Le président des États-Unis, Donald Trump, rêve d’annexer le Groenland. La Première ministre du Danemark, Mette Frederiksen, veut réussir la Présidence du Conseil de l’Union européenne. Le second semestre de cette année 2025 sera marqué par cette priorité. Le sort du Groenland aura en tout cas marqué le premier semestre.
Le Groenland est une partie du Danemark, mais ne l’a pas toujours été. Il fut un territoire des Communautés européennes, mais demanda à en sortir : ce qui fut fait au début de 1985 par le référendum de retrait (53% de oui). Le Danemark, ancien membre de l’Association européenne de libre-échange (AELE), adhéra à l’Europe communautaire en même temps que le Royaume-Uni et l’Irlande (1973). Tous eurent affaire à des référendums importants. En juin 1992, les Danois rejetèrent de justesse le traité sur l’Union européenne, puis, après une négociation, ratifièrent celui-ci en mai 1993. Ils vécurent longtemps avec des dérogations, mais, le contexte ayant changé, ils se prononcèrent massivement, en juin 2022, pour renoncer à l’opt-out relatif à la politique de sécurité et de défense de l’UE (la guerre en Ukraine n’y était pas pour rien) (EUROPE 12975/5). Depuis lors, le Danemark est un des champions d’une défense européenne solide. Le Royaume-Uni connut deux référendums (adhésion confirmée en 1975, rejetée en 2016) et l’Irlande fit subir à presque tous les traités européens l’épreuve référendaire.
Mais revenons à la « terre verte », au Groenland, la plus grande île du monde, mais non la plus peuplée (57 000 habitants). Jetons un coup d’œil cartographique : il relève plutôt du continent nord-américain. Mais les Vikings s’y imposèrent vers l’An mil pour quatre siècles, puis furent remplacés par les Inuits, venus de l’Arctique canadien et de l’Alaska du nord. Au XVIIIe siècle existait un royaume de Danemark et Norvège, qui colonisa l’île et y consolida la christianisation, dans sa version luthérienne. La Norvège fut cédée à la Suède par le traité de Kiel (1814).
Ce fut le début de la souveraineté du Danemark sur le Groenland et sur l’Islande… que contesta plus tard la doctrine Monroe : dès 1867, les États-Unis firent une offre de rachat des deux entités. Une telle offre se répéta en 1910, puis pour le seul Groenland en 1946, par le président Truman. Le Danemark la refusa ; toutefois, il ne put empêcher l’installation de bases américaines sur l’île. Celle-ci gagna cependant en autonomie, passant du statut de colonie à celui de comté d’outre-mer (1953) et par la suite à une autonomie plus large, approuvée par le référendum de novembre 2008. Toujours danois, le Groenland jouit de compétences « étatiques », sauf pour la politique monétaire, la défense nationale et aussi la politique étrangère, mais avec la possibilité de prendre part à des négociations internationales qui le concernent directement.
Le Groenland est devenu une démocratie de type occidental, dont le pouvoir législatif reste cependant sous le contrôle du parlement danois et de la Cour suprême, selon une procédure complexe. Lors des élections législatives de 2021, les deux partis arrivés en tête (sociaux-démocrates et gauche écologiste) se déclaraient favorables à l’indépendance de l’île, mais ils furent battus en mars dernier, lors du scrutin qui vit le centre droit l’emporter nettement, suivi du parti indépendantiste. L’aide accordée à l’île par l’État danois est importante ; elle serait perdue, si l’indépendance, possible par un référendum, devenait effective.
Durant son premier mandat, en 2019, Donald Trump proposa d’acheter le Groenland, ce que refusa sèchement le gouvernement danois. L’administration Biden, par la voix de son secrétaire d’État, Antony Blinken, crut clôturer le débat en signifiant qu’une telle acquisition n’intéressait pas les États-Unis. Mais après sa réélection, Trump déclara le contraire, faisant même allusion à l’usage de la force pour y parvenir. Le 7 janvier 2025, devant la presse, il souligna ‘la nécessité absolue de prendre le contrôle du Groenland’, n’excluant pas une intervention militaire. Copenhague prit la menace au sérieux. Le 28 janvier, la Première ministre du Danemark, Mette Frederiksen, fit le tour de trois capitales, Berlin, Paris et Bruxelles, pour y obtenir le soutien de l'ex-chancelier allemand, Olaf Scholz, du président français, Emmanuel Macron, et du nouveau secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte. Durant le même mois, un sondage mené auprès des habitants du Groenland indiqua que 85% de ceux-ci refusaient un rattachement aux États-Unis.
Le 3 février, à l’issue d’une réunion informelle du Conseil européen, le président de celui-ci, António Costa, assura que l’UE défendrait l’intégrité territoriale du Danemark (EUROPE 13571/2). Cependant, lors de son discours du 4 mars devant le Congrès américain, Trump insista : nous obtiendrons le Groenland d’une manière ou d’une autre. Son vice-président, J.D. Vance, atterrit sur l’île le 28 mars, sans avoir été invité. Il signala son désir de parler aux Groenlandais, mais il fut très mal accueilli et dut se contenter de visiter la base militaire américaine.
Cette insistance de l’administration Trump s’explique évidemment par les importantes richesses minières de l’île (terres rares, gaz naturel, etc.) et par sa position dans l’Arctique, de plus en plus stratégique à mesure que la fonte des glaces résultant du changement climatique permettra de nouvelles voies de passage pouvant aussi intéresser la Russie.
Dans le cadre de la séance plénière du Parlement européen, le 6 mai, de nombreux eurodéputés insistèrent pour que l’avenir du Groenland soit entre les mains de ses habitants et non d’une superpuissance menaçante (EUROPE 13634/15).
L’orage est-il passé ? Il semble que l’affaire soit classée. Elle le serait tout à fait si les chefs des gouvernements du Danemark et du Groenland n’avaient pas officiellement invité le président Macron à visiter l’île, ce qui eut lieu le 15 juin dernier (avant qu’il se rende au Canada pour le sommet des pays du G7). Il y exprima la solidarité de l’Union européenne et critiqua les velléités américaines, tout en offrant la disponibilité de la France pour des exercices militaires conjoints destinés à renforcer la sécurité de la région.
Si le Groenland a obtenu son retrait de l’UE voici 40 ans, il n’a pas pour autant coupé les ponts. Des accords furent conclus au fil des ans. Le 12 décembre 2024, le nouveau partenariat pour la pêche durable (2025-2030) fut officiellement signé (EUROPE 13545/10). Cet accord fut approuvé par la commission de la pêche du Parlement européen le 22 mai dernier (EUROPE 13646/10).
Au total, les relations entre l’Union européenne et le Danemark, Groenland inclus, sont au beau fixe. Copenhague exercera la présidence du Conseil de l’UE avec sa déjà longue expérience de cette tâche. Elle aura à reprendre certains ‘trilogues’ n’ayant pas abouti sous la Présidence polonaise, tels que les textes sur le retrait du matériel pédopornographique en ligne (EUROPE 13648/21) et sur les ‘allégations vertes’ (EUROPE 13667/11). Elle aura un rôle majeur à jouer à propos du futur cadre financier pluriannuel. Dans cette perspective, la Première ministre, Mette Frederiksen, a fait savoir, dès le 3 juin, que le Danemark ne fait plus partie des pays dits ‘frugaux’, car il s’agira de financer le réarmement de l’Europe, dont tout le reste dépendra (EUROPE 13652/25).
Le programme officiel de la Présidence danoise a été présenté le 19 juin (EUROPE 13663/9). Comme pour les autorités polonaises, la sécurité est le devoir cardinal. Il s’agit d’agir pour ‘une Europe sûre, compétitive et verte’. Le document d’usage, de 46 pages, passe en revue les différents domaines traités par le Conseil. L’importance du financement pour l’autonomie de l’Europe est soulignée. L’on y trouve aussi des préoccupations justifiées quant à la résilience, la démocratie, le climat, les questions sociales, l’État de droit et l’Ukraine. La situation au Proche-Orient est brièvement évoquée, par un souhait de désescalade et le soutien à la solution à deux États, mais sans mention de la situation humanitaire à Gaza.
Enfin, la politique nationale du Danemark en matière de migration relève, déjà de longue date, de la ligne dure. Ainsi a-t-il organisé, avec les Pays-Bas et l’Italie, le 26 juin dernier, avant l’ouverture du Conseil européen, le petit déjeuner (instauré en 2024) rassemblant les 14 pays de l’UE les plus sensibles à la question migratoire et spécialement à la gestion des retours des migrants en situation irrégulière (EUROPE 13668/8).
La Présidence danoise du Conseil fait suite à un important Conseil européen et à un sommet de l’OTAN, au cours duquel les Alliés ont veillé à ne pas contrarier le président Trump. Il n’est pas sûr que les Européens tirent un bénéfice de leurs élans de flagornerie, mais l’attitude souverainiste de l’Espagne ne semble pas payante non plus.
Le programme de la Présidence danoise ne dit mot du Groenland, ce qui est compréhensible. Il faut certes en souhaiter la réussite sans coup dur, plutôt que de jouer les Cassandre. Mais Washington a démontré, récemment encore, une imprévisibilité telle que l’Union doit se tenir prête à toute éventualité durant le semestre.
Renaud Denuit