Invité au déjeuner réunissant les ministres et représentants des États membres dans le cadre d’une réunion informelle du Commerce, vendredi 20 février à Nicosie, le socialiste allemand Bernd Lange, président de la commission INTA du Parlement européen et rapporteur permanent sur les relations UE/États-Unis, nous a accordé, la veille, quelques minutes d’interview au cœur de la capitale chypriote. (Propos recueillis par Pauline Denys)
Signature de l’accord de libre-échange avec les pays du Mercosur, conclusions des négociations avec l’Inde, reprise des pourparlers avec l’Australie… le début d’année est chargé sur le plan commercial. Pensez-vous que nous assistons à un moment unique pour la multiplication des partenariats commerciaux de l'UE ?
Oui, bien sûr, il y a une dynamique liée à l'évolution de la situation géopolitique et géoéconomique, cela ne fait aucun doute.
J'étais à Djakarta en avril dernier, lors de ce qu'on a appelé la 'Journée de la Libération', - ou plutôt 'Journée de l'Inflation' (nouvelle politique commerciale des États-Unis imposant de nouveaux droits de douane à ses partenaires commerciaux, NDLR). Les Indonésiens étaient vraiment choqués d'apprendre qu'ils étaient visés par un taux de 32%.
Cette dynamique les a amenés à rechercher un partenaire fiable (l’UE et l’Indonésie ont conclu un accord de partenariat économique global et un accord de protection des investissements en septembre 2025, NDLR).
Je pense que nos accords scellés après le traité de Lisbonne en 2009 nous ont permis de démontrer que nous sommes un partenaire réellement fiable.
Quels messages adresserez-vous aux ministres ?
Tout d’abord, j’aborderai, évidemment, les relations commerciales avec les États-Unis, en présentant la position du Parlement.
Deuxièmement, je pense que nous devrions vraiment aller de l'avant avec le Partenariat transpacifique global et progressiste (CPTPP) après l'intérêt que le Canada porte à ce sujet et l’engagement d’Ursula von der Leyen (EUROPE 13622/4). Ensuite, je pense que nous devrions aussi nous intéresser aux discussions sur la réforme de l’OMC (EUROPE 13811/12).
Et bien sûr, nous devons examiner la politique industrielle et sa place dans le cadre international. Enfin, nous avons plusieurs dossiers législatifs sur la table, comme le SPG+ (Système de préférences généralisées) et le règlement pour l’abandon du gaz russe. J'espère que nous pourrons obtenir la nouvelle proposition sur l’interdiction des importations de pétrole russe le plus rapidement possible.
Par opposition aux accords de libre-échange dans le cadre de partenariats à travers le monde, que pensez-vous de l'appel au protectionnisme et du discours 'Made in Europe' privilégié par certains États membres ?
Nous devons être prudents. Je reviens tout juste des Philippines et l'un des points de négociation (pour la conclusion d’un accord de libre-échange, NDLR) est l'ouverture des marchés publics. Si, au contraire, nous commençons à les fermer, cela ne serait pas cohérent.
D'un autre côté, il est évident que nous devons renforcer notre développement industriel, notamment dans le cadre de la transition (climatique, NDLR). Nous devons donc réfléchir à ce que nous pouvons faire sans nuire à nos partenaires ni à l'Organisation mondiale du Commerce (OMC).
Nous avons des possibilités concernant les marchés publics : inclure les pays avec lesquels nous avons un accord commercial et ceux qui ont signé l'accord de l'OMC sur les marchés publics, et exclure les autres. C'est tout à fait envisageable.
S'agissant de l'accord commercial UE/États-Unis, vous avez proposé, sur la question des produits européens dérivés de l'acier et de l’aluminium, de réintroduire les droits de douane sur les produits américains équivalents, si le pays ne se conforme pas aux cadres de l’accord dans un délai de six mois. Pensez-vous que cette disposition sera maintenue lors des négociations avec le Conseil de l'UE (EUROPE 13805/14) ?
Nous avons longuement débattu de cette question au Parlement européen et mon objectif était d'obtenir une large majorité. Il est essentiel d'être aussi unis que possible au sein de l'Union européenne, et cela vaut également pour le Parlement.
Par conséquent, je pense que nous défendrons fermement cette position. Il y a cinq points clés, dont les produits européens dérivés de l'acier et de l'aluminium. La suppression des surtaxes les concernant est incontestable. Des discussions sont également en cours aux États-Unis.
Nous verrons comment se dérouleront les négociations avec le Conseil, mais ce dernier inclut, lui aussi, une clause de suspension de l’accord ainsi qu’une clause de sauvegarde. Je pense donc que nous adopterons une position européenne forte.
Les relations commerciales avec la Chine sont également présentes à l'agenda de la réunion informelle. Quel est l'état des lieux ?
Nous sommes ouverts à la concurrence, mais elle doit être loyale.
Nous avons mis en place de nombreuses mesures antidumping, antisubventions, etc., visant à lutter contre les pratiques déloyales de la Chine.
Néanmoins, la coopération est également essentielle. On ne peut ignorer 1,4 milliard d'habitants et une puissance économique considérable ni le fait que certains problèmes de l'humanité, comme le changement climatique, ne peuvent être résolus sans la Chine.
La Commission européenne a affirmé qu’elle serait prête à faire appliquer l’accord avec les pays du Mercosur de façon provisoire une fois que l’un de ces pays aura ratifié l'accord de libre-échange. Êtes-vous convaincu qu’un tel scénario se produira ?
Oui et non. Si la Cour de justice de l’Union européenne (qui a été saisie par le Parlement européen pour vérifier la compatibilité de l’accord commercial avec les traités de l’UE, NDLR) indique clairement que le processus de vérification prendra beaucoup de temps, une demande provisoire est fort probable. Dans ce cas, je la soutiendrai.
Les pays du Mercosur travaillent d'arrache-pied. Il est possible qu’une notification soit faite avant l'été. Nous devrons prendre une décision en ayant cette échéance en tête.
Dans un deuxième scénario, la Cour agit rapidement. Alors d'ici six mois environ, nous pourrions entamer le processus de ratification normal après la pause estivale.
La durée entre la conclusion des négociations d'un accord de libre-échange et son entrée en vigueur est très longue. Soutenez-vous cette volonté d’accélérer le processus au sein de l’UE, notamment en ce qui concerne le processus de traduction et de révision légale d’un accord ?
Il est totalement incompréhensible qu'il faille un an et demi entre la fin des négociations et la signature. C'est beaucoup trop long, et je l'ai déjà dit.
J'ai aussi fait part de mes inquiétudes au commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, qui met désormais une proposition sur la table.
Quels sont les autres partenariats commerciaux pour lesquels vous anticipez une conclusion prochaine des négociations bilatérales ?
La Thaïlande et les Philippines. Je pense que nous conclurons les négociations cette année. Ce sera également le cas, très bientôt, pour l’accord de libre-échange avec l'Australie. Je suis confiant que nous trouverons une solution concernant les importations de viande ovine et bovine australienne.