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Bulletin Quotidien Europe N° 8495
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Quelques constatations sur les relations entre l'Union européenne et les Etats-Unis après le Sommet de Washington

Un commentaire supplémentaire sur les relations entre l'Europe et les Etats-Unis, à la lumière du Sommet de Washington, est-il justifié? Il y en a eu tellement, parfois banals et répétitifs, parfois aigus et pertinents… Je n'en ajouterai donc pas un de plus, mais je vais faire plutôt quelques constatations.

1. L'information d'abord. La presse en général a fourni davantage de commentaires que d'informations sur le déroulement du Sommet bilatéral. Pour la presse hebdomadaire, c'est compréhensible; pour la presse quotidienne, ce déséquilibre est moins justifié. De son côté, l'Agence EUROPE a respecté son principe fondamental de faire d'abord confiance au lecteur et à son jugement, en lui fournissant toutes les informations pertinentes, y compris les textes (intégraux ou résumés) des déclarations approuvées par les deux parties (et l'explication de l'absence éventuelle de déclaration sur tel ou tel point). Un ample compte-rendu des conférences de presse a constitué le complément approprié; nos lecteurs ont ainsi pu connaître ce que le président Bush, ou le premier ministre Costas Simitis, ou le président Prodi ont effectivement dit, ainsi que leurs collaborateurs principaux, de Pascal Lamy à Bob Zoellick, pour ne pas parler des petites phrases anonymes mais parfois précieuses.

J'estime que qui souhaite connaître le déroulement et les résultats de ce Sommet en vue de se forger son opinion personnelle, a intérêt à prendre connaissance des pages que notre Agence lui a consacrées dans ses bulletins du 26 juin et des jours suivants.

2. Retour aux sources de la position américaine en faveur de l'intégration européenne. En introduisant les débats avec les présidents européens, George Bush a rappelé que depuis le commencement de l'entreprise d'unification de l'Europe, les Etats-Unis l'ont appuyée. Il a cité des événements et des personnes, des phrases de Truman ou de John Kennedy ou je ne sais plus de qui, qu'il n'avait certes pas tirées de ses lectures personnelles. Ses conseillers lui avaient sans doute fourni les éléments nécessaires, et l'ont convaincu de l'opportunité de contrer la thèse selon laquelle la politique de l'administration actuelle consisterait à diviser les Européens pour éviter que, unis, ils deviennent trop forts. La politique traditionnelle américaine a toujours été favorable à l'Europe unie. L'attitude de George Bush indique que, après des débats internes peut-être difficiles, les Etats-Unis ont décidé de renouer avec cette tradition. C'est important car ce n'était pas acquis d'avance.

3. Le rapprochement en politique étrangère a été réciproque. Le soutien américain renouvelé à l'Europe unie a permis un rapprochement sur les thèmes essentiels de la politique étrangère, qui n'a pas consisté en un simple alignement des positions de l'UE sur les positions américaines, concernant par exemple la priorité à la lutte contre le terrorisme. En fait, le mouvement a été réciproque. Les textes que les chefs de gouvernement européens avaient adoptés auparavant à Thessalonique (à propos notamment de la lutte contre le terrorisme, de l'Iran et de la Corée du nord) se rapprochent des positions américaines et expriment une prise de conscience de l'ampleur de la menace terroriste et de la nécessité d'y faire face avec détermination et de manière coordonnée. De leur côté, les Américains semblent avoir compris que l'action militaire contre l'Irak ne peut pas constituer un précédent et qu'il serait délirant de vouloir généraliser ce type d'interventions décidées unilatéralement par un pays ou un groupe de pays. Ils s'aperçoivent de jour en jour sur le terrain que la présence militaire en tant que telle n'est pas une solution et qu'ils ont besoin de l'Europe en tant que partenaire sur un pied d'égalité. De leur côté, la plupart des pays européens ont compris qu'ils ont besoin de positions communes équilibrées et élaborées avec calme, en respectant l'ébauche de procédures politiques dont l'UE dispose déjà, dans l'intérêt de tous et en premier lieu des gouvernements qui ont pris des positions radicales qui n'ont produit que des difficultés.

La nouvelle politique des relations entre l'UE et les Etats-Unis a été résumée par le président de la Commission européenne Romano Prodi devant le "German Marshall Fund of the United States". Il a déclaré que les Etats-Unis peuvent sans doute atteindre militairement beaucoup d'objectifs, mais qu'après toute action militaire, il faut donner l'espoir et inspirer la confiance, parce que "sans l'espoir, il y aura toujours la haine". Et il avait précisé: "nous, les Européens, nous pouvons vous aider à rétablir le climat de confiance et à rendre l'espoir aux peuples du monde entier. Ensemble, Américains et Européens peuvent construire un monde plus sûr pour tous (…). L'Europe est votre partenaire, un partenaire égal, pour construire la paix et l'ordre dans le monde; si nous voulons que le monde soit plus sûr, nous devons nous engager dans un effort commun." Ces phrases expriment l'orientation et le but de la coopération entre les deux rivages de l'Atlantique, mis à jour à la lumière des dernières expériences mouvementées et quelque peu traumatisantes.

4. Les divergences économiques sont normales mais elles doivent être maîtrisées. La confirmation des divergences sur les questions économiques n'a rien d'étonnant et ne doit pas préoccuper outre mesure. Les intérêts économiques, lorsqu'ils sont très étendus et diversifiés, ne coïncident pas toujours, on le voit à l'intérieur de l'Union elle-même. Ceci dit, l'ampleur de certains conflits euro-américains et leur potentiel de nuisance ont de quoi préoccuper: si l'on devait glisser des effets d'annonce à l'utilisation effective des instruments mis au point, les mesures et contre-mesures pourraient échapper au contrôle des décideurs et provoquer des ravages.

Jusqu'à présent, les deux parties donnent l'impression de viser surtout à se constituer un arsenal juridique très puissant et diversifié, fondé sur les résultats de plaintes à l'OMC, en précisant qu'elles espèrent de ne pas devoir l'utiliser. L'effet devrait donc être essentiellement et réciproquement dissuasif: ne tirez pas, sinon je pourrais tirer aussi. Mais ce jeu ne peut pas durer éternellement; gare aux coups qui pourraient partir par inadvertance ou énervement! Il est donc indispensable de progresser sur la voie des compromis sur le fond des affaires. Cette fois-ci à Washington, les dossiers qui fâchent n'ont pas été abordés par le Sommet, et l'accent a plutôt été mis sur les initiatives positives, comme le lancement des négociations "ciels ouverts" et le projet "hydrogène".

Sur un point, toutefois, les représentants européens ont estimé indispensable de réagir: celui des affirmations américaines selon lesquelles l'attitude de l'UE sur les organismes génétiquement modifiés (OGM) nuirait aux pays pauvres et à la lutte contre la faim en Afrique. C'est une accusation objectivement injustifiée et moralement inacceptable qui, reprise par la presse américaine et relancée ailleurs, a beaucoup nui à l'Europe. Il fallait réagir.

5. La contribution des parlementaires et des intellectuels. Le Sommet de Washington avait été précédé par une sorte d'offensive en faveur de la compréhension réciproque et de la collaboration de la part notamment des milieux parlementaires et des intellectuels. Les analyses et prises de position contre le vent de folie qui soufflait en faveur de la discorde avaient commencé bien avant, par des essais et témoignages dénonçant la fausseté profonde de certaines théories. Il est faux que les Etats-Unis représentent un bloc compact derrière le pouvoir en exercice: au contraire, nulle part au monde la liberté de critique n'est aussi respectée et exercée. Ceux qui ont une connaissance directe des Etats-Unis témoignaient de la vivacité du débat interne. Dans l'autre sens, la distinction ridicule entre une vieille et une nouvelle Europe a été, en définitive, positive, car elle a provoqué dans l'UE une réaction salutaire en faveur de l'unité fondamentale du continent, de sa culture et de ses traditions, et en même temps la volonté de sauvegarder les identités de chaque partie qui le compose. Plutôt que la division, la définition citée a provoqué la solidarité.

Parallèlement, le monde intellectuel prenait la défense de la coopération transatlantique par une série d'initiatives et d'articles publiés simultanément dans la presse de plusieurs pays (et certaines des idées émises, par exemple par Umberto Eco, méritent qu'on y revienne à tête reposée).

La réaction du monde parlementaire a été tout aussi rapide et vigoureuse. La résolution adoptée par le Parlement européen le 19 juin représente à la fois une dénonciation d'erreurs passées, l'incitation à la collaboration et un guide pour des initiatives à prendre. Si les Etats-Unis et l'Europe agissent ensemble, ils peuvent avoir une influence déterminante pour la solution des grands défis auxquels l'humanité est confrontée: l'environnement, le développement, les migrations, le terrorisme, le crime international. Mais la collaboration ne doit pas viser à imposer la volonté et la puissance d'une partie, car "la sécurité est un concept global collectif qui ne peut pas être adapté aux seuls intérêts et exigences d'un pays"; la paix et la stabilité dans le monde doivent se fonder sur le droit international et le renforcement des institutions internationales, de façon à fournir un cadre multilatéral et à améliorer la gouvernance mondiale. Ces grands principes sont accompagnés de prises de position en faveur des positions européennes sur les questions controversées (protocole de Kyoto, Cour pénale internationale, caractère "juridiquement et économiquement non fondé de la plainte des Etats-Unis concernant l'attitude de l'UE à l'égard des OGM") qui en affaiblissent quelque peu l'équilibre "super partes". En outre, la résolution du PE relance avec prudence, comme une possibilité, l'idée d'un "marché transatlantique" qui à mon goût a une saveur plutôt démagogique. Mais elle est globalement positive et témoigne de la volonté politique de l'institution parlementaire de l'UE de dépasser les divergences et d'édifier "un partenariat transatlantique renouvelé pour le troisième millénaire" (le texte intégral est reproduit dans le n.2319 de notre série EUROPE/Documents annexé à notre bulletin du 25 juin).

Les orientations des milieux politiques et intellectuels sont donc claires, en faveur d'un partenariat fort, équilibré et égalitaire. Il reste à en convaincre les opinions publiques (chez nous), et les milieux politiques américains qui ne conçoivent de partenariat que sous l'égide de leur pays. (F.R.)

 

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