Élue candidate tête de liste de La France insoumise (LFI) pour les prochaines élections européennes, la Présidente du groupe de La Gauche du PE, Manon Aubry, a fait depuis longtemps de la lutte contre l'extrême droite son combat. Alors que les élections européennes auront lieu du 6 au 9 juin prochains, son parti s'est rapproché, au fil des derniers mois, d'autres partis alliés de LFI pour tenter de donner un nouveau souffle à la gauche européenne. Bilan, priorités, montée en puissance de l'extrême droite ou encore avenir du 'Pacte vert européen', EUROPE a fait le point avec l'eurodéputée française. (Propos recueillis par Thomas Mangin)
EUROPE - Quel est votre bilan du mandat ?
Manon Aubry - C’est mon premier mandat, je n’ai pas de point de comparaison, mais, si on regarde, c’était un mandat de crises avec la Covid-19, la flambée des prix de l'énergie, le climat, la guerre, une situation instable et tendue. Dans ce contexte de crises à répétition, certains de nos mots, à gauche, ont été repris, comme sur le plan écologique, le contrôle public. Des constatations ont aussi été partagées sur le fait que l’austérité tue. Nous avons dit des choses qui ont été entendues et qui étaient impensables il y a 5 ans. Notre groupe a marqué des points d'un point de vue politique, mais qui ne se sont pas toujours traduits en victoires politiques. Les choses ont bougé, mais pas basculé. La question, c’est 'stop ou encore' de l’austérité, de même pour le libre-échange et les alliances avec l’extrême droite. Nos réponses sont très claires, il faut créer une alternative.
Vous parlez d’alternative, vous étiez justement à Copenhague le 16 février dernier, où une quinzaine de partis de gauche se sont retrouvés. À cette occasion, vous avez travaillé sur des priorités communes en vue des élections à venir et vous allez publier ce document ce mardi 27 février. Quelles sont ces priorités ?
Nous avons eu une réunion avec 15 partis de gauche européens - membres ou non du Parti de la Gauche européenne (PGE) - pour essayer d’étendre le champ d’action de la gauche européenne. Il y a avait des partis tchèques, polonais, irlandais ou encore danois. L’idée est de poser cette alternative de gauche à la majorité actuelle de droite et sociale-démocrate. Il y a 10 priorités, et le principe général est celui de la résistance à l’extrême droite. Il faut poser ce principe très clairement et fixer un horizon politique qui réponde aux priorités, aux problèmes immédiats comme se chauffer ou manger. Cela se fait notamment en taxant les profits de ceux qui ont gagné encore plus d’argent avec les crises, en s’occupant des coupes budgétaires avec un nouveau pacte de stabilité, en s’attaquant à la lutte contre le changement climatique, en changeant de logiciel, en changeant notre modèle agricole, en mettant fin aux accords de libre-échange. Il faut aussi savoir comment défendre les droits fondamentaux, qui sont de plus en plus menacés à cause de l’extrême droite. Voici quelques principes génériques.
En faisant cela, est-ce une manière de se distancer du Parti de la gauche européenne, qui vient d’élire Walter Baier en tant que candidat tête de liste (voir autre nouvelle) ?
Ce n’est pas une prise de distance, l’objectif est de construire quelque chose de plus grand, qui anime la gauche actuelle. Si vous faites le tableau, en Europe, des formations de gauche les plus fortes, la plupart ne sont pas membres du PGE. Pourtant, ce sont ces partis de gauche qui vont gouverner demain. Il y a des façons de faire de la politique qui sont nouvelles et portées par ces mouvements-là. Il ne faut pas concurrencer le PGE, mais dépasser cela, en créant quelque chose de plus large. Si nous n’étions pas là, je ne suis pas sûre que nous aurions entendu parler du Qatargate (EUROPE 13082/1). Ça a résonné dans le Parlement parce que nous n’avons rien lâché. Avec tout le respect que je porte aux autres, je pense que l’on est arrivé à un nouveau moment de la gauche en Europe, qu’il faut construire sur l’existant et non pas faire table rase du passé. Il faut rendre la gauche du XXe siècle capable de répondre aux problèmes du XXIe siècle.
Si vous ne prenez pas de distance par rapport au PGE, vous en prenez néanmoins vis-à-vis du statut de ‘Spitzenkandidat’, au sens large ?
Je préside un groupe dans lequel moins de la moitié des mouvements font partie du PGE. Mon but, en tant que présidente du groupe, est de réunir une famille politique diverse, mais qui a besoin de faire tomber les frontières existantes. Je suis plutôt réservée sur le processus des ‘Spitzen’, qui maquille une forme de forfaiture démocratique. Ursula von der Leyen n’était pas ‘Spitzen’, n’a jamais fait face à un mandat démocratique, à une élection ou au suffrage universel. On a le sentiment, avec cette procédure, de participer à une opération de maquillage démocratique, avec des dés pipés. La majorité des partis de la gauche se tiennent à distance de cela.
L’extrême droite grimpe dans les sondages dans un certain nombre d’États membres. Quelle est la stratégie pour tenter d’endiguer cette dynamique ?
L’extrême droite est un fossoyeur des droits sociaux, de notre avenir climatique. Il faut démasquer qui ils sont et proposer une alternative. C’est ce que l’on essaye de faire en proposant un contre-narratif. On doit proposer cela plutôt que de courir après une alliance avec Ursula von der Leyen, dont on connaît la trajectoire. Jordan Bardella, sur ce mandat, c’est 21 amendements. J’en ai déposé plus de 3 500. Quand ils sont présents, ils votent systématiquement contre le droit à l’avortement, contre la taxation des superprofits et des plus riches, contre les droits des travailleurs : c’est ça, la réalité, aujourd’hui, au Parlement. Ils profitent de l’opacité, du fait que personne ne sait vraiment ce qui se passe au Parlement, grâce aussi aux règles existantes ou au huis clos des négociations.
La droite et l’extrême droite se sont aussi rapprochées sur certains textes dans le cadre du Green Deal. Le prochain mandat va-t-il marquer la mort du 'Pacte vert européen' ?
Le Green Deal vit peut-être ses dernières heures sous les attaques de la droite et de l’extrême droite, qui en ont fait un totem absolu. Ils se sont opposés à nos demandes lorsque nous votions la PAC alors que les agriculteurs demandaient des prix plancher. Ils veulent la fin de la concurrence déloyale avec les accords de libre-échange. Qui les a votés ? La droite. Zéro pour cent de mon groupe a voté pour l’accord de libre-échange avec la Nouvelle-Zélande. Tous les groupes l'ont voté. Il s’agit d’une bande d’hypocrites quand ils viennent, ensuite, la main sur le cœur, en disant qu’ils pensent aux agriculteurs. Si c’était le cas, ils n'auraient pas accepté de faire venir du lait de l’autre bout du monde.
Comment voyez-vous la composition du prochain PE ?
Le Parlement sera plus morcelé que jamais. On a déjà vu la difficulté de construire des majorités et il se posera encore plus la question de la droite avec l’extrême droite. Je demande aux sociaux-démocrates s'ils sont prêts à collaborer avec un PPE qui fait affaire avec l’extrême droite. Pour nous, la réponse est très claire, c’est non. Pour tous ceux qui ont la même réponse, alors voyons-nous, discutons. Il faut sortir de la cogestion avec l’extrême droite. (...) Nous, ce qui nous intéresse, ce n’est pas de savoir comment créer une majorité de cogestion pour avoir les quelques postes que l’on peut grappiller. Ce qui m’intéresse, ce sont les positions politiques que l’on va prendre. Il faut assumer une rupture totale avec la majorité actuelle.
Cela risque-t-il d’affaiblir votre groupe au sein du PE ?
Vous savez, j’ai présidé un groupe qui était un petit groupe. Et pourtant, ces 40 voix ont finalement parfois été décisives pour faire basculer les majorités.
Voir le document en 10 points de la plateforme politique commune de la gauche progressiste européenne : https://aeur.eu/f/b16