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Bulletin Quotidien Europe N° 11967
REPÈRES / RepÈres

Comment contrer, cette fois, la résistible ascension d’Arturo Ui ? (II)

Les faits sont têtus : rarissimes sont les pays de l’Union européenne – pour ne parler que d’eux... – où ne prospère pas l’une ou l’autre formation politique en délicatesse avec les fondements traditionnels de la démocratie. Pour l’heure, si tous n’en meurent pas, la plupart n’en sont pas moins frappés par un mal qui, à des degrés divers, amène la démocratie à accueillir en son sein des Arturo Ui, soit autant de cellules ne rêvant qu’à la mutiler, qu’à la défigurer. L’heure est donc venue, pour tous ceux qui savent la construction européenne liée de manière consubstantielle au caractère démocratique de ses (États) membres, de se mobiliser en vue de se prémunir contre toute embardée potentiellement mortelle.

Une première remarque s’impose à ce propos : il est sûr, évident, que le cénacle où se retrouvent épisodiquement les chefs d’État et de gouvernement des pays membres de l’Union ne sera pas spontanément le lieu où la résistance se manifestera. C’est impossible, car des démocrates déviants siègent d’ores et déjà au sein du Conseil européen, y disposant des mêmes droits et prérogatives que leurs pairs irréprochables. Il y a donc fort peu à attendre de ce côté-là – ce qui prouve de manière paradoxale que cette enceinte, se voulant le cœur et la tête du projet européen, n’est qu’une addition de sensibilités nationales accaparées par d’autres préoccupations que de contribuer au développement harmonieux et démocratique de celui-ci.

Si riposte il doit y avoir, elle ne pourra provenir que de la société civile européenne, de la rébellion de citoyens décidés à ne pas permettre que le projet européen, né au début des années 50 du siècle dernier, soit sacrifié sur l’autel des nationalismes renaissants. De la rébellion de citoyens ayant conscience que ces nationalismes ont été notamment, mais largement, revigorés par les actes posés par les décideurs nationaux, non pas au nom de l’intérêt général, mais bien de marchandages fleurant bon les égoïsmes et les obsessions idéologiques. De la rébellion de citoyens, conscients que ce sont les démocraties nationales qui, sur le plan européen, s’évertuent à ne pas leur donner la parole, les empêchant obstinément de dire démocratiquement quelle Europe, eux, les citoyens européens, veulent.

Il ne faut pas s’y tromper, c’est de confiscation de la parole citoyenne qu’il est question lorsqu’est remise en question l’idée que, à nouveau, le président de la Commission soit désigné à la lumière du choix partisan majoritaire des citoyens lors des élections européennes ! C’est à ce que la Commission soit ainsi à nouveau émasculée politiquement que rêvent donc des dirigeants nationaux, accessoirement européens – là même où sa plus grande politisation serait sans doute de nature à damer le pion à tous ceux qui tirent profit d’une Union politiquement impotente et illégitime, car politiquement illisible.

C’est contre cette Europe que 52 % de Britanniques ont voté en faveur du Brexit. C’est contre cette Europe que des Hongrois et des Polonais – et sans doute, demain, des Italiens – se dressent dans les isoloirs, après avoir prêté l’oreille aux cyniques qui les gouvernent pour avoir transformé les indispensables critiques de la démocratie, utiles et même indispensables pour en gommer les imperfections chroniques, « en soupçon ‘sur’ la démocratie et ‘contre’ elle ». Comment ne pas voir que partout dans les pays de l’Union européenne (pour ne s’en tenir qu’à elle...), des populistes et des nationalistes s’activent et, comme l’écrit le philosophe Frédéric Worms, « tentent d’enflammer et souvent réussissent à enflammer la fièvre toujours latente de la démagogie, ce risque de tyrannie interne à la démocratie » (‘Les maladies chroniques de la démocratie’, 2017, Éditions Desclée de Brouwer) ? Comment ne pas voir avec lui que des ‘irresponsables’ politiques se servent de la défiance que la construction européenne inspire désormais à beaucoup de citoyens, y compris à des citoyens résolument pro-européens, en capitalisant, chez eux, sur le mépris des lois démocratiques et sur le soupçon systématique que suscitent les institutions propres à la démocratie ?

En Europe en tout cas, les démocraties nationales sont également ébranlées faute d’avoir permis au principe démocratique de prévaloir au niveau européen. Il est plus que temps que les vrais responsables européens en viennent à pleinement l’admettre et à en tirer toutes les conséquences. La responsabilité de Jean-Claude Juncker et de Frans Timmermans sera à cet égard immense, dans les semaines et mois à venir, tant il est vrai que seule la Commission européenne peut encore espérer pouvoir réincarner le souci du bien commun et de l’intérêt général. Seule elle peut encore exprimer le bon sens, du moins si elle accepte de se réformer, de se libérer du conformisme technocratique qui est depuis trop longtemps son linceul. Seule une onction démocratique pleine et entière l’y conduira.

Arrivés en fin de carrière, le président Juncker et son premier vice-président néerlandais auront-ils le courage de tenir un langage de vérité sans réserve aucune aux dirigeants nationaux ? Prendront-ils le risque, de tomber au champ d’honneur, d’être in fine désavoués politiquement par les gardiens d’un temple qui tombe en ruines ?

Ce serait le plus grand cadeau qu’ils pourraient faire à l’Union européenne et aux citoyens qui continuent à croire en celle-ci, pourvu qu’elle se transforme de manière radicale et devienne pleinement... démocratique. Ils pourraient s’engager dans cette voie en commençant par prêter l’oreille à une idée judicieuse avancée par quelques juristes, des démocrates créatifs. Le 20 décembre dernier, la Commission a proposé de prendre des sanctions contre la Pologne sous le couvert de l’article 7(1) du traité sur l’Union européenne. Or, le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, a aussitôt fait savoir qu’il mettrait son véto à toute sanction que le Conseil européen pourrait vouloir imposer à la Pologne, sur la base de l’article 7(2) du même traité. Qu’à cela ne tienne, rétorquent les juristes Michel Waelbroeck et Peter Oliver, il suffit que la Commission lance contre la Hongrie la même procédure que celle qui vise la Pologne, pour que la possibilité d’un véto hongrois s’évanouisse comme par enchantement.

De la sorte, le cynisme se retrouverait Gros-Jean comme devant. À vrai dire, dans leur article du 31 janvier (blogdroiteuropeen.com), les deux juristes n’y croient pas eux-mêmes, expliquant : « Toutefois, étant donné que la probabilité que la Hongrie soit confrontée à une telle procédure dans un avenir prévisible est malheureusement très limitée, cette théorie a peu d’importance pratique à l’heure actuelle ». Est-ce si sûr ? Les chefs d’État et de gouvernement ayant côtoyé (trop longtemps) Viktor Orbán dans les réunions du Parti populaire européen pousseraient-ils l’indécence de le protéger une fois encore – une fois de trop ! – alors que c’est un autre des leurs, l’une des figures majeures de ce parti lorsqu’il était démocrate-chrétien plus que conservateur, à savoir Jean-Claude Juncker, qui leur demande de sévir ?

Il n’est pas acquis que la victoire reviendrait effectivement à Jean-Claude Juncker, mais sa défaite serait à l’évidence aussi celle, programmée, du Parti populaire européen lors du prochain scrutin européen, et peut-être de quelques scrutins dans les États membres. Croire que tous les citoyens ayant cette sensibilité politique puissent couvrir comme un seul homme, sans état d’âme, de telles libertés prises avec la démocratie bien comprise serait, en réalité, un pari audacieux. D’ailleurs, ne serait-ce pas un peu pour cette raison aussi que certains, dans cette formation, reviendraient déjà volontiers sur le système des spitzenkandidaten (EUROPE 11956) ?

Michel Theys

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