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Bulletin Quotidien Europe N° 7832
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Le climat des négociations d'élargissement risque de se détériorer au fur et a mesure que les perspectives de leur conclusion s'éloignent, et une certaine lassitude semble s'instaurer de part et d'autre - Quelques idées pour un redressement fondé sur les réalités et non sur la démagogie

De temps en temps quelqu'un ose dire la vérité. Prenons garde: cette affaire de l'élargissement pourrait mal tourner. Les déclarations lénifiantes qui suivent chaque rencontre bilatérale entre les chefs d'un pays de l'UE et d'un pays candidat ne changent rien à la situation. Au contraire, elles ajoutent des éléments supplémentaires de confusion et de troubles. Il n'est pas sérieux qu'après chacune de ces rencontres, les participants multiplient les phrases à effet et les calendriers fantaisistes, alors que ceux qui travaillent sur les dossiers connaissent bien la réalité. Et de temps en temps ils la disent.

En sa qualité de président du Conseil, le ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine a eu la franchise et le courage politique de parler clairement aux parlementaires des pays candidats, réunis à Paris en conférence avec des parlementaires de l'UE, en déclarant explicitement que la démagogie est l'une des difficultés de l'élargissement et qu'il faut "être plus respectueux des peuples, donc leur dire la vérité". Et il a donné l'exemple de la franchise en soulignant notamment que:

- il n'existe pas de retard dans les négociations sinon "par rapport à des promesses démagogiques faites ici ou là" (il aurait pu citer son président Jacques Chirac parmi les auteurs de telles promesses);

- "on ne peut pas laisser de côté des problèmes par amitié ou par facilité";

- l'UE ne fixera pas une date pour l'adhésion, mais elle confirme l'engagement à être prête, de son côté, au début de 2003. Le restant dépend exclusivement des pays candidats eux-mêmes;

- " ce n'est pas d'avocats que les pays candidats ont besoin, mais de réformateurs et de négociateurs. Ils entreront quand tous les problèmes auront été réglés."

Signes de déception et de lassitude. De l'autre côté, les signes de déception et de lassitude commencent à être évidents. Le président polonais Alexandre Kwasniewski a réaffirmé l'objectif d'entrer dans l'UE en 2003 en ajoutant: "Ce qui nous préoccupe, c'est l'égoïsme des pays occidentaux. Notre histoire est, malheureusement, remplie d'exemples de ce genre." Les intellectuels, ainsi que les hommes politiques qui sont surtout des intellectuels, comme Vaclav Havel, considèrent que les difficultés techniques sont dérisoires (ou mieux: devraient être considérées comme telles) face à la signification historique, politique et culturelle de l'unification de l'Europe.

Prendre en considération les raisons de l'autre. Nous voici donc face à deux approches difficilement conciliables, si chaque partie ne prend pas dûment en considération les raisons de l'autre, car:

- l'UE doit impérativement sauvegarder ce qu'elle a construit en un demi-siècle, et qui ne peut pas subsister (et progresser) si ses règles de fonctionnement ne sont pas appliquées à tous les Etats membres, actuels et futurs, et respectées par tous. Les réglementations du marché unique, les normes environnementales, les règles de concurrence et ainsi de suite, sont le fruit d'un travail de décennies et résultent de compromis souvent complexes et difficilement atteints. Si les 80.000 pages (eh oui !) de l'acquis communautaire ne sont pas respectées de manière uniforme, si les entreprises ne sont pas soumises aux mêmes obligations et n'ont pas les mêmes droits, le grand marché est détraqué;

- les pays d'Europe centrale et orientale veulent rentrer sur un pied d'égalité dans l'Union qui représente la civilisation qui est la leur et à laquelle, au cours des siècles, ils ont tellement contribué. Comment pourraient-ils admettre que la réunification de l'Europe soit retardée ou compromise parce qu'une règle douanière, ou autre, n'a pas encore être transposée dans la législation d'un pays, ou parce qu'une administration ne maîtrise pas encore tout à fait la gestion d'une politique commune?

Il n'existe pas deux catégories de pays. Ces positions fondamentales des deux parties sont l'une et l'autre légitimes. Comment les concilier? Il ne semble exister qu'une voie. Que les pays candidats indiquent rapidement de manière claire ce qui est indispensable pour qu'ils se sentent politiquement et économiquement insérés dans l'Europe communautaire, de façon conforme à leur dignité et à leur rôle et leur garantissant la sécurité, un soutien économique, la libre circulation des marchandises, la participation aux programmes communautaires, la présence égalitaire dans des Institutions communes. Ensuite, qu'un accord sur ces bases soit conclu rapidement, le résultat pouvant avoir soit la forme d'une Confédération (idée ancienne de Jacques Delors, qui serait déjà une réalité, si une vision correcte avait prévalu sur la démagogie), soit une autre forme à convenir de commun accord. Entre-temps, les pays candidats pourraient évaluer jusqu'à quel point ils sont effectivement disposés à procéder à des dévolutions de souveraineté vers Bruxelles (afin d'éviter les équivoques et les non-dits qui obscurcissent les adhésions de Danemark, Suède, voire Royaume-Uni); et parallèlement, pour ceux qui l'estiment nécessaire et remplissent les conditions, l'une ou l'autre adhésion pourrait être réalisée.

Quel crime contre l'Europe commune, si... Nous sommes conscients qu'une solution de ce genre ne sera possible aussi longtemps que l'UE n'aura pas convaincu les pays candidats que la formule de la Confédération ne constitue en rien une sorte de division des pays européens en deux catégories et qu'elle comporte tous les éléments souhaitables de pleine participation à la construction européenne. On peut même se demander si elle ne correspond pas aux aspirations des opinions publiques majoritaires dans quelques Etats membres actuels de l'Union (n'est-ce pas, M.Bonde?), qui l'auraient volontiers choisie si elle avait existé. Avant de rejeter a priori une évolution en ce sens, toutes les parties devraient réfléchir aux incompréhensions et frustrations qui risquent de résulter du processus actuel, et à la lassitude qui commence à apparaître dans les opinions publiques, de part et d'autre. L'élan s'affaiblit. Quel crime contre l'Europe, si l'on permet que l'objectif de la réunification du continent se détériore progressivement, faute du courage politique d'admettre que seulement quelques-uns des pays candidats sont en mesure, d'après les règles et les critères actuels, de remplir dans des délais raisonnables les critères de Copenhague. Il faut songer, avant que la situation ne pourrisse, à préparer les conditions politiques et psychologiques pour redresser la barre, quelles que soient les difficultés et les réticences.

Ferdinando Riccardi

Note: les parties essentielles du discours d'Hubert Védrine ont été reproduites dans notre bulletin daté 23/24 octobre, pp.15/16. Voir aussi la prise de position de l'industrie et des employeurs européens (Unice), notamment à propos des périodes de transition admissibles, dans notre bulletin du 25 octobre pp.15/16.

Les idées et considérations qui précèdent ne sont pas le résultat soudain de la lecture de ces textes. Le problème avait été soulevé, dans cette même rubrique, dans notre bulletin daté 31 janvier/1er février 2000; dix mois plus tard, les considérations développées demeurent, de notre point de vue, pour l'essentiel valables, et les conclusions étaient déjà à peu près analogues à celles que le lecteur patient vient de lire. Quant aux orientations à explorer, elles ne sont pas, loin de là, le résultat exclusif d'une cogitation personnelle; voir cette rubrique dans notre bulletin daté 22/23mai, qui citait le résultat des réflexions de Jacques Delors sur la création d'une "structure permanente" réunissant dès maintenant les Quinze et les pays candidats, afin que ces derniers ressentent "qu'ils font effectivement partie de la famille UE", qu'ils sont eux aussi l'Union européenne. Jacques Delors avait ensuite précisé ses vues, en soulignant que "des gestes immédiats et forts sont possibles" à l'égard des pays candidats, en suggérant en particulier que la Conférence européenne (qui regroupe les Quinze et les pays candidats, mais qui est aujourd'hui totalement inutile) deviennent la "structure permanente" citée et se réunisse à partir de maintenant une dizaine de fois par an. Et l'ancien président de la Commission avait aussi invité à "définir avec les pays candidats jusqu'où nous pourrons aller, à trente, dans l'intégration économique, monétaire et sociale, en termes de politiques d'accompagnement et de garanties sociales ou environnementales minimales" (voir notre bulletin du 15 septembre, pp.14/15).

Après quoi, le président du Conseil a, dans le discours déjà cité, mis l'accent sur le fait que d'ici la fin de l'année la Conférence permanente se réunira deux fois (dont la seconde au niveau des chefs de gouvernement) et qu'elle pourra "engager une réflexion politique commune sur le fonctionnement de l'Europe élargie".

 

*** "L'euro est une monnaie tellement forte, que deux ans au maximum après qu'elle sera réellement en circulation, elle sera une monnaie mondiale, avec le dollar, et sera la monnaie dominante de la Méditerranée, des Balkans et même ailleurs". Romano Prodi, président de la Commission européenne.

 

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