Forts de leur nouvelle victoire aux élections européennes qui se sont tenues du 6 au 9 juin, les chrétiens-démocrates européens sont convaincus qu'ils sont les mieux placés pour faire pression sur les chefs d'État ou de gouvernement des pays de l'Union européenne afin que leur candidate tête de liste ('Spitzenkandidat'), l'Allemande Ursula von der Leyen, soit à nouveau désignée présidente de la Commission européenne par les Vingt-sept, puis élue à la majorité absolue des eurodéputés.
« C'est une belle journée pour le 'Parti populaire européen' » (PPE) : « nous avons gagné les élections européennes » et nous sommes, « de loin, le premier parti » qui sera représenté au Parlement (EUROPE 13427/1), a déclaré Mme von der Leyen, dans l'hémicycle du PE à Bruxelles.
Lundi 10 juin à 2h47, les projections les plus récentes octroyaient 184 sièges au groupe PPE. Un chiffre qui, a noté une source interne au groupe, empêche toute majorité qui exclurait les chrétiens-démocrates.
Mme von der Leyen a tiré deux enseignements de ces résultats: - il existe « une majorité au centre en faveur d'une Europe forte »; - face à la montée des extrêmes, de droite comme de gauche, « la responsabilité » est forte pour les partis au centre de former une majorité stable pro-européenne, pro-Ukraine et pro-État de droit.
Reformer la plateforme tripartite au centre
D'après la présidente sortante de la Commission européenne, « la première étape » consiste à discuter avec les socialistes & sociaux-démocrates (S&D) ainsi que la plateforme de centre droit et des libéraux (Renew Europe), avec qui « nous avons bien travaillé pendant cinq ans ». « Confiante » dans sa capacité à réunir le soutien nécessaire, elle n'a toutefois pas sous-estimé la charge de travail devant elle pour sécuriser un deuxième mandat.
Selon les dernières projections disponibles, une coalition des trois plus grands groupes politiques au PE obtiendrait - au mieux - 403 voix, alors qu'une majorité absolue de 361 eurodéputés est nécessaire pour que Mme von der Leyen soit élue, si le Conseil européen la désigne. Mais rien ne dit que tous ces députés soutiendront Mme von der Leyen, celle-ci ayant suscité le rejet d'une partie de son propre camp lors du congrès du PPE à Bucarest (EUROPE 13366/1).
Voyant se concrétiser la première phase du plan chrétien-démocrate (EUROPE 13422/9), le président du PPE, Manfred Weber, a invité lui aussi les familles sociale-démocrate et libérale à entamer des discussions qui, selon la présidente du Parlement, Roberta Metsola, se tiendront dès mardi 11 juin, lors de la conférence des groupes politiques du PE. Appelant ces familles à « respecter la démocratie », le Bavarois a considéré que le chancelier allemand, Olaf Scholz, et le président français, Emmanuel Macron, devaient « confirmer » Mme von der Leyen à la tête de la Commission.
Faiseur de roi en 2019, M. Macron a essuyé une lourde défaite au niveau national avec la victoire du Rassemblement national qui l'a contraint à dissoudre l'Assemblée nationale et à convoquer des élections législatives. Cette faiblesse pourrait réduire ses velléités de renverser la table comme il l'avait il y a cinq ans en rejetant la candidature du 'Spitzenkandidat' du PPE, en l'occurrence M. Weber.
Les progressistes pour l'inclusion des écologistes
Intervenant à tour de rôle dans l'hémicycle, les têtes de liste du Parti socialiste européen (PSE), le Luxembourgeois Nicolas Schmit, et du Parti vert européen (PVE), le Néerlandais Bas Eickhout, ont félicité Mme von der Leyen pour sa victoire.
« Nous sommes ouverts à une coopération avec toutes les forces démocratiques » et à négocier un accord politique qui rende l'Europe plus forte et « plus sociale », a déclaré M. Schmit. Il a répété son refus de travailler « avec ceux qui veulent démanteler l'Europe que nous avons bâtie depuis des décennies », citant explicitement les conservateurs européens (CRE) et les nationalistes (ID). « Nous devons respecter le principe du 'Spitzenkandidat' », a souligné le vice-président du groupe S&D, le Portugais Pedro Marques, favorable, comme M. Schmit, à ce que les négociations sur une coalition pro-européenne stable inclue les écologistes.
Pour le co-'Spitzenkandidat' du PVE, Bas Eickhout, les enjeux pour la démocratie en Europe sont si importants qu'« une majorité stable » est nécessaire et « les écologistes sont prêts à prendre leurs responsabilités ». Plus tôt, le co-président du groupe Verts/ALE au PE, le Belge Philippe Lamberts, avait nuancé le soutien des Verts à une coalition pro-européenne, souhaitant d'abord voir « les engagements » pour le climat que prendront les futurs négociateurs d'une telle coalition. Dans la course globale aux technologies 'zéro émission nette', « la plus grosse erreur serait d'abandonner le 'Pacte vert européen' », a estimé M. Eickhout, soulignant que l'industrie européenne réclame de la visibilité au monde politique pour planifier la transition climatique.
La perte d'effectifs dans les rangs du groupe Verts/ALE, surtout en France, pourrait inciter les écologistes à être plus ouverts au compromis.
En l'absence d'un 'Spitzenkandidat' du centre droit, la Bulgare Iskra Mihaylova s'est dite convaincue que sa famille politique sera « au centre » d'une future majorité politique qui défendra les valeurs fondamentales, l'État de droit, la compétitivité et la sécurité.
« Nous sommes prêts à être aux commandes d'une coalition pro-européenne si nos conditions et nos ambitions sont réunies. Une coalition du chaos impliquant les extrêmes politiques, qui sont désespérément divisés, engendre stagnation et paralysie », a déclaré la présidente du groupe Renew Europe, la Française Valérie Hayer dans un communiqué.
Elle réunira ses troupes ce lundi à Bruxelles, notamment pour évoquer la question du parti néerlandais VVD, qui a accepté d'entrer en coalition avec l'extrême droite aux Pays-Bas (EUROPE 13427/3).
L'extrême gauche et les conservateurs laissent aussi la porte ouverte
Le 'Spitzenkandidat' de La Gauche, l'Autrichien Walter Baier, n'a pas non plus exclu que la gauche radicale coopère avec une coalition pro-européenne. Mais ce serait une grosse erreur de considérer que les résultats des élections constituent « une carte blanche pour poursuivre le 'business as usual' et en revenir à la politique-fiction de l'austérité ».
Enfin, malgré le rejet à nouveau exprimé par les sociaux-démocrates, la Belge Assita Kanko, intervenant au nom du groupe CRE, n'a pas écarté l'hypothèse d'une coopération avec Mme von der Leyen. « Nous avons bien travaillé avec elle pendant les cinq dernières années. Si le programme est correct pour nous, nous pouvons le soutenir. Il n'y a rien qui l'empêcherait », a-t-elle considéré.
Lundi 17 juin à Bruxelles, les chefs d'État ou de gouvernement des pays de l'UE tireront de premiers enseignements des résultats des élections européennes, notamment la poussée des forces politiques souverainistes, voire nationalistes. Ils pourraient tester plusieurs noms pour les nominations aux hautes fonctions européennes - présidence de la Commission, présidence du Conseil européen et Haut Représentant de l'UE pour les Affaires étrangères - en vue d'une décision lors du Conseil européen des 27 et 28 juin.
L'ancien Premier ministre portugais, le socialiste António Costa, a estimé, dimanche, que le successeur de Charles Michel au Conseil européen devrait revenir au PSE.
Voir les résultats des élections européennes et les dernières projections du futur hémicycle du Parlement européen: https://aeur.eu/f/cl0 (Mathieu Bion)