Trois points qu'on ne veut pas reconnaître. On ne dit qu'une partie de la vérité. Le "discours officiel" sur l'état des relations de l'UE avec les pays tiers méditerranéens est réticent et approximatif, composé essentiellement d'expressions de volonté politique et de souhaits pour l'avenir, alors que rien n'avance, ou presque. Il est vrai que la "volonté politique" représente déjà en elle-même un signal important, préalable indispensable à toute action efficace. De ce point de vue, les visites du président Prodi et le choix de la Commission européenne de placer les relations euro-méditerranéennes parmi ses priorités sont positifs. Mais camoufler ou assouplir excessivement la réalité, c'est contre-productif. Or, la réalité est que:
- chaque fois qu'une réunion à haut niveau se donne comme objectif la relance du processus de Barcelone -on en a connues plusieurs- elle échoue en raison de la détérioration des relations entre Israël et les pays arabes. Les efforts pour découpler le processus de paix et le processus de Barcelone sont vains, car les Arabes rejettent la présence des Israéliens ou réclament des prises de position politiques que les Européens refusent. La réunion de novembre à Marseille n'a abouti non seulement à aucun résultat opérationnel, mais elle n'a même pas permis d'adopter des conclusions communes. Les participants se sont repliés sur des conclusions de la présidence, qui ont été ensuite contestées ou rejetées par la partie arabe;
- il n'y aura pas de zone de libre-échange euro-méditerranéenne en 2010. Cette réalisation implique, par définition, la libre circulation des biens et des services dans l'ensemble de la zone unifiée. Or, il n'existe rien en ce sens entre les pays tiers méditerranéens. Pas de commerce, pas d'échanges. Il est question ici ou là de quelques projets régionaux, c'est-à-dire limités à un groupe de pays, mais rien de global, même dans les intentions. L'objectif des gouvernements est d'obtenir l'accès au marché européen, ce qui n'a aucun rapport avec une zone euro-méditerranéenne unifiée. Pourquoi s'étonner alors de l'indifférence des investisseurs européens pour cette région? Aucun marché isolé n'est suffisamment attractif; les investissements arriveront lorsque le fait de s'installer dans un pays signifiera avoir accès à l'ensemble de la zone;
- les progrès économiques et politiques des pays tiers méditerranéens vers la réalisation des conditions nécessaires pour le bon fonctionnement d'un espace unifié sont insignifiants ou nuls, malgré quelques exceptions. Sur le plan économique, le libre-échange dans les conditions actuelles signifierait tout simplement la disparition presque totale du tissu de petites entreprises, remplacé par un tissu tout aussi serré de petits commerçants et distributeurs de produits importés. Sur le plan politique (droits de l'homme, liberté de la presse, Etat de droit débarrassé de l'emprise des militaires ou des chefs religieux), chaque progrès est suivi d'un recul qui ramène au point de départ.
Face à cette situation, on assiste à quelques tentatives de régionalisation du processus. Au lieu de la grande et utopique zone de libre-échange euro-méditerranéenne, on s'orienterait vers des groupements régionaux (entre les pays du Maghreb pour commencer), qui pourraient plus aisément renforcer leurs liens avec l'Union, et…exclure Israël. Mais toute relance spectaculaire de ces liens ne sera possible qu'après une analyse des causes de l'échec actuel et une réponse à la question essentielle: qu'est-ce que l'Europe et les pays méditerranéens veulent et peuvent construire ensemble ?
Les ambassadeurs italiens parlent. Nous disposons depuis quelques semaines d'un outil qui peut encourager et faciliter la réflexion. C'est un mince livret d'une cinquantaine de pages qui réunit l'expérience d'ambassadeurs italiens qui ont ou ont eu des responsabilités directes soit dans les pays tiers méditerranéens, soit dans la définition de la gestion de la politique européenne ou nationale à l'égard de ces pays. La tradition des rapports diplomatiques sur des pays étrangers est illustre en Italie; on continue à publier les anciens rapports des ambassadeurs vénitiens au "Conseil des Dix". Ils étaient secrets à l'époque, et leur publication n'intervenait qu'après plusieurs siècles. Aujourd'hui, les "dialogues diplomatiques" entre ambassadeurs sont publiés quelques mois après leur déroulement et leur reproduction est autorisée (en citant la source). Voici donc le n.168 de ces dialogues publié par le "cercle d'études diplomatiques" (la source est indiquée, nous avons la conscience tranquille), c'est-à-dire le compte-rendu d'un débat qui avait réuni onze ambassadeurs dont Bruno Bottai, Pietro Calamia, Maurizio Bucci, etc., le rapporteur étant Giuseppe Jacoangeli. L'importance de ce texte réside dans l'effort accompli pour comprendre en profondeur les raisons de l'échec du processus de Barcelone, au-delà des contingences politiques. Le rapporteur Jacoangeli cite "l'incapacité et la réticence des pays arabes à retenir les modèles occidentaux des cycles de production, du style de vie, des structures sociales, de la forme de gouvernement", et l'incapacité de concrétiser leurs regroupements régionaux. En même temps, il reproche aux Européens leur "incapacité à formuler des propositions compatibles avec le contexte politique, social et religieux" de l'autre partie. Les débarquements d'immigrés clandestins (en Sicile ou en Espagne surtout) créent en plus la crainte d'une "altération des ordres juridiques, sociaux, syndicaux et éducatifs". L'expérience de la coexistence avec l'immigration islamique a eu jusqu'à présent pour effet "d'éloigner les deux cultures plutôt que de les rapprocher", car les immigrés ont des difficultés à renoncer à des comportements qui parfois se traduisent en "violations de notre ordre juridique". En d'autres mots: les grandes affirmations de principe sur une identité historique et culturelle qui faciliterait les contacts et la coopération sont en grande partie une légende.
Pour le rapporteur, "les peuples et les gouvernements de la rive Sud de la Méditerranée ne sont pas encore parvenus à établir le modèle qui, dans le respect des traditions, puisse garantir les conditions économiques et de développement nécessaires pour se confronter à l'Occident et satisfaire les besoins croissants de leurs sociétés, déçues dans leurs attentes." En conclusion, l'ambassadeur Jacoangeli estime que l'Europe doit reprendre l'initiative pour une nouvelle "Charte de Barcelone" fondée sur l'expérience, sur la coopération et non plus sur l'assistance, en renonçant à imposer une hégémonie culturelle car "toutes les cultures sont valables, si elles partagent les valeurs de la démocratie et respectent la dignité humaine".
Les causes d'un échec. Le débat qui a suivi a été tout aussi franc que le rapport introductif. L'ambassadeur Badini (responsable actuel des relations de l'Italie avec la région considérée) a constaté que l'opinion publique de l'UE ignore le partenariat euro-méditerranéen, et que celui-ci n'a pas été et n'est pas en mesure de prévenir les tensions dans la région; dans les mains de la Commission, le processus "s'est bureaucratisé, se traduit dans une pléthore de réunions qui n'ont jamais eu et n'ont pas de fil conducteur et n'ont, par conséquent, qu'un impact négligeable sur la réalité". En particulier, le "dialogue culturel" est nul car il s'est limité à une "valorisation de sites historiques et culturels" au lieu de regarder la culture comme "un facteur clé de la compréhension et donc de la tolérance". Expositions, conférences, concerts, recherches archéologiques: c'est bien mais cela n'a rien à voir avec le dialogue recherché. Politiquement, Barcelone est resté "otage du processus de paix"; économiquement, les investissements européens n'augmentent pas car les entrepreneurs n'ont pas confiance; sur le plan commercial, tous les partenaires méditerranéens veulent exporter les mêmes produits et dans la même direction (le marché européen), sans s'efforcer d'explorer des formes de complémentarité entre eux. En outre, le projet de "Charte de stabilité et de paix", pour donner satisfaction à tout le monde, est devenu un "document encyclopédique qui évite les nœuds et se perd sur une série de principes (…) qui s'efforcent de concilier les exigences des uns et des autres, sans objectifs prioritaires, sans indiquer un parcours crédible". Les pays tiers méditerranéens mettent l'accent sur la "sécurité économique", les pays de l'UE sur le processus de démocratisation et donc sur le respect des droits de l'homme et des libertés collectives". Il en est résulté un projet de document pratiquement "inutilisable" (et qui en effet n'a pas été approuvé).
Et pourtant, il y aurait tellement de choses concrètes à faire! L'ambassadeur Calamia a souligné que la coopération régionale serait indispensable, et pourrait être efficace, pour l'eau, l'énergie, les transports et l'environnement.. Mais pour l'ambassadeur Ferraris, les difficultés évoquées par Jacoangeli et Badini ne peuvent pas être surmontées par des moyens économiques, en l'absence du choix, par le monde arabe, d'un "modèle politique" mariant le maintien de sa culture et son mode de vie avec l'efficacité. On ne voit pas de mouvement en ce sens, estime l'ambassadeur Castaldo, qui constate que l'arabisation de l'éducation (procès en lui-même justifié) s'est traduite en une perte de qualité. Il a confiance en une "reprise de la réflexion islamique sur des bases plus concrètes", mais il doute que l'assimilation des immigrés musulmans soit possible s'ils continuent à considérer "comme licite, voire requis par les traditions religieuses, ce qui chez nous représente un crime", et si les Imam continuent à les inciter en ce sens. C'est "un attentat aux fondements de l'Etat (…) ceux qui refusent l'assimilation doivent rentrer chez eux, et venir éventuellement chez nous exclusivement en tant que saisonniers". L'ambassadeur Fontana Giusti a rappelé que la tradition musulmane était anciennement libérale, et il a insisté sur deux points: a) les pays d'émigration perdent leurs jeunes, "la partie la plus dynamique de leur population", ce qui est pour eux un "problème inquiétant"; b) nos pays ne doivent pas accepter les demandes "excessives" des Conseils islamiques qui contribueraient à la "constitution de groupes de plus en plus séparés et difficilement assimilables dans nos sociétés". L'insistance des ambassadeurs sur les problèmes des immigrés s'explique par le fait que ces problèmes entravent la coopération entre nos pays et les pays d'origine, et donc le processus de Barcelone en lui-même.
Toutes ces remarques n'ont pas empêché l'ambassadeur Bottai de considérer qu'il faut "insister sur la route du processus de Barcelone"; et même l'ambassadeur Jacoangeli a estimé qu'à Barcelone les problèmes avaient été "correctement posés". Nous essayerons demain de tirer à notre tour quelques conclusions des déceptions intervenues et de la masse des considérations évoquées par les ambassadeurs. (F.R.)