Après deux ans et demi à la tête du Comité des régions, voire cinq ans si on compte sa vice-présidence aux côtés du Finlandais Markku Markkula (PPE), Karl-Heinz Lambertz (PES, belge) atteint la fin de son mandat. L’heure est donc au bilan de son action politique, mais aussi à l'analyse des transformations inquiétantes du paysage politique local qui, peu à peu, modifie le visage du Comité. Mais l’heure est aussi à l'espoir pour l’avenir de la politique de cohésion, indissociable de l’avenir de l’Union européenne, selon le Belge, qui s’apprête à souffler la cinquantième bougie de sa carrière politique. (Propos recueillis par Pascal Hansens)
Agence Europe : Que vous inspire l’élection éphémère du libéral Thomas Kemmerich en Thuringe, qui a été élu avec le soutien du parti d’extrême droite allemand, l’AFD ?
Karl-Heinz Lambertz : Au fil du temps, les paysages électoraux européens se sont transformés un peu partout, avec des changements de paradigmes. Le populisme de droite s’est ancré très profondément dans le paysage dans le prolongement des crises migratoires. Que dans un haut lieu de stabilité politique, l’Allemagne, on puisse assister à des scènes de ce genre, prouve définitivement que la composition de l’électorat a changé en profondeur. Ce qui s’est passé à Thuringe est un peu le point culminant de cela.
Est-ce que cette tendance, l’ancrage du populisme de droite, est visible au sein du Comité des régions ?
Le Comité des régions sera vraisemblablement parmi les derniers lieux où ce changement sera visible, car ici, nous sommes dans un système de désignation au 2e degré. Ce sont les associations de communes, les parlements régionaux, les gouvernements régionaux qui désignent les candidats. Et là, il faut une présence très forte pour qu’un parti populiste de droite puisse arriver à désigner un membre. Mais nous y sommes déjà un peu aujourd’hui : nous avons des représentants du parti PIS en Pologne, et nous avons La Lega italienne.
N'est-ce pas paradoxal d'affirmer que la montée du populisme de droite est moins forte au Comité des régions qu'ailleurs, alors que le Comité est l’institution censée représenter l’échelon le plus proche des citoyens européens ?
Si vous analysez la situation dans un certain nombre de pays, vous allez voir que là où les populistes sont parfois très forts au niveau de l’État, le paysage des collectivités est, au contraire, beaucoup plus différencié. Analysez la composition des Voïvodies en Pologne, analysez la composition politique en Italie, vous allez voir !
Au début de votre mandat, vous souhaitiez renforcer la dimension politique et les activités de réseautage du Comité. Avez-vous atteint ces deux objectifs ?
Mon premier objectif était d’améliorer notre force de frappe dans les trois coins du triangle des Bermudes que constitue le système institutionnel européen. Le Comité est là pour donner une voix aux collectivités territoriales... qui sont nombreuses : 1 million d’élus, 100 000 communes, 300 régions, 2 000 pouvoirs intermédiaires.
Pour faire entendre leur voix, il faut bien connaître les mondes de l’Union. Le Parlement, le Conseil, la Commission : ce sont trois mondes très différents, très cloisonnés les uns par rapport aux autres. Le meilleur exemple, c’est notre participation à la Task Force Subsidiarity ou encore la Cohesion Alliance. Ici, nous avons progressé, comme on le fait depuis 25 ans, avec des hauts et des bas, avec une méthode d’apprentissage sur le terrain.
Le deuxième objectif était d’être beaucoup plus ancré auprès de nos mandants, en introduisant en plénière des éléments plus vivants et plus concrets avec les débats d’actualité. On a essayé aussi de mettre le paquet sur le suivi des avis. Car, une fois l’avis adopté, le vrai travail commence : il faut le vendre auprès des autres institutions. On a intensifié le réseautage avec les représentations régionales ici à Bruxelles. Sur un rayon de 5 km, on peut avoir accès à 300 représentations et ça, c’est un atout où des améliorations étaient encore possibles.
Il y a eu aussi l’intensification des déplacements vers les autorités locales et régionales en articulant avec les présidences du Conseil de l’UE. On a essayé de systématiser cela, en se concentrant sur les poids lourds parlementaires et gouvernementaux dans les régions. J’ai voulu aussi qu’on se concentre sur les associations de communes régionales ou nationales.
À l’avenir, sur le court et le moyen terme, comment voyez-vous le Comité des régions ?
Sur le court terme, il y a trois défis : il faut en finir avec les négociations sur le Cadre financier pluriannuel (CFP). Mais pas à n’importe quel prix : la cohésion doit rester prioritaire. Je veux que les collectivités territoriales soient plus impliquées dans chacun des chapitres du CFP. Les 6 points prioritaires posés par Ursula von der Leyen dans ses lignes directrices sont de bonnes priorités. Mais nous voulons à chaque fois apporter la dimension territoriale. Sur la Conférence sur l’avenir de l’Europe, pour nous, au Comité des régions, il y a deux choses qui nous importent : nous voulons être correctement impliqués et nous voulons contribuer. Surtout, il faut qu’il y ait, à l’issue de la Conférence, un mécanisme permanent de consultation, avec un système de tirage au sort qui suivrait le processus législatif ordinaire.
Et comment voyez-vous le Comité sur le long terme ?
La vraie question n’est pas celle-là. La vraie question, c’est comment va évoluer l’Union européenne. Parce que le Comité ne sera nécessairement que la conséquence de cela. Et là, fondamentalement, pour moi, l’Union a besoin des régions et les régions ont besoin de l’Union. L’avenir de l’Union, c’est aussi cette diversité et cet ancrage local. Si nous parvenons à convaincre le million d’élus locaux et régionaux que l’Union a une vraie valeur ajoutée pour eux, alors on ne devra pas se faire de soucis sur l’avenir de l’UE. Mais pour cela, le Comité doit avoir plus de pouvoir.
Plus de pouvoir, c’est-à-dire ?
Que ses avis soient plus contraignants. Certains parlent d’un Sénat des régions, mais, dans la complexité actuelle du système, ajouter une nouvelle institution n'est pas la solution. Mais on peut imaginer peut-être, dans le suivi de la Task force sur la subsidiarité, une meilleure association des régions dans la phase prélégislative ou encore la possibilité de jeter un regard sur le résultat final des accords provisoires trouvés en trilogue concernant la conformité avec le principe de subsidiarité.
Jugez-vous problématique le fait que le Fonds pour une transition juste repose principalement sur les fonds structurels et d’investissement ?
La Cohésion n’est pas une politique sectorielle. La Cohésion est un système qui vise les secteurs prioritaires. Cela étant dit, la Cohésion doit être en synergie avec ce que l’on fait par ailleurs, ainsi que les instruments financiers et la mise en œuvre intelligente du Pacte de stabilité. Quand on dit que le Fonds pour une transition juste soit articulé avec des moyens de la Cohésion, je peux accepter ça. Ce que je n’accepterais pas, c’est qu’on aille piquer l’argent du Fonds pour une transition juste dans les moyens de la Cohésion.
Vous êtes en discussion avec les quatre frugaux, ainsi que l’Allemagne ?
Oui, les Allemands, on ne sait pas vraiment où ils sont. Ça dépend avec qui on parle et quels documents on lit. Cela étant dit, ils ne sont certainement pas les leaders des 'Amis de la cohésion'. Bien sûr, nous sommes en étroite coopération avec les 'Amis de la cohésion'. Mais, nous travaillons évidemment avec les pays qui sont les plus résistants. Mais là, on le fait à notre façon. Nous essayons de mobiliser les collectivités territoriales dans ces pays. Parce que, moi, que j’écrive à Merkel, je veux bien, mais ça ne va pas changer le monde. Que je mobilise les Länder allemands, c’est déjà autre chose.