L'Europe ne peut pas attendre Tony Blair. Les initiatives annoncées par la France pour renforcer, dès qu'elle aura assumé la présidence du Conseil, le rôle et les prérogatives du "Groupe de l'euro" représentent le deuxième symptôme que quelque chose bouge dans le paysage européen. Le premier a été évidemment la relance du débat sur les objectifs de la construction européenne qui avait suivi le discours du ministre allemand des Affaires étrangères. Ce deuxième aspect n'est pas moins important pour deux raisons:
- sur le plan politique, il confirme la volonté d'aller de l'avant même si certains Etats membres ne suivent pas;
- sur le plan économique, les responsables français eux-mêmes ont indiqué que leur projet vise à préfigurer ce pouvoir économique destiné à équilibrer le pouvoir monétaire de la BCE (dont l'autonomie, loin d'être contestée, est réaffirmée).
La décision de progresser en ce domaine n'allait pas de soi, car le renforcement du Groupe de l'euro présuppose la détermination d'accentuer, si nécessaire, la cassure entre les pays qui participent à la monnaie unique et les autres. Il y a évidemment une logique dans ce choix, mais l'on pouvait craindre des hésitations à s'engager dans une voie qui ne peut qu'indisposer Tony Blair dont l'objectif de situer le Royaume-Uni "au coeur de l'Europe" risque de s'éloigner de plus en plus. L'impression que cet éloignement ne dérive pas de sa volonté mais de l'attitude de la presse et par ricochet de l'opinion publique et d'une partie croissante de la classe politique n'y change rien. Le Royaume-Uni avait dès le départ accepté de mauvaise grâce la naissance d'un organe politique réservé aux pays participant à la monnaie unique, et les pays de la zone euro avaient admis de bonne grâce que cet organe ne s'appelle pas "Conseil de l'euro" mais "Groupe de l'euro" (détérioré ensuite en Euro 11 car les continentaux ont repris de façon moutonnière la définition lancée à Londres et qui ne signifie rien. La preuve: elle sera périmée d'ici quelques semaines).
Les ambitions de la France pour le Groupe de l'euro. Le projet de renforcement du Groupe de l'euro, tel qu'il a été annoncé par le président Chirac et explicité par Laurent Fabius, conduira progressivement les ministres qui en font partie à définir et appliquer en commun des orientations de politique économique dont les absents sont simplement informés par le président au cours d'un déjeuner du Conseil Ecofin. Un avant-goût de ce qui pourra arriver, nous l'avons déjà eu ces dernières semaines: le commissaire Solbes a présenté à la presse comme acquise une orientation budgétaire définie par le Groupe de l'Euro le 28 février dernier, et l'un des ministres absents a réagi en affirmant qu'aucun consensus n'existait: il en avait entendu parler de façon vague lors d'un déjeuner...
Ce qu'on sait pour le moment du projet français concerne davantage la volonté politique que son contenu. Mais c'est déjà essentiel, car les termes utilisés à Paris sont trop clairs et solennels pour permettre des doutes ou des retours en arrière. Jacques Chirac a déclaré: "les pays de l'euro doivent se donner les moyens de mieux coordonner leurs pratiques budgétaires, de renforcer les instruments et les procédures de décision économique (...) c'est une nécessité pour que l'Europe économique n'ait pas seulement une forme mais aussi un contenu (...) L'euro nous convie à davantage de discipline, de transparence et de cohérence". De son côté, Laurent Fabius a indiqué que l'initiative sera annoncée dès que la France présidera le Conseil; pas avant, par égard pour la présidence actuelle et afin d'achever les sondages préliminaires. Mais le ministre a été clair à propos de la signification du projet: l'objectif est que le Groupe de l'euro, "cette première esquisse du gouvernement économique, en tout cas du groupe de pilotage économique dont nous avons besoin, fonctionne encore mieux et acquière davantage de visibilité".
Concernant les modalités, nous ne disposons que de "fuites" plus ou moins autorisées. Il est question de: prolonger la durée de la présidence (elle ne peut évidemment pas être liée à celle du Conseil Ecofin qui dans le second semestre de l'année prochaine sera présidée par la Suède), voire prévoir une Troïka qui soit visible à l'extérieur et qui évite une dilution excessive des responsabilités; créer un système de vidéo-conférence permettant aux ministres de se consulter et échanger leurs vues à tout moment; organiser des conférences de presse régulières à l'issue de chaque réunion du Groupe de l'euro. Quant au contenu de l'action du Groupe de l'euro, il concernerait en premier lieu les questions budgétaires, les réformes structurelles et d'autres domaines liés au Pacte de stabilité et de croissance qui dépassent la compétence de la Banque centrale européenne (BCE). Mais le Premier ministre Lionel Jospin a explicitement parlé aussi d'une "meilleure coordination entre grandes zones monétaires", c'est-à-dire une action du Groupe de l'euro, ensemble avec la BCE, à l'égard des Etats-Unis et du Japon à propos des taux de change de l'euro, du dollar et du yen, en soulignant que l'Europe "a tout à gagner, et la BCE le sait bien, à consolider la crédibilité de l'euro par des pratiques et des actions publiques plus homogènes". D'ailleurs, le Traité d'Amsterdam prévoit explicitement la collaboration entre autorités politiques et monétaires pour les questions de change.
On le voit, c'est un programme concret et ambitieux. Et cette fois-ci, l'accord de l'Allemagne sur les objectifs et les grandes lignes paraît acquis, ce qui est essentiel car autrefois les réticences allemandes étaient les plus fortes, dans la crainte d'affaiblir l'autonomie et les prérogatives de la BCE. Ces réticences paraissent aujourd'hui surmontées grâce à d'opportunes clarifications et précautions, les autorités politiques ayant affirmé leur droit à parler de questions monétaires de la même façon que les autorités monétaires prennent position sur les questions budgétaires et sur les réformes économiques.
Qu'est-ce que serait l'Europe sans l'euro? Il reste maintenant à éviter l'écueil de consentir aux milieux financiers d'infléchir la volonté politique des gouvernements. Certaines dépêches en provenance surtout de Francfort conseillent de rester en garde. N'oublions pas à quel point ces milieux attribuaient la faiblesse de l'euro à l'absence de force et de cohésion politiques de l'Union; maintenant, la musique change. Les "analystes" (joli mot qui peut recouvrir des réalités multiformes) expriment maintenant la crainte que l'indépendance de la BCE puisse être compromise; préoccupation légitime en elle-même mais dont les projets en préparation tiennent dûment compte. Il ne faut pas confondre les responsabilités: les mythiques "marchés financiers" font leur métier, et doivent laisser les responsables politiques faire le leur, car -ainsi que l'a dit l'ancien président du Parlement européen Gil Robles- "l'euro ne doit plus apparaître à l'opinion publique comme un jeu de banquiers".
Les Européens doivent être conscients que les financiers soutiendront l'euro aussi longtemps que cette attitude correspond à leur intérêt. L'histoire la plus récente enseigne que dans les moments de difficulté, certaines tentatives de démolition de l'euro, quelle qu'en ait été l'inspiration, frôlaient l'escroquerie intellectuelle. L'énumération complaisante des lacunes dans la gestion de l'euro, de la cacophonie de déclarations le concernant, des effets pervers qui en résultaient pour l'économie européenne et pour les épargnants face à la suprématie du dollar, étaient en partie justifiés mais négligeaient systématiquement un élément essentiel: la situation qui existait avant la naissance de la monnaie européenne. Quelle serait aujourd'hui la situation en son absence?
A notre connaissance, seuls Helmut Schmidt et Valéry Giscard d'Estaing ont retenu cet argument. Mais les autres? Oubliées, les tempêtes monétaires d'un passé encore récent, lorsque les déséquilibres permanents entre les monnaies européennes, souvent pilotées par les "marchés financiers", avaient un effet dévastateur sur les économies des Etats membres, menaçaient la stabilité politique de plusieurs Etats membres et minaient à la base le fonctionnement même du marché européen unifié. La dernière dévaluation de la lire avait perturbé les équilibres des échanges franco-italiens au point que les autorités françaises avaient demandé à la Commission européenne l'autorisation d'introduire des montants compensatoires monétaires sur les automobiles et les textiles italiens. Oui: les fluctuations monétaires excessives mettaient en péril jusqu'à la libre circulation des marchandises entre les Etats membres, l'une des bases de la Communauté. Grâce à l'euro, tout ceci appartient au passé; les échanges entre les pays de la zone euro se déroulent désormais dans la stabilité monétaire la plus absolue; et leur volume est tel que les échanges extérieurs ne correspondent plus qu'à moins de 10% du total du commerce de l'UE, si bien que la stabilité monétaire (en d'autres mots: la maîtrise de l'inflation) est maintenant beaucoup plus significative que le niveau du taux de change. Ceci ne signifie évidemment pas que ce taux doive être négligé, mais il peut être suivi avec une sérénité autrefois impensable.
Deux interviews diffusées ce dernier week-end semblent confirmer ce qui précède. Le président de la Commission européenne Romano Prodi a déclaré qu'il estime "évident que les structures de gouvernement économique doivent être renforcées". En revanche, le prof.Jürgen Dongen, de l'Université de Cologne et président des "cinq sages" allemands, a affirmé que ce serait une erreur: l'indépendance de la BCE serait compromise parce qu'une structure économique européenne voudrait décider elle-même les niveaux de taux de change et de taux d'intérêt appropriés pour l'Europe. Or, dans nos pays, les Banques centrales sont indépendantes du pouvoir politique, et les gouvernements font la politique économique; il existe entre les deux pouvoirs une dialectique et parfois quelques difficultés et incompréhensions mais un équilibre substantiel existe. Pourquoi serait-ce impossible au niveau européen? Le déséquilibre entre un pouvoir réel (monétaire) et un pouvoir inexistant (économique) est beaucoup plus préjudiciable, ainsi que Jacques Delors l'affirmait avec une obstination prémonitoire dès que les bases de l'édifice avaient été jetées. Aujourd'hui, on l'écoute; et c'est tant mieux. Ferdinando Riccardi