Des situations différentes. Tout compte fait, le coup d'éclat du président du Conseil Affaires générales Louis Michel à l'égard des organisations non gouvernementales (voir cette rubrique dans notre bulletin du 26 juillet dernier) a été positif, car il a obligé à réfléchir à un problème essentiel auparavant escamoté, celui de la nature des mouvements qui se réclament de la "société civile". Il est vrai que la prise de position du ministre belge avait davantage le ton d'une réaction de dépit d'un politicien blessé que d'une dissertation universitaire; mais Louis Michel a parlé selon son caractère, et c'est tant mieux.
Le président du Conseil avait mis en doute le caractère représentatif et la légitimité de mouvements qui ne représentent qu'eux-mêmes, lorsqu'ils prétendent imposer leurs vues aux autorités démocratiquement élues: il en résulte, à son avis, que la volonté de la majorité de la population est parfois submergée par des minorités qui descendent dans la rue, et que les groupes les mieux organisés et les intérêts les plus puissants prévalent. En quoi Louis Michel avait-il exagéré? En faisant un amalgame entre réalités et situations qui ne sont pas comparables. Je me fonde ici en premier lieu sur l'analyse et l'expérience directe de quelqu'un qui sur le plan européen a agi successivement des deux côtés: M. Dieter Frisch, qui a été d'abord directeur général de la Commission européenne pour la coopération au développement (et gérait à ce titre l'aide de l'UE au tiers monde) et a exercé ensuite des fonctions éminentes au sein de l'ONG "Transparency international". Son analyse invite d'abord à distinguer les organisations qui représentent des intérêts particuliers (les industriels, les agriculteurs, l'un ou l'autre secteur économique) de celles qui défendent des principes d'intérêt général tels que l'environnement, la biodiversité, la transparence des administrations publiques. Les premières ont le droit de s'exprimer et de faire connaître leurs positions aux responsables politiques, mais en toute clarté, leur nature de groupes de pression devant être déclarée et reconnue. Les secondes ont pour ambition de défendre les intérêts de la société dans son ensemble et ne doivent pas, sauf dérapages, être considérées comme de simples lobbies. Quant aux ONG qui agissent "sur le terrain", elles sont précieuses si elles sont bien contrôlées, car elles réalisent dans le tiers monde les petits projets pour lesquels les grandes organisations publiques d'aide au développement ne sont pas adaptées.
Une distinction fondamentale doit en outre exister entre le rôle des ONG dans les pays démocratiques et dans les pays où la démocratie n'existe pas encore. En démocratie, les organisations non gouvernementales peuvent jouer un rôle utile mais "complémentaire" à celui de l'autorité publique, sans prétendre imposer leurs vues aux institutions librement élues. En revanche, en l'absence de démocratie, les ONG ont souvent la tâche et la responsabilité de remplacer les institutions représentatives qui font défaut.
La nécessité de la transparence. Ces considérations de bon sens devraient contribuer à clarifier non seulement la polémique allumée par les déclarations de Louis Michel, mais aussi guider notre regard dans l'évaluation des mouvements anti-globalisation, de la contestation, de la violence dans les rues. Une approche correcte devrait, à mon avis, comporter les éléments suivants:
- les mouvements, groupes de pression, ONG, etc. ne peuvent en aucun cas prétendre se substituer aux élus ni avoir un droit quelconque de décision. Ils représentent une tendance, une position, une opinion, qui a le droit de s'exprimer et doit être entendue, mais la synthèse constituant l'intérêt général ne peut être faite que par les parlements qui représentent de façon légitime l'ensemble d'un peuple. Selon Alain Minc ("Le Monde" du 17 août dernier), les ONG "gagneront leur légitimité lorsqu'elles s'appliqueront à elles-mêmes les principes de transparence et de gouvernance dont elles se font les gardiens sourcilleux vis-à-vis des autres détenteurs de pouvoirs", et il les accuse de "pratiquer chez soi l'opacité et la cooptation";
- les contestataires qui pratiquent la violence, les casseurs systématiques, ceux qui se croient des héros parce qu'ils cachent leur visage sous des cagoules, ne méritent aucune tolérance parce qu'ils mettent en danger les bases mêmes de la liberté et de la démocratie. Quelle que soit l'étiquette sous laquelle ils se présentent, leur comportement est du fascisme à l'état pur;
- la simple vision attentive des images (kilomètres de pellicules et de vidéos) des manifestations de Gênes prouve à quel point la masse de ceux qui défilaient avait des objectifs légitimes et louables: faire pression sur les "grands de ce monde" en faveur des peuples pauvres, contre la puissance excessive de l'argent et des mécanismes financiers pervers, pour la réintroduction des idéaux et d'une certaine éthique dans la politique...Pour des milliers et des milliers de jeunes filles et de jeunes hommes, défiler était une manière de participer à la gestion de la chose publique, d'exprimer leurs aspirations, en d'autres mots: d'apprendre à faire de la politique. Ils ont été trompés par les violents mais les forces politiques doivent comprendre quel capital d'espoir représentent les jeunes qui réclament davantage d'équilibre et de justice dans le monde. (F.R.)