*** INES TREPAN : Biodiversité : quand les politiques européennes menacent le Vivant. Connaître la nature pour mieux légiférer. Editions Yves Michel (5 allée du Torrent, F-05000 Gap. Tél. : (33-4) 92655224 – fax : 92650879 – Courriel : contact@souffledor.fr – Internet : http://www.yvesmichel.org ). Collection « Société civile ». 2017, 366 p., 22 €. ISBN 978-2-36429-096-9.
Il est des livres qui font mal en ce qu’ils imposent de regarder la réalité en face. L’Homme est-il en passe de détruire la planète qui le porte et la nature qui l’entoure ? Inès Trépant n’en doute pas une seconde, elle qui dénonce dans cet ouvrage le rôle nuisible que jouent les institutions de l’Union européenne dans la mise à mort du Vivant sur l’autel de la croissance économique. Rien de moins ! A raison, estime le Pr. Olivier De Schutter (Université catholique de Louvain) qui, dans sa préface, convient que l’Homme, après avoir domestiqué la nature « afin d’en faire une source de profit », la traite désormais « en fonction d’une logique de croissance quantitative, dite productiviste, mais qui signifie à terme, très littéralement, que le sol se dérobera sous nos pieds ». Pour celui qui fut le Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation et qui est membre depuis 2015 du Comité des droits économiques, sociaux et culturels de l’Onu, il est donc utile de prêter une oreille attentive au tocsin qui est sonné dans ces pages.
Conseillère politique à la commission du Développement du Parlement européen, Inès Trépan a des convictions qui la propulsent loin au-delà du politiquement correct habituel : « En Europe, le rythme effréné de la destruction des espèces s’enracine dans un modèle économique européen intrinsèquement non soutenable et dans l’absence criante d’une approche holistique des institutions pour prévenir sa perte », accuse-t-elle dès l’introduction. Force est bien de constater qu’elle étaye son réquisitoire (« mélange d’enquête journalistique et d’étude scientifique », précise le préfacier) par une analyse de sept mécanismes européens qui ne sortent pas indemnes de son évaluation critique. Il y est d’abord question des divers engrenages qui conduisent la diversité génétique au « naufrage » avec la complicité agissante de l’Union, le « catalogue officiel européen » des semences agricoles étant ainsi, accuse l’auteure, « un instrument au service de l’industrie agroalimentaire » alors que, tout au contraire, la biodiversité agricole nécessiterait la « libération des semences ». Il y a aussi, évidemment, « l’expropriation du vivant » à travers les OGM, la Commission européenne étant sur ce plan « le cheval de Troie de l’industrie ». Il y a encore le « cul-de-sac planétaire » des biocarburants, « le mirage » de la bioéconomie, « le triomphe de la mort » que consacrent les pesticides, sans compter le « dopant mortifère pour la biodiversité » que constituent les engrais chimiques à l’heure où triomphe « la mentalité ‘NPK’ », à savoir le combiné d’azote, de phosphate et de potassium qui constitue désormais la base de l’alimentation des cultures... Inès Trépant dénonce donc avec méthode les ravages que provoque l’agriculture industrielle qui ne vise qu’à augmenter coûte que coûte, au dépens de la nature, les rendements à l’hectare.
De la sorte, juge le Pr. De Schutter, l’auteure entraîne au-delà du seul plan agronomique pour mettre en lumière « une opposition plus fondamentale entre deux manières de concevoir le rapport entre logique écologique et logique économique ». Aux yeux d’Inès Trépant, les institutions européennes ont pris le parti de tout sacrifier à celle-ci, y compris pour ce qui est du climat où, à l’en croire, une « danse macabre » est « en gestation ». Pour elle, l’erreur majeure commise par l’Union européenne procède de son incapacité à voir que son modèle économique, fruit de l’idéologie néolibérale, repose « sur le paradigme de la croissance illimitée » et, par conséquent, « rompt l’équilibre planétaire ». Elle procède aussi de son refus de voir l’évidence, « à savoir que le pillage de la nature va plus vite que l’innovation technologique », celle-ci ne servant au final que les intérêts de quelques-uns. C’est pourquoi elle appelle de ses vœux « une véritable révolution copernicienne des mentalités qui consisterait à remettre la biodiversité au cœur du projet économique européen, et non pas à sa périphérie ». Il n’est pas sûr que son appel soit vite entendu... Michel Theys
*** PAUL JORION : Le dernier qui s’en va éteint la lumière. Essai sur l’extinction de l’humanité. Librairie Arthème Fayard / Pluriel (13 rue de Montparnasse, F-75006 Paris. Tél. : (33-1) 45498200 – Courriel : info-fayard@editions-fayard.fr – Internet : http://www.fayard.fr ). Collection « Pluriel ». 2017, 283 p., 9 €. ISBN 978-2-8185-0529-8.
Cet essai – que l’auteur présente comme un « monologue à bâtons rompus » – ne prête pas à sourire ; il est même plutôt de nature à plonger celui qui le lit sinon dans une dépression fulgurante, en tout cas dans un état de profonde prostration. C’est que Paul Jorion, celui-là même qui avait annoncé la crise des subprimes, y revêt à nouveau les habits du prophète pour lancer à l’humanité à travers son lecteur un avertissement bien plus terrible et fondamental : « Si nous poursuivons dans la direction où nous sommes engagés, le précipice est droit devant nous, ce qui signifie la fin de l’espèce » d’ici le terme de ce siècle ou le début du suivant. Tout son propos vise à montrer pourquoi l’humanité n’est pas outillée pour faire face à une extinction qui la menace « à l’échéance de deux ou trois générations (selon les calculs des physiciens, des chimistes, des paléontologues, etc.) ». L’humanité, accuse-t-il, est confrontée à un défi sans précédent et incommensurable ; or, elle ne veut le relever que pour autant que cela lui rapporte – ou, du moins, rapporte aux élites qui dirigent le monde. Ce défi, il l’assimile au « soliton, (...) lame de fond formée de plusieurs vagues venues se superposer pour en constituer une seule, mais monstrueuse » : il y a d’abord la crise environnementale, conséquence du fait que « l’homme s’est conduit jusqu’à présent comme un lemming : envahissant la terre sans nul souci de rendre durable et renouvelable l’usage qu’il a du monde qui l’entoure » ; il y a ensuite « la crise de la complexité » voulant entre autres que « nous confions nos décisions à l’ordinateur alors que l’emploi disparaît en raison de notre remplacement par la machine sous la double forme du robot et du logiciel » ; il y a enfin la crise économique et financière, « due au fait que nos systèmes possèdent en leur cœur une gigantesque ‘machine à concentrer la richesse’ ». Pour avoir beaucoup frayé avec les mondes économique et financier, l’auteur concentre son regard critique sur les travers et trahisons commis au nom du veau d’or couvé par l’ultralibéralisme, celui-ci étant parvenu à placer le monde politique totalement sous sa coupe depuis le « laisser-faire absolu » enclenché par Reagan et Thatcher. « L’Europe des marchands » n’échappe pas à ses critiques sur ce plan. Dans beaucoup d’autres pages, c’est l’anthropologue et sociologue de formation qu’est Paul Jorion qui s’exprime, donnant plus encore à méditer sur l’évolution et le destin de l’Homme. Ce qui donne plus de force encore au message qu’il adresse à l’opinion publique : « Si nous ne changeons pas de cap, si nous continuons à nous complaire dans notre décérébration ou dans nos petites magouilles, dans notre servitude volontaire, bien qu’elle ne nous rapporte que des miettes ; et vous, les élus et les élues, dans votre électoralisme sans envergure, eh bien, c’est râpé : la pièce touche à sa fin, le rideau va tomber parce que le spectacle s’achève ». Et qu’il ne restera bientôt plus que des robots et des machines intelligentes pour applaudir... (MT)
*** GIORGOS VELEGRAKIS, HARIS KONSTANDATOS, KOSTIS HATZIMICHALIS (sous la dir. de) : L'écologie politique. Huit contributions au débat grec. Editions Nissos (14 rue Sarri, GR-10553 Athènes. Tél. : (30-210) 3250058 – fax : 3250058 – Courriel : info@nissos.gr – Internet : http://www.nissos.gr ). 2017, 158 p., 6 €. ISBN 978-960-589-054-4.
L'écologie politique se développe sur un très large éventail de questions, alliant analyse théorique et philosophique de la relation entre société et nature, réflexions sur l'inégalité d'accès aux ressources naturelles, sur la saisie des biens communs ou sur les politiques de gestion de l'environnement. Elle s’intéresse également, puisque les temps l’obligent à « prendre des risques », aux rivalités géopolitiques pour l'exploitation des ressources et aux mouvements sociaux qui résistent à la marche du monde. Elle prend le parti de politiser toutes ces questions, de tenir compte des points gagnants et perdants pour les groupes sociaux et les régions, de revenir inlassablement avec les questions « pourquoi, comment et où ? » Œuvre d’une dizaine de chercheurs universitaires placés sous la direction de trois professeurs de l’Université Harokopio d’Athènes, ce livre rapporte quelques-unes des suggestions formulées lors d’un séminaire organisé par le Département de géographie de celle-ci voici trois ans sur le thème « Les problèmes environnementaux et la crise écologique, l’approche éco-socialiste ». Les différents chapitres portent sur des thèmes tels que l'écologie politique en question, la nature qui subsiste, un bref examen de la relation entre l'homme et l'environnement, la dialectique de la capture de la nature « verte » et « non-verte » à la lumière des cas de la Grèce et de l'Angleterre, les limites de l'écologie dominante, l’approche des conflits des ressources naturelles par l'économie institutionnelle, l’approche éco-socialiste des problèmes environnementaux et de la crise écologique. Une vaste bibliographie ponctue l’ouvrage. (AKa)
*** Futuribles. L’anticipation au service de l’action. Futuribles Sarl (47 rue de Babylone, F-75007 Paris. Tél. : (33-1) 53633770 – fax : 42226554 – Courriel : revue@futuribles.com – Internet : http://www.futuribles.com ). Mai-juin 2017, n° 418, 122 p., 22 €. Abonnement annuel : 115 €. ISBN 978-2-84387-431-4.
Ce numéro de la revue française de prospective dirigée par Hugues de Jouvenel contient notamment une exhortation à la « décarbonation » de nos économies. Alain Grandjean et Mireille Martini observent que la transition vers une économie décarbonée a très peu de chances de se concrétiser tant qu’émettre du gaz à effet de serre ne coûte rien à ceux qui produisent. En clair, les « acteurs économiques qui engrangent les bénéfices d’un mode de production carboné » ne s’amenderont pas tant que ne sera pas mis en place un « signal-prix » du carbone les incitant à changer leur fusil d’épaule. Après avoir rappelé les différents dispositifs envisageables pour taxer le carbone et la façon dont on pourrait en fixer le prix, les auteurs présentent le cas particulier de la France en la matière, puis celui de l’Union européenne et de son marché de quotas d’émission, en montrant le fonctionnement encore imparfait et soulignant, dès lors, la nécessité de dispositifs complémentaires. Ils font valoir que des solutions techniques vertueuses existent d’ores et déjà et « qu’elles sont à peine plus coûteuses que les solutions carbonées actuelles ». Sur le même sujet, la revue rend compte aussi d’un manifeste qui, paru au cœur de la campagne présidentielle française, appelle les Etats européens « à lancer dès maintenant les politiques capables d’aboutir en 2050 à des émissions de gaz à effet de serre aussi proches que possible de zéro ».
Parmi les autres thèmes abordés dans ce numéro figurent la nécessité de repenser la vie politique (le préfet Yannick Blanc invite l’Etat français – mais la remarque vaut pour les autres aussi – à se rendre compte que « l’associativité » est désormais la matrice de l’action collective, le temps étant venu pour lui d’accepter le bottom-up), des idées pour réformer la Sécurité sociale en France, la manière dont les statistiques mesurent l’économie numérique et la question toujours controversée de l’introduction d’un revenu universel d’existence, ou allocation universelle. La traditionnelle « Tribune européenne » de Jean-François Drevet est consacrée aux pressions protectionnistes qui menacent aujourd’hui le libre-échange, le Brexit en étant une des expressions. Il serait dangereux, aux yeux de cet ancien fonctionnaire européen, de succomber à cette tentation, mais il est vrai que la mondialisation doit aussi se révéler plus équitable sur les plan social et environnemental. (MT)
*** LOUISE CARLIER : Le cosmopolitisme, de la ville au politique. Enquête sur les mobilisations urbaines à Bruxelles. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (41 av. Maurice, B-1050 Bruxelles. Tél. : (41-32) 3761717 – fax : 3761727 – Courriel : brussels@peterlang.com et order@peterlang.com – Internet : http://www.peterlang.com ). Collection « Action publique », n° 14. 2016, 234 p., 36 €, 29 £, 46,95 $. ISBN 978-2-87574-305-3.
Prolongement d’une recherche doctorale, cet ouvrage voit une sociologue se saisir d’un concept, le cosmopolitisme, qui connaît une acception très différente de celle qui prévalait dans l’esprit de Kant puisqu’il se trouve « au cœur de notre modernité démocratique, empreint de promesses et d’exigences (...) à la hauteur des écueils de sa concrétisation ». Louise Carlier le soumet à l’épreuve de sa réalité à Bruxelles en ce que les villes-métropoles sont aujourd’hui « le lieu du face-à-face entre le capitalisme mondialisé et ceux qu’il tend à exclure, et plus largement, des contradictions et des tensions qui divisent le monde contemporain ». Après avoir tour à tour situé le cosmopolitisme du point de vue de la sociologie et de celui de la philosophie, elle propose dans la première partie du livre une approche sociologique du cosmopolitisme en mettant ses pas dans les traces intellectuelles laissées par Robert Ezra Park qui, issu de l’Ecole de Chicago, s’est employé à marier approches écologique puis politique du cosmopolitisme, cette école de pensée ayant été ensuite « européanisée » par Isaac Joseph. De nature empirique, la deuxième partie est le fruit d’une enquête visant à prendre la mesure et comprendre les mobilisations urbaines qui ont façonné Bruxelles des années 1960 à aujourd’hui. Pourquoi Bruxelles ? D’abord parce que, dès le milieu du siècle dernier, cette ville (pas encore région à l’époque) abritait tout à la fois des représentants de la « classe transnationale » et de la « classe des désavantagés », selon les dénominations de Saskia Sassen : « le fonctionnaire européen et le demandeur d’asile, la ‘clientèle internationale’ et les ‘jeunes issus de l’immigration’ » sont d’emblée fortement présents dans la ville, alors même que celle-ci sera « travaillée tant par des mouvements supra- qu’infra-nationaux » de nature à influencer les formes qu’y prend le cosmopolitisme. De la sorte, Louise Carlier discerne différents modèles de cosmopolitisme où se croisent et s’articulent les dimensions écologiques et politiques de celui-ci, ainsi que les principes d’hospitalité et de citoyenneté. C’est l’histoire de ces rencontres et de ces tentatives d’adaptation qui sont contées et explicitées, le « ghetto européen » ne se révélant pas moins problématique que d’autres lieux où vivent d’autres « étrangers » de la capitale de l’Europe... (PBo)