Quelques raisons d'espérer. Etant donné que l'origine intégriste musulmane de l'attaque terroriste du 11 septembre contre les Etats-Unis se confirme, à première vue la théorie du professeur Huntington sur le choc des civilisations se renforce. A première vue: mais en y regardant de plus près, au-delà des anathèmes passionnels, on constate l'émergence de réactions plus réfléchies et qui laissent transparaître une lueur d'espoir. Du côté arabe, le courant qu'on appelle en simplifiant "modéré" donne l'impression de vouloir isoler la minorité intégriste qui a déclaré une guerre sanglante à la civilisation occidentale; du côté européen, l'urgence de résoudre de façon équitable les situations conflictuelles qui subsistent est affirmée avec vigueur et certains défauts de la politique américaine sont reconnus.
Afin que ce courant de l'équilibre et de la sagesse puisse prévaloir, le chemin est étroit: les deux civilisations doivent coopérer loyalement dans la lutte contre le terrorisme, contre tous les terrorismes. Le monde musulman doit supprimer immédiatement - dans la réalité et non pas par quelques déclarations ou manifestations de façade - toute complicité, tout soutien et même toute compréhension à l'égard des terroristes; les millions de musulmans qui vivent en Europe doivent en faire de même. Dans le cas contraire, compte tenu de la puissance de destruction que le terrorisme a atteinte et de la lâche cruauté dont il fait preuve, les répercussions seront très graves, je dirais presque effroyables, car l'effort de l'Europe pour appliquer ses propres principes aux relations avec le monde islamique s'effondrerait lamentablement.
L'UE a fait beaucoup, même si, more solito, on a tendance à l'oublier. Les lacunes sont encore nombreuses, mais les faits essentiels sont là. Premier élément, des millions et des millions de musulmans vivent en Europe, y pratiquent librement leur religion et leurs coutumes, y ont trouvé un travail, nos écoles leur sont ouvertes, les mosquées se multiplient. Deuxième élément, dans la crise israélo-palestiniennne, l'UE maintient une position équilibrée, et depuis des années elle finance entièrement l'action de l'UNRWA (nourriture et éducation dans les camps des réfugiés palestiniens) et, depuis quelque temps, aussi le fonctionnement de l'autorité palestinienne. Troisième élément, dans les crises sanglantes de l'ex-Yougoslavie, l'Europe n'a pas hésité à défendre et aider les musulmans (en Bosnie-Herzégovine, au Kosovo) contre des chrétiens (serbes et autres) chaque fois que tel lui paraissait le choix correct. On hésite à affirmer que l'Europe a été toujours payée en retour, si l'on pense que le terrorisme arabe a frappé parfois au coeur de l'UE et que des camps pour la formation de terroristes avaient été à un moment donné installés en Bosnie.
Supprimer le "double langage". Je n'ai pas l'intention de rabâcher le passé. Je voudrais seulement que l'on n'oublie pas systématiquement, c'est la mode, les mérites et les efforts de l'Europe. Depuis qu'elle est devenue une Communauté, elle reste fidèle au principe du respect de la civilisation d'autrui; elle réclame la réciproque. Les intégristes musulmans prônent la doctrine délirante selon laquelle notre civilisation, c'est le "grand Satan", et qu'elle doit être détruite; ils viennent de prouver que ce ne sont pas seulement des mots. Il est vrai que ces positions ne sont pas officiellement partagées par les gouvernements; toutefois, selon une étude très documentée de la revue "Commentary" (numéro de septembre 2001), une partie des autorités arabes continue à pratiquer le double langage. Il y aurait, d'une part, les prises de position destinées à l'Occident, en anglais, qui parlent le langage du dialogue et de la compréhension, et, d'autre part, les déclarations destinées aux populations musulmanes, en langue arabe, qui parlent le langage de l'affrontement et de la haine. Les multiples exemples cités et traduits dans la revue surprennent douloureusement. On passe des exhortations du Muftí de Jérusalem à tuer les juifs où qu'ils se trouvent aux livres d'école qui invitent à considérer les Israéliens et les Américains comme des agents de Satan. Le pamphlet antisémite "protocole des sages de Sion" est présenté comme un document juif authentique et diffusé comme tel, alors que la Shoa est présentée comme un mensonge. Je ne suis pas en mesure, c'est évident, de contrôler personnellement les citations de "Commentary"; mais elles soulèvent au moins des perplexités.
La condamnation sincère du terrorisme implique que le double langage soit banni, non seulement parce qu'il est déloyal et hypocrite mais surtout parce qu'il contribue à fomenter le fanatisme et les haines. Si le terrorisme le plus cruel et le plus lâche - celui qui a frappé les Américains le 11 septembre - n'est pas condamné avec la même sincérité par les deux civilisations ensemble, les conséquences en Europe (je ne parle pas des Etats-Unis, je n'ai aucun titre ni les compétences pour le faire) seront très douloureuses non seulement en termes de victimes innocentes, mais aussi de régression de la vie civile et de dangers concrets.
L'Europe méfiante et fermée qui nous attend si…En premier lieu, les progrès de l'Europe officielle en faveur de la coexistence des deux civilisations sur notre sol seraient gravement perturbés. Les autorités arabes sont-elles pleinement conscientes de ce que les événements de New York et la manière dont ils ont été préparés signifient pour l'opinion publique occidentale? Certes, l'existence des réseaux de Ben Laden, la haine des intégristes pour notre civilisation et leur volonté de la détruire étaient connues; mais il s'agissait d'une connaissance théorique. Tout d'un coup, l'opinion publique a vécu la réalité dans toute son horreur, à la télévision en direct et à travers les informations sur les années de préparation. Personnages sinistres qui suivaient des cours de pilotage dans nos pays pour apprendre à frapper là où serait rassemblé le plus grand nombre possible de civils; complicités sur notre territoire pour vivre cachés et se procurer des faux documents… Après quoi, la joie indécente dans les rues de quelques pays arabes. Encore quelques événements de ce genre, et des milliers d'Européens, chaque fois qu'ils auront l'occasion de serrer la main à un Arabe qui leur est présenté, le regarderont dans les yeux en se demandant: est-il ici pour vivre avec nous en amitié, avec ses croyances mais en respectant les nôtres, ou se prépare-t-il insidieusement à tuer nos enfants, ou à cacher, couvrir, aider ceux qui veulent le faire? Est-ce à cela que veulent aboutir les intégristes?
Les prévisions de Frederik Forsyth dans un article repris par plusieurs journaux européens, même de gauche, donnent froid dans le dos. En indiquant ce que l'Occident sera obligé de faire pour assurer sa sécurité, il annonce que: "l'obsession" pour les droits civils devra reculer de plusieurs degrés; tous les terrorismes devront être classés dans une même catégorie, y compris ceux du Pays basque et de l'Irlande du Nord; l'Occident devra utiliser sa puissance économique pour isoler et ruiner les pays d'accueil des terroristes (qui ont besoin d'endroits pour vivre, recruter, planifier leurs actions, se procurer de faux documents et des armes, ouvrir des comptes en banque, ainsi que de camps pour s'entraîner à leur sinistre besogne). Nous devrons, selon M.Forsyth, "endurcir nos cœurs" et créer le concept d'"Etats rejetés" auxquels tout contact avec le reste du monde sera interdit aussi longtemps qu'ils n'auront pas expulsé tous les terroristes. Les pays qui les accueillent ou qui sont indulgents avec eux devront être rejetés de la communauté des nations.
Une théorie dangereuse. Quel immense gâchis! Ceux qui haïssent notre civilisation auraient obtenu le résultat de rendre la vie en Europe plus triste, moins ouverte, moins accueillante. Sont-ils conscients des difficultés qu'ils auront ainsi créées pour les millions de musulmans qui vivent en Europe? Je connais la théorie selon laquelle l'attitude de l'Islam ne serait qu'une réponse aux torts que les musulmans subissent du fait de l'Occident. Cette théorie est en partie fausse et surtout elle est dangereuse. Fausse, parce que l'Europe unie n'a jamais songé à mettre en cause la civilisation islamique en elle-même, n'a jamais exprimé l'intention de la détruire, a toujours aidé -et continue à le faire- les musulmans en détresse, a toujours condamné avec vigueur les attitudes anti-arabes. Elle est dangereuse aussi, cette doctrine, parce qu'elle ouvre la voie à tous les excès; si l'on admet que la réponse à des torts vrais ou présumés peut prendre la forme du terrorisme contre les villes et les populations civiles, ce principe deviendrait valable pour tous; faudrait-il alors comprendre que les frères, les épouses, les pères des victimes des deux tours de New York seraient justifiés à répondre de façon analogue? A organiser des attentats tout autant ignobles dans des grandes villes arabes? C'est affreux, c'est impensable; et pourtant c'est à ceci que conduirait la théorie de la réponse justifiée.
Même en Europe, la bête immonde pourrait relever la tête. Nous, Européens, ne sommes pas meilleurs que les autres; le nazisme et d'autres horreurs nous ont appris que la bête immonde de l'intolérance et de la haine peut se manifester chez nous comme ailleurs. Depuis un demi-siècle, les Européens s'efforcent de changer le cours de l'histoire de leur continent, de mettre un terme pour toujours aux conflits qui l'ont ensanglanté pendant des siècles et des siècles, d'apaiser les rancunes tenaces qui les séparaient et de fixer de nouvelles règles fondées sur l'égalité de droits entre tous ceux qui y vivent et travaillent, quelles que soient leur race et leur religion. C'est pour ça que nous nous battons en faveur de l'unité de l'Europe. Mais "rien n'est jamais acquis à l'homme, et quand il croit - d'ouvrir les bras, son ombre est celle d'une croix" (Aragon); nous savons très bien que les foyers de haine et d'intolérance ne sont pas éteints, la chronique quotidienne nous le rappelle: des groupuscules nazis relèvent de temps en temps la tête, des terroristes européens agissent, des casseurs encagoulés attentent à la démocratie et à la liberté. Pour le moment, la bête immonde est chez nous poursuivie et maîtrisée; les manifestations d'intolérance ou de racisme sont condamnées, dans nos écoles l'on ne prône pas le rejet d'autrui mais l'accueil. Mais si des faits analogues à ceux de New York se produisent en Europe, les tensions risquent de devenir intenables. Si le terrorisme musulman frappait Strasbourg ou Rome - comme il était programmé selon certaines enquêtes - ou d'autres centres de notre civilisation, il deviendrait de plus en plus difficile aux autorités européennes de juguler un "terrorisme de rétorsion" contre des grandes villes arabes. Si les lieux sacrés de la civilisation européenne sont frappés, par quel miracle les lieux sacrés de l'Islam resteraient-ils indemnes ? De grâce, arrêtons tous ensemble les mains ensanglantées des terroristes avant qu'il soit trop tard. (F.R.)