Une fois de plus, Eneko Landaburu, directeur général "élargissement", a dit des choses extrêmement intéressantes; c'est son habitude. Il s'exprimait devant des ambassadeurs, des personnalités politiques, des hommes d'affaires, des journalistes, lors d'un des petits déjeuners de l'European Policy Center (EPC). Une vue d'ensemble de son intervention figure dans notre bulletin d'hier, page 10. Je voudrais souligner quelques affirmations et quelques phrases qui m'ont particulièrement frappé.
1. Contre les zones de libre-échange. M. Landaburu a dit: "sans manquer de respect à d'anciens Commissaires européens, j'estime que les offres de zones de libre-échange à des pays tiers étaient une erreur, car elles ne représentaient pas une solution valable aux problèmes de leurs relations avec l'Union". C'est avec beaucoup d'intérêt que j'ai entendu un directeur général de la Commission s'exprimer ainsi, avec une allusion voilée (mais pas trop) à la politique de Leon Brittan qui avait réussi à engager la Commission dans une direction irréaliste, mortelle pour la cohésion communautaire, dont les effets négatifs se font encore sentir et qu'il est aujourd'hui dans quelques cas ardu de corriger.
M.Landaburu estime que la formule "tout sauf les institutions" utilisée par le président Prodi devant le Parlement européen pour définir les relations avec les "pays voisins", impliquant les quatre libertés de circulation (des biens, des personnes, des services et des capitaux), n'est pas à exclure a priori comme point d'arrivée éventuel, mais ne peut pas faire partie des objectifs actuels et surtout qu'elle n'est pas nécessaire pour renforcer les liens entre l'Union et les pays en question, qu'ils soient à l'est ou méditerranéens.
2. Pour des solutions différenciées pays par pays. M.Landaburu a insisté sur la nécessité de différencier les liens à établir avec les pays voisins de l'Union qui ne peuvent pas (ou pas encore) aspirer à l'adhésion, selon le degré de développement et le niveau de démocratie de chacun. L'Union doit créer des "instruments supplémentaires" en s'inspirant de l'"ingénierie politique" utilisée avec ceux qui sont devenus aujourd'hui les pays adhérents: aides financières (mais avec une conditionnalité), coopération, participation à des programmes de l'UE, etc. Cette orientation permettra de "débloquer la situation de marasme avec les pays méditerranéens". J'interprète cette phrase comme la reconnaissance du fait que l'objectif de créer un espace économique unifié UE/ pays tiers méditerranéens, fondé sur une zone de libre-échange à créer d'ici 2010 (!), n'est pas réaliste et doit être abandonné d'urgence, si l'on veut dépasser le blocage actuel.
3. La Russie ne sera jamais candidate à l'adhésion. M.Landaburu ne croit pas à l'adhésion russe (même si un chef de gouvernement de l'UE insiste sur ce refrain absurde), car Moscou a l'ambition de jouer un rôle autonome dans le monde et n'accepterait jamais les "délégations de souveraineté" nécessaires pour entrer dans l'Union. La Russie fera donc partie des "pays voisins" qui n'ont pas la perspective ni l'intention de devenir membres de l'Union, et son cas renforce l'exigence des "solutions différenciées".
4. Urgence d'un débat sur la Turquie. L'ouverture des négociations d'adhésion avec la Turquie dépendra du rapport que la Commission fera l'année prochaine sur le respect des conditions bien connues, surtout politiques, indispensables. Si ce rapport est positif, M.Landaburu estime que l'UE ne pourra pas se dédire: "ce serait catastrophique". C'est pourquoi il estime indispensable que s'ouvre tout de suite un grand débat public, dans lequel s'exprimeraient aussi bien les thèses "contre" l'adhésion que les thèses "pour", afin que l'adhésion éventuelle "ne soit pas décidée en catimini, mais démocratiquement, dans la transparence".
5. "Nous n'avons pas de leçons à donner…" À propos de l'élargissement déjà en cours, M.Landaburu a réaffirmé son admiration pour les efforts des pays adhérents, qui sont tous, à son avis, favorables à une Europe forte et compacte et n'ont aucunement l'intention de la diluer en l'élargissant (avec un point d'interrogation pour l'attitude de la Pologne sur quelques aspects). " Nous n'avons pas de leçons à donner, et nous avons parfois des attitudes arrogantes", a-t-il observé, en soulignant que "jamais un élargissement de l'Union n'avait été réalisé avec des règles aussi précises et rigoureuses; avec un monitoring permanent sur la mise en oeuvre de l'acquis communautaire et avec pour la première fois la possibilité de mesures de sauvegarde de la part des Quinze en cas de défaillances des pays adhérents".
6. Ce n'est pas le moment de fixer les frontières définitives de l'Union. Etant acquis qu'après les dix pays adhérents, ce sera le tour de la Roumanie et de la Bulgarie, et que les pays balkaniques viendront ensuite, M.Landaburu a estimé que ce n'est pas le moment de relancer le débat sur les frontières définitives de l'Union. Il faut d'abord régler les cas individuels ouverts: Turquie, Ukraine, Biélorussie, Moldavie, etc. Il y a des limites à ce qu'une opinion publique peut absorber. (F.R.)