*** ELZBIETA KUZELEWSKA, AMY WEATERBURN, DARIUSZ KLOZA : Irregular migration as a challenge for democracy. European Integration and Democracy Series Volume 5. Editions Intersentia (Sheraton House, Castle Park, Cambridge, CB3 0AX, UK. Tél. : (44-1223) 370170 – fax : 370169 – Courriel : mail@intersentia.co.uk – Internet : http://www.intersentia.com ). Collection « Intersentia Studies on Courts and Judges ». 2018, 531 p., 89 €. ISBN 978-1-78068-622-6.
Le dossier migratoire s’est invité dans l’arène européenne en renvoyant parfois, aux calendes grecques, la gestion de problèmes autrefois jugés prioritaires, comme les questions économiques ou sociales. Cela ne signifie pas que la crise migratoire n’est pas importante, que du contraire ! Et si la thématique est devenue une priorité, ça n’est pas dû au hasard mais parce qu’elle polarise, au point de montrer une Europe au visage bicéphale, en pleine crise identitaire. Car entre les campagnes « Refugees Welcome » vues dans l’Allemagne d’Angela Merkel et les crocs-en- jambes à répétition à l’égard de ces « étrangers » dans la Hongrie de Viktor Orban, les chercheurs en la matière ne savent plus où donner de la tête. S’agit-il, d’ailleurs, d’une crise migratoire ou d’une crise de l’accueil des migrants ?
Dans cet ouvrage, Elzbieta Kuzeleska, Amy Weaterburn et Dariusz Kloza ne cherchent pas à élucider la question. S’ils constatent que le mot « migration » suscite la discorde, ils veulent plutôt comprendre si le Vieux Continent peut s’en emparer pour relancer la dynamique européenne, en désuétude tant les discordes sont justement nombreuses, tant les politiques nationales sont en recrudescence face à un pouvoir supranational européen de plus en plus boudé, tant un populisme de plus en plus décomplexé et eurosceptique prend de l’ampleur. Non, ils ne veulent pas proposer de solution. Mais ils tentent de comprendre, en donnant la parole à différents experts en la matière, comment la question migratoire est intimement liée à la construction européenne. Ils ont choisi d'examiner dans quelle mesure le passé, le présent et l'avenir de la migration irrégulière en Europe sont liés aux valeurs et aux principes fondamentaux sur lesquels l'Europe s'est construite, à savoir la démocratie, la prééminence du droit et le respect des droits fondamentaux. Ils refusent de se concentrer sur les personnes qui recherchent diverses formes d’assistance en Europe, et préfèrent participer à un débat sur la manière appropriée de traiter la migration irrégulière : d’un point de vue éthique, d’un point de vue juridico-légal ou encore d’un point de vue institutionnel.
Au fil des chapitres, les différentes expertises permettent donc de nourrir une réflexion pluridisciplinaire posant dès l’introduction la question de la responsabilité dans la crise migratoire : est-ce celle des Etats membres ou celle de l’Union européenne ? Ils reviennent notamment sur les fondamentaux juridiques à ce propos. Comme une évidence lorsqu’il s’agit d’étudier la crise des migrants, le volet consacré à la solidarité et aux politiques d’asile sont également traités ici. À propos de la solidarité, ils en retiennent notamment ceci : « (…) Si la solidarité est mentionnée 21 fois dans le texte des traités, l’inflation des références dans les contextes les plus divers, plutôt que la clarification de son sens, révèle un tableau fragmenté et confus. Une telle perception de l'incohérence dépend en grande partie de la polysémie de la notion de solidarité, qui peut renvoyer à des choses assez différentes ».
Au fil des pages, nulle volonté de proposer des solutions mais plutôt une envie de susciter un débat en profondeur sur ce point qui égratigne tant le bloc européen. Enfin, la lecture de cet ouvrage pose notamment une question fondamentale : nous sommes habitués à considérer les progrès démocratiques comme allant de soi, mais ne risquons-nous pas de nous retrouver au sein d’une Europe en pleine « dé-démocratisation » ? Cette formule que l’on doit au sociologue américain Charles Tilly dépeint un processus dans lequel l’égalité entre les agents de l’État et les citoyens est décroissante, une société où la protection de la population contre une action arbitraire du gouvernement s'affaiblit. La question se pose à la lecture de cet ouvrage. Et les pistes pour (s’) en sortir sont nombreuses.
Maryam Benayad
*** MARIE DOUTREPONT : Moria. Chronique des limbes de l’Europe. 180° éditions (Espace Livres & Création, 19 rue du Marteau, B-1000 Bruxelles. Tél. : (32-2) 2185802 – Courriel : info@espace-livres-creation.be – Internet : http://www.180editions.com ). 2018, 160 p., 15 €. ISBN 978-2-930427-93-5.
Cet ouvrage est la preuve que l’Europe des citoyens, de certains de ses citoyens en tout cas, n’est pas l’Europe voulue ou, du moins, jugée acceptable par ses Etats membres. C’est même carrément un constat de divorce dont d’autres, populistes et nationalistes, tirent paradoxalement les marrons du feu à l’heure actuelle. En mai 2017, à l’appel du Conseil des barreaux européens, l’avocate belge Marie Doutrepont met sa petite fille et sa « vie familiale et professionnelle entre parenthèses pour s’enfoncer dans les oubliettes de l’Europe », à savoir le camp de réfugiés de Moria sur l’île de Lesbos, l’un des neuf camps créés en Grèce et en Italie afin d’y prodiguer une aide juridique de première ligne à des milliers de réfugiés. Dans ce « bourbier » fiché au cœur d’une île paradisiaque, elle s’activera trois semaines durant, avec quelques autres avocats volontaires et l’un ou l’autre interprète, à leur prodiguer des conseils de base : « explication du déroulement de la procédure d’asile et de leurs droits ; assistance (…) pour imprimer ou copier des documents ou pour traduire les formulaires qui leur sont remis en grec ; préparation à l’audition d’asile ; parfois – rarement, au vu de l’effectif plus que limité – assistance lors d’une audition ; accompagnement spécifique des personnes vulnérables »… Là, dans cette « gare de triage », elle mesure jusqu’à la nausée combien « l’Union européenne se défausse de ses responsabilités sur ses Etats frontaliers », combien « la technocratie européenne renoue avec une sinistre tradition que l’on aurait pu espérer révolue ou reléguée dans des contrées lointaines ». Au cours de son séjour, elle décide de dire sa vérité sur le hotspot de Moria à travers une lettre qu’elle envoie chaque jour à ses proches pour se « purger des émotions de la journée ». Il en résulte ce recueil, un témoignage fort, « partial et parcellaire » mais d’une profonde humanité. Un témoignage qui, aujourd’hui, est notamment une invitation pressante adressée à l’Union européenne de ne pas « pousser la logique – et le cynisme – un cran plus loin », en Lybie par exemple. Ce sont aussi des lettres qui en appellent à l’humanité des Européens, notamment à la lumière de cet incipit prélevé dans les Dialogues d’exilés de Berthold Brecht de1941 : « Le passeport est la partie la plus noble de l’homme. D’ailleurs, un passeport ne se fabrique pas aussi simplement qu’un homme. On peut faire un homme n’importe où, le plus étourdiment du monde et sans motif raisonnable ; un passeport, jamais. Aussi reconnaît-on la valeur d’un bon passeport, tandis que la valeur d’un homme si grande qu’elle soit, n’est pas forcément reconnue ». A noter aussi la création graphique de François de Coninck qui, ornant la couverture, en appelle à un surcroît d’humanité de l’Union européenne en déclinant le nom de domaine « .EU » en « .EU(x) ». (MT)
*** MARY ANAGNOU : La citoyenneté européenne dans l'Espace de liberté, de sécurité et de justice. Les exigences et les défis d'une classe s’étendant. Editions Papazisi (2 rue Nikitara, GR-10678 Athènes. Tél. : (30-210) 3822496 – fax : 3809020 – Courriel : papazisi@otenet.gr – Internet : http://www.papazisi.gr ). 2018, 328 p., 20 €. ISBN 978-960-02-3427-5.
La citoyenneté européenne donne des droits supplémentaires aux citoyens des États membres de l'Union européenne ; il en va de même pour l’Espace de liberté, de sécurité et de justice qui étend des droits aux citoyens européens et aux ressortissants de pays tiers. Il s’agit de deux domaines fondamentaux qui, par-delà leurs différences initiales, participent au développement de l'intégration européenne. Le but de cette étude de la Pr. Mary Anagnou (sociologie à l'Université Panteion d'Athènes) est de voir comment les rassembler en plaçant la citoyenneté européenne au sein de l'Espace, en analysant l'acquis, les politiques et la jurisprudence en tenant compte de l'impact des développements et des défis actuels (économie, politique pour les réfugiés/migrants, crise sécuritaire, Brexit...) dans ces domaines. En d'autres termes, en suivant une approche de liaison progressive de ces deux domaines, l’auteur essaie de répondre à des questions pressantes et d'actualité telles que pourquoi l'Espace est-il important pour comprendre la citoyenneté européenne et son évolution ? Comment la formation d'un tel Espace affecte-t-elle le développement de la citoyenneté européenne ? Les droits de citoyenneté européenne sont-ils développés pour les ressortissants de pays tiers ? Comment les droits de citoyenneté européenne dont bénéficient des ressortissants de pays tiers sont-ils affectés par la crise qui a frappé l’Union au cours de la dernière décennie ? En fin de compte, se demande Mary Anagnou, les droits de citoyenneté européenne pour les ressortissants de pays tiers convergent-ils ou divergent-ils dans ce contexte ? Il faut noter qu’une bibliographie sélective, grecque et étrangère, ponctue l’ouvrage. (AKa)