Ne pas se tromper d'objectifs. Le Sommet de Johannesburg a déjà obtenu un résultat positif. L'avalanche d'articles, de reportages, de prises de position et de documents qu'il a suscitée a sans doute contribué à une prise de conscience internationale de la gravité des menaces auxquelles la terre doit faire face, et de l'ampleur des enjeux auxquels l'humanité est confrontée. Malgré la lacune grave que constituent les silences à propos de l'aspect démographique et de la population mondiale (que ce soit pour des raisons politiques ou religieuses, il n'en est pas question dans le document officiel) malgré cette lacune, disais-je, l'opinion publique a été soumise à un tel bombardement d'informations et d'alertes que quelque chose en restera sans doute. Mais ceci ne signifie pas pour autant une garantie de succès ; au contraire, les chances que ces sommets aboutissent à des résultats opérationnels positifs sont plutôt minces. Pourquoi ce scepticisme? Parce que j'ai l'impression que les participants continuent à donner la priorité aux revendications traditionnelles dans ces grandes cérémonies conjointes des mondes riche et en développement, qui ne sont pas du tout appropriées à l'objectif du développement durable. En partie par paresse intellectuelle et surtout pour défendre des intérêts spécifiques pas toujours avouables, les pays riches et industrialisés demeurent rivés à l'obsession de la croissance comme critère unique et absolu de leur bonne santé économique et sociale et, de leur côté, les représentants des pays en développement s'obstinent à mettre au premier plan deux revendications qui sont source de tellement de malheurs pour leurs populations: a) obtenir de l'argent, de l'argent, toujours plus d'argent ; b) gonfler leurs exportations agricoles. Riches et pauvres font doublement fausse route, parce que les objectifs cités ne sont pas les bons et sur ces bases aucun accord, sinon de façade, n'est possible entre les deux groupes.
Réviser partiellement la notion de croissance. Quelques mots d'explication, à commencer par les pays industrialisés. Il existe une vérité que personne à ma connaissance n'ose proclamer: la croissance économique telle qu'elle est calculée et interprétée aujourd'hui est partiellement incompatible avec le développement durable. Je n'ignore pas les efforts des économistes et des statisticiens de l'UE pour introduire, dans l'évaluation de la croissance, de nouvelles valeurs, au moyen d'indicateurs prenant en considération d'autres critères que le volume de la production et de l'activité, en liant davantage la croissance à la situation écologique et au bien-être social. Et je n'ignore pas non plus qu'une partie de ces nouveaux indicateurs sont déjà utilisés dans les statistiques communautaires. Dans ce domaine, comme dans bien d'autres, l'Europe est en avance, elle indique la route. Mais nous sommes encore loin de la révision décisive qui serait nécessaire. Pour le moment, une découverte entraînant une baisse radicale de la consommation de pétrole se traduirait dans les chiffres en une diminution de l'activité (pour l'industrie pétrolière), et une découverte éliminant telle ou telle maladie grave ferait baisser le chiffre d'affaires des hôpitaux. Le monde industrialisé doit comprendre que le « développement durable » implique des mesures qui apparemment (je souligne l'adverbe) peuvent, dans une première approche, donner l'impression de ralentir la croissance.
Armes ou développement agricole ? Dans la plupart des pays pauvres, les dépenses d'armement dépassent de très loin les dépenses destinées à l'éducation, à la santé et au développement agricole. Les conditions et les modalités des aides financières doivent devenir beaucoup plus rigoureuses, en évitant les promesses génériques et les grosses dotations en faveur de pays engagés dans des conflits ou d'organismes internationaux inefficaces. Les financements doivent être dirigés vers des projets ciblés: accès à l'eau potable, efficacité énergétique, énergies renouvelables. Les revendications relatives à l'expansion des échanges agricoles sont à rejeter: elles n'ont aucun rapport avec le développement durable. Au contraire, toute ouverture des frontières européennes dans ce domaine suscite un sinistre rassemblement de vautours du commerce international qui encouragent et organisent dans les pays sous-alimentés la monoculture pour l'exportation, ruineuse pour le milieu naturel et pour l'agriculture de subsistance qu'il faut au contraire encourager comme élément essentiel de l'autonomie alimentaire de l'ex- tiers monde.
De Albert Einstein à Edouard Goldsmith. Ni l'encouragement forcé de la croissance économique, ni les subventions irréfléchies, ni l'expansion des échanges agricoles ne constituent des priorités valables pour le Sommet en cours. Autres sont les sources où les responsables réunis en Afrique du Sud devraient chercher leur inspiration. Par exemple, une phrase souvent citée mais rarement méditée de Albert Einstein: « si les abeilles disparaissent, il ne restera à l'homme que quatre années de vie ». Ou l'affirmation suivante de l'écologiste britannique Edouard Goldsmith: « à partir du moment où l'on appliquera telles quelles les règles de l'OMC dans le secteur agricole, on aura deux milliards de réfugiés supplémentaires dans les bidonvilles ». Ou la dernière étude du WWF annonçant que, au rythme actuel, les ressources de la terre seront épuisées d'ici quarante ans et l'humanité devrait alors, pour survivre, se transférer dans une autre planète. La faiblesse de ces prévisions réside dans leur calendrier irréaliste. En fait, l'homme serait sans doute en mesure de résister davantage que quatre ans à la disparition des abeilles, malgré le rôle essentiel de celles-ci dans la reproduction de la végétation. L'arrivée de deux milliards de nouveaux réfugiés dans les bidonvilles, comme conséquence de la concurrence mondiale en agriculture, serait plus lente que ce que prévoit M. Goldsmith. Et une quarantaine d'années pour organiser le déplacement de l'humanité dans une autre planète, c'est peut-être un peu court. Ces exagérations chronologiques permettent à certaines commentateurs d'ironiser sur le contenu même de ce qu'elles annoncent, et de rappeler que les prévisions du Club de Rome sur l'épuisement des ressources naturelles ne se sont pas avérées. Mais les erreurs de calendrier ne doivent pas affaiblir la vigilance ni enlever de crédibilité aux alertes.
Tous les volets de l'entreprise. Il ne faut pas en outre oublier que le développement durable est un objectif global, dont l'aspect « sauvegarde des ressources naturelles » constitue sans doute un élément essentiel (et urgent, compte tenu du réchauffement de l'atmosphère, du drame de l'eau et de la violence de la déforestation), mais non le seul. En ce qui la concerne, l'UE doit confirmer et appliquer sa stratégie de Lisbonne et de Göteborg qui comporte un ensemble d'éléments tous indispensables. Citons pour rappel: -la réduction des émissions de gaz à effet de serre ; - la prise en considération de la résistance aux antibiotiques et des effets à long terme de certaines substances chimiques ; - la défense et autant que possible la reconstitution de la biodiversité (que de crimes commis au nom de l'accroissement obsessionnel de la rentabilité en agriculture !) et la lutte contre l'érosion des sols ; - la reconstitution des ressources piscicoles et en général de la santé de la mer; - la diminution et une réutilisation plus efficace des déchets ; - la lutte contre la pauvreté et contre l'exclusion sociale ; - la viabilité financière des régimes de retraite et des systèmes de santé publique ; - la révision des systèmes de transport.
Les raisons de douter. Une partie essentielle de ces objectifs ne relève pas du Sommet de Johannesburg, mais des politiques internes européennes. Les politiques internationales ont cependant, elles aussi, des répercussions immédiates. Pour les aspects écologiques, c'est l'évidence même: il ne sert à rien de lutter contre l'effet de serre dans un pays ou dans une région, si rien n'est fait dans les pays voisins. Mais c'est vrai aussi dans d'autres domaines, comme l'agriculture. Les pays en développement seraient bien mal avisés s'ils continuent à réclamer la fin pure et simple des subventions à l'activité agricole dans le monde industrialisé ; le résultat serait la mort de l'agriculture en Europe et aux Etats-Unis, ce qui non seulement est inacceptable pour les intéressés mais serait aussi et surtout un drame pour les populations sous-alimentées d'aujourd'hui et de demain, car la politique d'aide alimentaire et les secours d'urgence n'existent que grâce à la production agricole européenne et américaine, alors que l'autosuffisance des pays et continents sous-alimentés est une œuvre de longue haleine.
Jusqu'à quel point les différents aspects cités sont-ils pris en considération comme il se doit à Johannesburg ? Je ne peux que conclure comme j'avais commencé: pour le moment, il existe davantage de raisons de douter que d'avoir confiance.
(F.R.)