Britannique et Allemand, Andrew Watt est le nouveau directeur de l’Institut syndical européen de recherche (ETUI), associé à la Confédération européenne des syndicats (ETUC). Il compte renforcer la recherche sur les salaires et les conventions collectives, développer les travaux sur les recommandations du rapport 'Draghi' et il s’inquiète aussi des répercussions de l’élection américaine sur l’Union européenne. (Propos recueillis mardi 29 octobre par Solenn Paulic)
Agence Europe - Quel est votre parcours jusqu’à présent et quelle direction donnerez-vous aux travaux d’ETUI ?
Andrew Watt - Je viens de la Fondation Hans Böckler et j'ai déjà travaillé à ETUI pendant 12 ans en tant qu'économiste en chef. Mon bagage intellectuel est donc un peu plus économique.
J'observe certaines des questions sociales et politiques actuelles, comme la menace de l'extrême droite en Europe, la résurgence et possible réélection de Donald Trump, par le biais de l'économie. Et j’aimerais travailler un peu plus sur ce qui motive ces changements d'attitude de la part des travailleurs, mais aussi des membres des syndicats qui peuvent également se tourner vers l’extrême droite.
Tout cela est lié à l'insécurité de l'emploi, aux changements structurels, à l'épisode inflationniste que nous avons connu. Et dans ce contexte, l'immigration a donné aux gens le sentiment que la situation n'était plus sous contrôle. Les politiciens de droite ont réussi à convaincre les travailleurs normaux que leurs problèmes sont en fait dus aux immigrants.
Nous sommes en ‘polycrises’, entre les changements climatiques, les migrations, l’impact sur les politiques économiques, les changements structurels, les tensions géopolitiques. Ces éléments s'imbriquent de manière complexe et il nous faut une analyse qui nous permette d'éviter les développements politiques désastreux, comme la percée de Donald Trump en Amérique.
Comment ces préoccupations globales vont-elles se refléter dans les travaux d’ETUI ?
Il y a trois grandes unités à ETUI et un département ‘éducation’ pour former, par exemple, les syndicalistes. Ces unités concernent le dialogue social et les accords collectifs, la qualité des emplois et les salaires et tout ce qui est lié à la santé et à la sécurité au travail.
Je souhaite particulièrement renforcer nos travaux relatifs aux accords collectifs et aux salaires. Nous voyons que, dans certains pays, la couverture des travailleurs par les négociations collectives stagne, voire diminue, comme en Allemagne.
Pour les syndicats, la directive européenne sur les salaires minimums adéquats a été une très grande étape (EUROPE 13035/27). Elle contient aussi l’objectif d'une couverture de 80% des travailleurs européens par la négociation collective. ETUI se concentrera également sur cela.
Nous souhaitons aussi analyser les recommandations faites dans le rapport 'Draghi', notamment sur la main-d’œuvre (EUROPE 13478/1). Et nous travaillerons sur la nécessité de maintenir les travailleurs en bonne santé. C’est impératif sur le plan économique et pour nos systèmes sociaux.
Le contexte géopolitique - la possible réélection de Donald Trump aux États-Unis, l'agression russe de l'Ukraine, les tensions commerciales avec la Chine - est-il propice à une amélioration des conditions de travail dans l'UE ?
Philippe Pochet, mon prédécesseur, avait comme grande priorité la transition juste et l’examen des besoins en matière de transition 'verte' à travers un angle social. Nous continuerons ce travail, mais nous voyons, en effet, que ces priorités ‘vertes’ sont aujourd’hui menacées.
Dans un environnement politique plus difficile, nous devrons donc essayer de convaincre les décideurs que, si nous voulons cette transition, ils doivent amener les travailleurs avec eux, les faire participer, les écouter et comprendre leurs inquiétudes.
En contraste avec la dernière décennie de fort chômage, nous avons maintenant des pénuries de main-d'œuvre, mais aussi un problème de qualité de l'emploi et de rémunération dans certains secteurs, par exemple dans les soins aux personnes âgées. Les gens quittent tout simplement ce secteur parce qu'ils peuvent trouver ailleurs des emplois plus faciles et mieux rémunérés. Jusqu’ici, les décideurs pensaient qu'en poussant les salaires vers le bas, en devenant plus compétitifs, c'était le moyen d'augmenter l'emploi.
C’est pour cela que le rapport 'Draghi' est très important.
En quoi ce rapport peut-il changer la donne ?
Il est particulièrement bienvenu, car il met fin à cette idée de compétitivité via les réductions salariales. Ce n'est pas la voie à suivre. Ce dont nous devons parler, c'est de productivité.
Et il nous dit que nous avons besoin d'investissements massifs. Malheureusement, il ne dit pas d’où peut venir cet argent et ne critique pas les nouvelles règles budgétaires de l'UE. Ces règles ne s'attaquent pas au cœur du problème, à savoir comment obtenir les financements nécessaires pour les investissements.
Le rapport parle aussi de déréglementation et de l’Union des marchés de capitaux. Je suis un peu plus sceptique sur ces domaines politiques, mais nous nous engagerons dans ce débat.
Les employeurs poussent très fort ce programme de déréglementation. Nous pouvons avoir ce débat, mais cela n'est qu’une petite partie du problème.