Le plaisir de l'auto-flagellation. Et si le moment de l'auto-flagellation était, pour l'Europe, dépassé? Certes, un examen de conscience était nécessaire, et il n'est pas encore achevé. L'UE ne pouvait toujours être fière de ce qu'elle accomplissait et elle ne devait pas ignorer les signaux que lui adressait l'opinion publique, sous forme de désintérêt pour les élections, de résultats médiocres des sondages ou encore de contestations dans les rues. Mais on peut se demander si les responsables et les commentateurs n'ont pas parfois exagéré leurs critiques en donnant aux nouvelles générations l'impression que l'unification européenne était une entreprise dépourvue de buts politiques et d'idéaux, en oubliant que malgré ses lacunes elle constitue l'entreprise la plus positive et généreuse que le monde ait connue dans le dernier demi-siècle.
On dira: ceci, c'est l'histoire, et ce qui est déjà acquis ne peut pas représenter un objectif pour les jeunes, qui ne s'intéressent qu'au présent et surtout à l'avenir. Eh bien, justement à propos du présent et de l'avenir, l'Europe est en train de dessiner un modèle de globalisation qui tend à répondre aux nouveaux défis qui se posent à l'humanité, un modèle qui correspond pour l'essentiel aux revendications justifiées des contestataires de bonne foi concernant la sauvegarde de l'environnement et de la nature, le soutien aux pays pauvres, la nouvelle conception de l'agriculture, et ainsi de suite. Je ne prétends pas que l'Europe ait déjà réussi dans sa recherche et encore moins qu'elle ait déjà réalisé ce qu'elle poursuit; mais elle s'efforce de le faire et elle a commencé à définir ses nouveaux objectifs et ses nouvelles méthodes d'action.
Si l'Europe avait la capacité de mieux faire connaître ses orientations véritables (souvent en contraste avec celles des Etats-Unis), la plupart de ceux qui aujourd'hui la critiquent et la contestent comprendraient qu'ils doivent au contraire la soutenir, et l'aiguillonner pour qu'elle approfondisse et accélère son action.
L'énorme malentendu. Au lieu de quoi, un malentendu colossal s'est créé entre l'Europe et une partie de sa population, situation dont nous sommes tous responsables:
- les hommes politiques qui ont perdu, dans leurs pays respectifs, le contact avec leur opinion publique se sont complu de façon parfois inepte à médire de la construction européenne en la rendant responsable de tout ce qui pouvait déplaire à l'une ou à l'autre catégorie de citoyens et en négligeant ses contributions positives inestimables au dépassement des haines et des rancunes, à la paix, à la liberté et à la prospérité. Le résultat du référendum en Irlande n'est pas étonnant, à la lecture des déclarations de certains ministres de ce pays;
- les médias qui ont souvent présenté une image défigurée de la réalité européenne, en gonflant à l'excès certaines lacunes ou déviations (réelles, mais bien moindres que celles régulièrement découvertes au niveau national dans la plupart des Etats membres), au point de donner aux opinions publiques l'impression que l'essentiel de l'activité communautaire tournait autour des "affaires", et déformant totalement la réalité;
- de nombreux mouvements qui se réclament de la "société civile" qui ont effectué un amalgame entre les positions européennes et américaines, parfois par ignorance, parfois de mauvaise foi, sans tenir compte des efforts de l'UE vers une conception "maîtrisée" de la globalisation, ni des divergences avec les Etats-Unis à propos aussi bien de l'environnement que du rôle de l'agriculture et des relations avec le tiers monde. Contester in toto l'Europe communautaire et déformer ses projets et orientations alors qu'elle représente la seule force au monde en mesure d'imposer une conception humaniste de la mondialisation (avec de nombreux appuis dans le monde, y compris aux Etats-Unis qui ont une grande tradition écologique), signifie donner la priorité au succès personnel et à la gloriole d'une journée sous les lumières de l'actualité par rapport aux résultats durables, préférer la démagogie aux acquis de la démocratie et de la liberté;
- une partie du monde académique qui semble prendre parfois un malin plaisir à chevaucher à son tour le cheval de la démagogie populiste, en utilisant son prestige pour soumettre au lecteur des ramassis de lieux communs, de banalités anti-européennes et d'inepties. Il est pénible de voir encore certaines plumes reprendre l'image fausse d'une Europe qui réglemente la taille des petits pois, alors qu'en fait elle est en train d'édifier parmi mille difficultés les éléments d'une politique étrangère et de défense commune, de définir les principes d'une mondialisation maîtrisée et de réviser la notion même de la croissance économique.
Je vais essayer demain, dans cette même rubrique, d'indiquer les initiatives et positions de l'UE qui, à mon avis, justifient les affirmations de cette page. (F.R.)
Session plénière du Parlement européen