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Bulletin Quotidien Europe N° 12033
Sommaire Publication complète Par article 31 / 31
BIBLIOTHÈQUE EUROPÉENNE / Bibliothèque européenne

N° 1224

***    JEAN-LOUIS LAVILLE, GEOFFREY PLEYERS, ELISABETTA BUCOLO, JOSE LUIS CORAGGIO (sous la dir. de) : Mouvements sociaux et économie solidaire. Editions Desclée de Brouwer (Groupe Elidia, 10 rue Mercœur, F-75011 Paris. Tél. : (33-1) 44465400 – Internet : http://www.editionsddb.fr ). Collection "Solidarité et société". 2017, 490 p., 21,90 €. ISBN 978-2-220-0921-3.

Cet ouvrage procède d'un constat : les acteurs de l'économie sociale - et, désormais, solidaire - et ceux des mouvements sociaux se méconnaissent ; les chercheurs qui s'intéressent à l'un ou l'autre de ces domaines les imitent. Les scientifiques réunis dans ces pages, essentiellement sociologues et économistes, ne s'y résignent pas : il est temps, pour eux, de regarder sans œillères les pratiques sur le terrain des uns et des autres afin de prendre conscience du monde nouveau qui s'y esquisse et de pouvoir, en ce qui les concerne, tracer des pistes conduisant à une sociologie globale.

Dans leur introduction, les sociologues Elisabetta Bucolo, Jean-Louis Laville et Geoffrey Pleyers commencent par décrire les évolutions qui ont marqué ces deux domaines et les "réductionnismes" qui ont caractérisé les recherches les concernant. Ainsi, si l'économie sociale regroupait, au départ, les coopératives et les mutuelles, elle est devenue aussi solidaire grâce à l'action de franges de la société civile désireuses de "démocratiser l'économie à parti d'engagements citoyens". Pourtant, les chercheurs ont majoritairement continué à ne vouloir travailler que sur des entreprises sociales, à savoir des structures "qui ne remettent pas en cause le système dominant pour pallier les inégalités", alors même que bon nombre de nouvelles pratiques témoignent d'une "volonté de démocratiser l'économie à partir d'engagements citoyens". De même, les chercheurs engagés dans l'étude des mouvements sociaux ne se sont pas donné les moyens de prendre la pleine mesure des ruptures induites au fil du temps par les mouvements étudiants, féministes et écologistes, plus tard par le mouvement altermondialiste et, dans la décennie actuelle, les mouvements qui lient, dans leurs réflexions et actions, les dimensions socio-économiques et culturelles tout en associant "étroitement la dignité à la démocratie et à la justice sociale". Ainsi, la tendance est à ne voir en eux que des protestataires alors que ces activistes passent en général "bien moins de temps à protester qu'à mettre en place des alternatives" à la société capitaliste, les "Zones à Défendre" témoignant de l'importance fondamentale qu'ils accordent à "la cohérence entre les valeurs et les pratiques".

Devant ce constat, les trente-deux auteurs font le pari de "sortir de l'eurocentrisme" pour nouer des liens entre ces deux domaines afin que les évolutions qui y sont en cours puissent se révéler mutuellement enrichissantes. Ils s'ouvrent ainsi aux réalités du Sud, aux "luttes sociales qui s'y déroulent" et "invitent à valoriser la mutation des valeurs dans l'ESS comme dans les mouvements sociaux". Qui dit Sud dit, bien entendu, le Sud géographique, fortement représenté dans les contributions, mais dit aussi le Sud qui "existe également dans le Nord, sous la forme de populations exclues, réduites au silence et marginalisées, comme les sans-papiers, les chômeurs, les minorités ethniques et religieuses, les victimes de sexisme, d'homophobie et de racisme". En somme, résument les auteurs de l'introduction, il s'agit, dans ce livre, "de penser le monde 'par en bas', avec ceux qui sont opprimés par l'ordre mondial dominant, avec leurs résistances pratiques mais aussi cognitives".

Ce livre de combat, scientifique et politique à la fois, comporte six parties. Intitulée "A la recherche d'une autre économie", la première s'ouvre sur trois textes qui soulignent l'articulation de l'alternative avec la critique de l'économie dominante et la délégitimation du capitalisme à la lumière de réalités latino- américaine, à savoir la lutte contre "l'extractivisme" des entreprises qui pillent les ressources des pays du Sud, les leçons à tirer de l'expérience zapatiste et du mouvement des paysans sans terre, l'essor d'un mouvement agro-écologie et de ce que l'économie solidaire doit à la doctrine sociale de l'Eglise catholique. Dans la deuxième partie, des textes établissent un lien entre socialisme libertaire, féminisme et économie solidaire, les sociologues Frère et Gardin prenant notamment la défense de Proudhon en montrant que son combat ne se limitait pas à changer l'économie mais visait "une réappropriation par la société du pouvoir économique accaparé par le capitalisme et du pouvoir politique confisqué par le centralisme national" - ce qui est assurément un sujet de grande actualité. Viennent ensuite des textes rendant compte d'initiatives d'économie sociale et solidaire ayant surgi à partir des revendications portées par des mouvements sociaux, Elisabetta Bucolo parlant notamment des luttes contre la mafia en Sicile et l'économiste Alain Lipietz des apports du mouvement écologique à l'économie solidaire en France. Dans la partie suivante, quatre auteurs soulignent la nécessité pour l'économie sociale et solidaire de se réapproprier une posture critique et une visée politique, celle qui lui succède se focalisant sur les difficultés rencontrées pour que les acteurs et les chercheurs des deux 'camps' puissent se rencontrer. Les recompositions que l'économie solidaire entraîne pour des mouvements anciens tels que syndicats et partis sont abordées dans la sixième partie, les conclusions étant tirées par l'économiste argentin José Luis Coraggio et le sociologue français Jean-Louis Laville.

Pierre Bouvier

*** STEVE KEEN : Pouvons-nous éviter une autre crise financière ? Editions Les liens qui libèrent (2 impasse de Conti, F-75006 Paris. Internet : http://www.editionslesliensquiliberent.fr ). 2017, 191 p., 16 €. ISBN 979-10-209-0557-4.

Oiseau de mauvais augure, Steve Keen accepte volontiers de l'être. Après avoir anticipé la crise d'il y a dix ans, il récidive dans ce livre qui le voit assurer qu'un nouvel effondrement boursier colossal nous pend au nez. Elle sera à nouveau d'ampleur mondiale, mais elle pourrait bien débuter en Europe : dans sa préface, Gaël Giraud, économiste en chef de l'Agence française de développement, part effectivement du constat que l'effondrement de la banque italienne Monte dei Paschi di Siena témoigne du fait que les progrès réalisés depuis 2008 par l'Union européenne dans le processus de prévention des catastrophes et de sauvetage bancaire sont insuffisants. Or, observe-t-il, le secteur bancaire italien est "sinistré" avec les "plus de 330 milliards d'euros de créances non recouvrables" qui figurent dans ses bilans. Voilà pourquoi le Fonds de résolution interbancaire européen n'a pas été mis à contribution lors de deux banques vénitiennes, les citoyens italiens ayant été obligés d'éponger une ardoise de quelque 24 milliards d'euros. La morale européenne qu'il tire de cette débâcle est édifiante : "si un Etat recapitalise ses banques avec de l'argent public, il ne sera pas sanctionné ; en revanche, s'il accroît ses dépenses pour réduire le chômage, il ne manquera pas de l'être. Une telle 'largeur d'esprit' témoigne de ce que les autorités européennes étaient conscientes depuis plusieurs années du risque systémique que court le secteur bancaire européen". Voilà qui résonne tout particulièrement alors que l'Italie s'enfonce dans une crise majeure...

Dans ce contexte, le Pr. Giraud (Ecole nationale des ponts et chaussées) juge que les perspectives tracées par Steve Keen. Figure de proue du mouvement du New Economic Thinking, celui-ci part d'un autre constat, pas plus réjouissant que le premier, à savoir que les fondamentaux d'une nouvelle crise sont à nouveau en place aux Etats-Unis. Tout est donc en place pour qu'éclate une crise que la dégradation des finances publiques partout dans le monde par rapport à 2007 risque de rendre plus douloureuse. C'est sur cette toile de fond que l'économiste australien, professeur à Kingston, s'attaque tout particulièrement, dans ces pages, sur le rôle central que joue, à ses yeux, la mauvaise dette privée, à la base des crises financières. Croire que celles-ci relèveraient d'une malédiction impossible à prévoir est absurde, résume le préfacier : "Pareille vision magique du monde était celle des Athéniens, contraints, tous les neuf ans, de sacrifier au Minotaure sept garçons et sept filles pour expier le meurtre d'Androgée, fils de Minos, par Egée - autrement dit, pour payer une dette dont ils n'étaient pas responsables". Or, tout le propos de Keen est de montrer que c'est l'Occident qui a créé le monstre, tant il est vrai que, résume encore le Pr. Giraud, "chaque degré de liberté supplémentaire accordé aux marchés financiers multiplie les occasions d'accumulation d'une dette privée malsaine, qui se révélera tôt ou tard insolvable, et pourra provoquer un nouvel effondrement". C'est donc un cri d'alarme aussi puissant que scientifiquement solide qui est lancé par Steve Keen en dénonçant les impasses de l'économie néoclassique et en proposant des pistes de recherche pour l'élaboration d'une analyse économique alternative. (MT)

*** RHEA GALANAKI : L'ultime humiliation. Editions Cambourakis (62 rue du Faubourg-Saint-Antoine, F-75012 Paris. Tél. : (33-1) 80059417 – Courriel : editions@cambourakis.com – Internet : http://www.cambourakis.com ). 2017, 379 p., 12 €. ISBN 978-2-36624-297-3.

Le roman n'a d'ordinaire pas sa place dans la Bibliothèque européenne, mais il arrive qu'un roman à texture sociale dise mieux les réalités d'une crise vécue que des essais ou des études scientifiques d'éminents spécialistes. Tel est le cas de celui-ci qui nous plonge dans l'Athènes des détresses et des protestations de 2012. L'auteure y suit deux dames âgées placées dans une maison pour retraités pas trop fortunés et conte leurs relations avec leur entourage immédiat, notamment Takis, jeune sympathisant d'Aube dorée, et Oreste, anarchiste qui ne le restera pas. Nymphe et Tirésia ainsi que tous les personnages sont campés avec une immense humanité par la plume de Rhéa Galanaki qui parvient même à rendre élégante une détresse omniprésente. En témoigne un passage superbe qui la voit revisiter somptueusement le mythe de l'enlèvement d'Europe par Zeus et suggérer qu'elle s'était transformée "en un Minotaure au féminin" : "Eternellement emprisonnée dans le labyrinthe", elle se nourrit "de la chair de jeunes hommes et de jeunes filles, comme si la jeunesse devait toujours être punie pour sa beauté". Et d'ajouter qu'elle ne fait jamais "preuve de pitié pour les créatures innocentes" qui lui sont livrées en pâture. Peut-on dire avec plus d'élégance combien l'Europe a pu être jugée cruelle par beaucoup de Grecs ?  (MT)

***    TAKIS MICHAS : La Grèce et l'euro : la vision libérale. Editions Metamessonikties ekdoseis (18 rue Alexandrou Soutsou, Gr-10671 Athènes. Tél. : (30-210) 3617992 - fax : 8015797 - Courriel : skbllz@hol.gr). 2017, 126 p., 8,48 €. ISBN 978-960-7800-74-9.

Dans ce livre, Takis Michas, éditorialiste très respecté et spécialiste reconnu des questions économiques, s'emploie à montrer pourquoi les libéraux qui ont soutenu la participation de la Grèce à la zone euro ont commis une erreur qui invalide leur propre philosophie et piège désormais leur influence politique. Il enfonce dont le clou car il est le seul analyste libéral grec qui, depuis 2000, n'a cessé de prédire que l'adhésion de la Grèce à l'UEM conduirait à un chômage de masse, à la fermeture d'entreprises et à la montée des mouvements nationalistes et bolcheviques. Inspiré par les idées de grands analystes libéraux et conservateurs tels que Hayek et Friedman, il dénonce la politique des forces politiques bourgeoises en Grèce "qui ont contribué à ce crime contre l'humanité en poussant des centaines de milliers de jeunes vers le chômage". La transformation du libéralisme en "européisme" a joué un rôle décisif dans ces développements et découle, à ses yeux, de la perception vague et erronée que les exigences de la nomenklatura bruxelloise l'emportent sur toute autre option ou droit. L'auteur propose que la Grèce, conduite par de nouvelles forces politiques, suive l'exemple de l'Equateur - un pays dans lequel il vit également - et mette fin immédiatement au remboursement de la dette, en cherchant à l’amortir de 70% à 80%. Ce qui fait surtout mal à Takis Michas, c'est que, "par leur attitude, les libéraux ont perdu toute possibilité d'influer sur les développements politiques" et de remettre le capitalisme grec sur de bons rails, ce qui le conduit à cette conclusion amère : "Alors que gonfle chaque jour un peu plus le mouvement contre la nomenklatura de Bruxelles, les libéraux ont perdu leur voix et courent se cacher dans les jupes de forces politiques profondément antilibérales comme la Nouvelle Démocratie (parti politique de centre-droit) ou même du Pasok ou de Potami (partis politiques de centre gauche) ». (Aka)

***    PASCHOS MANDRAVELIS : Crise et perception. 65 textes pour une décennie troublée. Editions Papadopoulos (9 Kapodistriou, GR-14452 Metamorphosi. Tél. : (30-210) 2846074-5 - fax : 2817127 - Courriel : info@epbooks.gr - Internet : http://www.epbooks.gr ). 2017, 270 p., 14,99 €. ISBN 978-960-569-755-6.

Dans cet ouvrage, l'économiste Paschos Mandravelis règle ses comptes avec tous ceux qui, en Grèce, colportent des balivernes idéologiques. « En Grèce, le parti politique qui a gagné {Syriza} est celui qui avait promis que l'Etat serait organisé pour faire face à chaque problème. Mais lorsque la libéralisation du marché entraîne la croissance partout, en Grèce, même la libéralisation du temps de travail apparaît comme un gros traquenard engloutissant les 'droits' des travailleurs. Les deux grands partis {Nouvelle démocratie et Pasok} ont dominé la société grecque à travers les 'meilleurs médias du monde'. C'est peut-être la raison pour laquelle nous avons beaucoup de médias, mais qu'ils ne sont pas économiquement viables »... Editorialiste très réputé du quotidien « I Kathimerini », l'auteur explique que les citoyens grecs sont abreuvés de théories indigestes et stupides selon lesquelles, par exemple, tout ce qui est nécessaire pour faire redémarrer l'économie est de « faire tomber de l'argent sur le marché » ou que la libéralisation de l'économie qui fonctionne partout dans le monde ne fera, en Grèce, qu'apporter le malheur. Pourquoi ? En raison de la météo ? De la géographie ? C'est pour toutes ces raisons, explique-t-il, que la Grèce, en dix ans, n'a pu sortir de la crise. C'est pourquoi la main reste incontournable sur les grands boulevards d'Athènes, parfois sous la forme de poings levés lors d'incalculables manifestations, souvent simplement tendue par les mendiants. D'où cette conclusion en forme de question : « Qui a dit que les obsessions idéologiques sont gratuites ? »  (AKa)

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