Sommet sur la stratégie de Lisbonne: demi-échec ou demi-succès? Opinion publique perplexe

Perplexité et points d'interrogation. La partie de loin la plus longue des "conclusions" du Sommet des 25/26 mars est consacrée à la "stratégie de Lisbonne" (voir cette rubrique d'hier et d'avant-hier pour les volets "terrorisme" et "Constitution"). Mais il est douteux qu'elle ait frappé l'opinion publique. Pour la deuxième année de suite, les sujets qui sont à l'origine des Sommets de printemps (ajoutés aux Sommets traditionnels de juin et décembre) sont passés au deuxième plan, en raison de la gravité des événements internationaux: guerre en Iraq l'année dernière, attaques terroristes cette année-ci. Pourtant, le débat avait été préparé avec soin, et avec une grande abondance de documents et de prises de position.

Opération ratée, alors? Dans l'immédiat, pour l'opinion publique, j'ai l'impression que oui. Mais ce n'est pas le cas à moyen terme, ni pour les milieux économiques et sociaux directement intéressés. Parce que les textes sont là et les chefs de gouvernement ont accepté l'essentiel de ce qui avait été préparé. Des mois d'analyses avaient permis d'identifier les points faibles et les retards dans la mise en oeuvre de la stratégie, ainsi que les exigences prioritaires. L'objectif de l'UE de devenir en 2010 "l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde" ne doit pas être pris à la lettre; les autres pays et continents progressent aussi, et le but ne sera pas atteint le jour dit. Mais il est vrai que ce qui a été réalisé est en partie décevant et que le retard dans certains domaines est considérable, même en tenant compte de la mauvaise conjoncture mondiale. Pourquoi? Erreurs et lacunes dans la mise en oeuvre nationale, sans doute; mais il a été aussi constaté que le maintien du "modèle européen de société" entre parfois en conflit avec la compétitivité à tout prix. Il faudrait admettre que l'objectif unique de l'homme ne peut pas être de produire toujours davantage à des coûts de moins en moins élevés. Pour l'agriculture, on commence à le reconnaître; il faudra le faire ailleurs aussi. Le jour où la Chine et d'autres colosses auront atteint le même niveau de productivité que les Etats-Unis, le Japon et l'Europe, le monde sera envahi par un volume invraisemblable de voitures automobiles, appareils ménagers, téléviseurs et de millions d'autres produits, bien au-delà des besoins et de ce que la terre et son environnement peuvent supporter. On n'en est pas encore là, mais les premières alertes et préoccupations commencent à se manifester à propos de la Chine. L'augmentation de la compétitivité et de la production ne pourra pas rester indéfiniment la priorité de l'humanité.

Constat et réflexion. Cela dit, il est évident que, pour le moment, l'Europe a encore beaucoup à faire pour améliorer son efficacité économique. Tout ce qui concerne l'achèvement du marché unifié (paragraphes 19 à 22 des conclusions du Sommet) est indispensable: brevet européen, marché unique des services financiers, amélioration du "gouvernement d'entreprise", suppression des mesures fiscales dommageables, etc.. Mais, pour quelques aspects, certaines précautions s'imposent. Par exemple, le Sommet affirme que "l'examen du projet de directive sur les services doit être une priorité absolue"; il faudra quand même veiller à sa compatibilité avec le modèle européen de société. L'appui à « l'action pour la croissance » avec son "programme de démarrage rapide" (paragraphe 16 des "conclusions") est bienvenu. Le rappel du "risque d'une désindustrialisation" de l'Europe est opportun; mais l'augmentation de la compétitivité n'est pas la réponse unique; ne faudra-t-il pas s'interroger sérieusement un jour sur les conditions (environnementales, sociales et autres) de l'ouverture totale des frontières? Le groupe Kok ne devrait pas se limiter à un constat factuel, mais réfléchir à l'avenir.

Un super-Commissaire oublié. Je pourrais continuer à passer en revue les 42 paragraphes des conclusions du Sommet relatifs à la stratégie de Lisbonne; chacun peut poursuivre l'exercice pour son compte. Je reviendrai prochainement sur l'aspect "recherche", qui appelle, à mon avis, quelques remarques. J'ai par ailleurs constaté que les chefs de gouvernement n'ont pas repris la suggestion allemande d'un super-Commissaire globalement responsable des questions économiques. Est-ce afin de respecter l'autonomie de la Commission, qui doit organiser elle-même son fonctionnement, ou en raison des fortes réserves du Secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats, John Monks, qui craint que face à un super-Commissaire aux compétences très larges le futur Commissaire aux affaires sociales ne fasse pas le poids?

Une recommandation, pour conclure. Qui veut se faire une idée correcte de l'état actuel de la stratégie de Lisbonne et des préoccupations qui l'entourent, ne doit pas se limiter à lire et méditer les conclusions du Sommet. Il faut prendre connaissance en même temps des très nombreuses prises de position préparatoires (des partenaires sociaux et d'autres organismes), amplement répercutées dans nos bulletins, et lire en particulier (dans notre bulletin du 24 mars, p.7) les remarques de Maria João Rodrigues, dont le rôle avait été essentiel dans la préparation de cette stratégie et qui la connaît mieux que quiconque. (F.R.)

 

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