*** HUBERT VEDRINE : Sauver l’Europe ! Editions Liana Levi (1 place Paul-Painlevé, F-75005 Paris. Tél. : (33-1) 44321930 – fax : 46336956 – Courriel : editions@lianalevi.fr – Internet : http://www.lianalevi.fr ). 2016, 94 p., 10 €. ISBN 978-2-86746-850-6.
Ministre français des Affaires étrangères dans le gouvernement de Lionel Jospin sous la présidence de Jacques Chirac après avoir été un proche collaborateur de François Mitterrand à l’Elysée, Hubert Védrine appartient à cette catégorie de Français qui ne conçoivent la construction européenne que soumise à l’emprise des souverainetés nationales, celles des grands pays en particulier. Il en fait à nouveau la démonstration dans ce petit livre qui le voit d’emblée poser ce diagnostic difficilement réfutable : « l’Europe, ou plus exactement l’Union européenne, est dans un état de grave déréliction ou tout au moins d’hébétude ». Dans les pages qui suivent, il analyse – en médecin, rebouteux ou charlatan, ses lecteurs choisiront... – les causes et la nature du mal qui rongent le malade européen, « cette construction admirable, idéaliste, mais aussi péremptoire et en partie artificielle » car ayant par trop voulu s’affranchir des Etats.
Aux yeux de l’auteur, point de doute, des élites européistes coupées des réalités ont pris le risque que le projet européen puisse un jour être tué par les citoyens, elles qui ont tout sacrifié à une intégration sans retenue, allant jusqu’à faire « de l’attachement légitime à la souveraineté, immense conquête démocratique, une tare ! » Or, le temps de la révolte des peuples a sonné, le rejet du traité constitutionnel par les Français en 2005 ayant été une première « véritable insurrection électorale » avant le tremblement de terre du Brexit. Aujourd’hui, observe-t-il non sans raison, les pays membres de l’Union comptent en moyenne environ 60% de citoyens sceptiques devant la tournure prise par la construction européenne (tandis que les europhobes oscilleraient entre 15 et 25% et les pro-européens traditionnels entre 15 et 20%, les fédéralistes et européistes militants ne pesant sans doute pas plus que 1% mais restant « encore influents auprès de certaines élites et dans les médias, les think tanks, les milieux économiques »...). Dans ce contexte de crise existentielle, l’auteur juge que de mauvaises réponses ont été imaginées par les milieux européistes, toutes relevant « de la fuite en avant institutionnelle » alors que « l’aspiration des peuples à une démocratie plus proche » devrait proscrire tout recours supplémentaire au niveau européen. En clair, il serait malsain d’envisager une « dépossession accrue des démocraties nationales », les capitales devant désormais se rendre d’urgence à cette évidence : « il faut, pour sauver le projet européen, le libérer du dogme européiste et le repenser ».
Les potions prescrites constituent la partie la moins irritante du livre, même s’il s’y trouve encore quelques idées répulsives. C’est le cas sur la forme quand l’auteur invite les gouvernements à imposer « à la Commission et au Parlement une authentique diète normative, par une subsidiarité massive et drastique, stoppant l’autisme réglementaire hypertrophié que les Etats ont eux-mêmes alimenté » ; reconnaître que la Commission Juncker s’est d’elle-même engagée dans cette voie aurait été plus élégant que cette logorrhée. Sur le fond, c’est bien pire encore car l’ancien ministre se veut le chevalier blanc de démocraties nationales bafouées. « C’est à partir du constat de la confiscation excessive de la démocratie » dans les Etats membres du fait de la tutelle européenne qu’il faut concevoir des solutions à la crise existentielle actuelle, argue-t-il, la priorité étant d’enrayer « la désaffection croissante des peuples ». C’est pourquoi il propose une « pause » dans l’intégration, assortie d’une « conférence refondatrice » à laquelle « les institutions européennes ne seraient invitées que dans un second temps » puisque son but serait notamment de « ramener la Commission à sa véritable mission d’origine », celle d’être une institution « extranationale » et non « supranationale ». Voilà qui, à l’évidence, prouve que certains responsables politiques français en sont restés, au plan européen, au temps du plan Fouchet, ne se résignant pas à ce que l’Union européenne ne soit pas seulement la somme – et le jouet – de ses Etats membres, mais aussi celle des citoyens européens, par-delà leur peuple respectif. Si Hubert Védrine n’a sans doute pas tort de considérer qu’il s’agit désormais « de réintéresser, de réengager des peuples exaspérés par la dépossession démocratique », ne se trompe-t-il pas à nouveau, comme d’autres responsables français avant lui, à propos de la capacité des Etats à traduire fidèlement ce que leurs citoyens veulent sur le plan européen ? Ne se fait-il pas plutôt, avec cette posture confirmée, le complice d’exécutifs qui n’ont cessé de se revendiquer de leur peuple pour instrumentaliser le projet européen en fonction de leurs intérêts propres ? Michel Theys
*** DOMONKOS SIK : Radicalism and indifference. Memory transmission, political formation and modernization in Hungary and Europe. Peter Lang (42-50 Eschborner Landstraße, D-60489 Francfort. Tél. : (49-69) 780700 – fax : 78070550 – Courriel : frankfurt@peterlang.com – Internet : http://www.peterlang.com ). 2016, 283 p., 53,20 €, 43 £, 69,95 $. ISBN 978-3-631-67417-8.
Pourquoi et comment une culture politique antidémocratique tend-t-elle à émerger actuellement un peu partout en Europe, y compris dans des démocraties confirmées ? C’est à cette question d’une brûlante actualité qu’un sociologue et philosophe hongrois apporte des réponses scientifiquement argumentées dans cet ouvrage. Fondant son analyse sur la théorie critique chère à Habermas, celui qui enseigne à l’Université Eötvös Loránd de Budapest y part en quête des conditions préalables à l’émergence d’une culture politique antidémocratique dans un cadre institutionnel démocratique, ce qui l’amène à s’intéresser de manière approfondie aux phénomènes de socialisation politique et, plus encore, de transmission de la mémoire. « Le radicalisme est inséparable de la modernité », affirme-t-il d’emblée, expliquant que les transformations qui permettent l’émergence de formes démocratiques d’intégration sociale fondées sur la rationalité et la justice permettent aussi celle de... totalitarismes, tant il est vrai que « émancipation et radicalisme ont été des potentiels de modernisation opposés à travers l’histoire des pays européens ». Ces affirmations, cet intellectuel que Viktor Orban ne porte certainement pas dans son cœur les étaie en analysant tout d’abord, et très minutieusement, l’émergence d’une « culture politique antidémocratique » en Hongrie où, montre-t-il, le parti Fidesz au pouvoir et le parti d’extrême droite Jobbik, pour différents qu’ils soient, témoignent de « l’indifférence des citoyens hongrois quant aux principes démocratiques, d’un manque fondamental de culture démocratique ». Ce qui en est la cause principale, explique-t-il ensuite en élargissant un peu son champ d’observation, c’est que la Hongrie comme les autres pays d’Europe centrale se sont depuis le départ réconcilié avec la modernisation de « manière erronée », ce notamment en raison de la manière dont le passé y est vécu car les partis politiques ont à ce point colonisé la sphère de la transmission de la mémoire publique qu’ils ont entraîné « un vide d’interprétations mutuellement acceptées des traumatismes du 20ème siècle ». Du coup, la Hongrie serait aujourd’hui devenue un « incubateur de radicalisme », ses régions larguées lors de la transition ouvrant grandes leurs portes aux réponses populistes apportées pour répondre aux défis de la modernité tandis que les autres versent, elles, dans l’indifférence. Le problème, c’est que ce constat ne vaut pas que pour la seule Hongrie, ni même pour la seule Europe centrale : sur la base d’études menées dans ces deux types de régions dans treize autres pays (Allemagne, Croatie, Danemark, Espagne, Estonie, Finlande, Grèce, Lettonie, Portugal, Slovaquie et Royaume-Uni, ainsi que Géorgie et Russie), les incubateurs de radicalisme seraient partout, ce qui fait planer une menace majeure sur l’Europe entière ! A l’évidence, cette étude (notamment permise grâce à un financement de l’Union...) mérite de figurer en bonne place parmi les livres à lire impérativement par les responsables politiques européens. (PBo)
*** DOROTA PIETRZYK-REEVES : Civil Society, Democracy and Democratization. Peter Lang (42-50 Eschborner Landstraße, D-60489 Francfort. Tél. : (49-69) 780700 – fax : 78070550 – Courriel : frankfurt@peterlang.com – Internet : http://www.peterlang.com ). Collection « Warsaw Studies in Philosophy and Social Sciences », n° 6. 2015, 208 p., 56 €, 45 £, 72,95 $. ISBN 978-3-631-66526-8.
Le concept de société civile, en tout cas la manière dont il a été utilisé dans l’analyse des processus de démocratisation en Europe centrale post-communiste, s’est révélé moins utile que certaines ne le laissaient entendre. Telle est la conclusion principale tirées dans cet ouvrage par Dorota Pietrzyk-Reeves au terme de dix années de recherche. Enseignant aujourd’hui la philosophie politique à l’Université Jagellonne de Cracovie, elle a de la sorte visé deux objectifs : i) vérifier la justification de l’utilité continue du concept de société civile et, surtout, le jauger tout particulièrement à travers la période de transition en Europe centrale ; ii) contribuer à la théorie normative démocratique qui met désormais de plus en plus l’accent sur les modèles participatifs et délibératifs de la démocratie. C’est pourquoi elle s’intéresse notamment à la question de la citoyenneté dans le cadre d’une démocratie délibérative et à ma sphère publique appréhendée comme une arène de participation politique. L’auteur revient aussi sur certains des défis auxquels les sociétés européennes post-communistes ont eu – et doivent encore pour certaines... – faire face suite à l’effondrement de l’ancien système, qu’il s’agisse de la corruption, de la participation citoyenne, de l’obligation de rendre des comptes pour les politiques, de la difficulté à assurer la consolidation démocratique, avec l’unité civique et l’Etat de droit qu’elle suppose... Le tout compose un livre savant qui ravira les politologues. (PBo)
*** NADIA VALAVANI : Troisième mémorandum : le renversement d'un renversement. Les preuves collectives d'une réfutation collective. Editions Livanis (98 rue Solonos, GR-10680 Athènes. Tél. : (30-210) 3661200 – fax : 3617791 – Courriel : webmaster@livanis.gr – Internet : http://www.livanis.gr ). 2016, 376 p., 15,95 €. ISBN 978-960-14-3120-8.
La période de deux ans 2015-2016 a la densité historique de décennies. Une grande majorité du peuple grec a posé un geste d'émancipation du joug du mémorandum en portant, avec Syriza, un premier parti de gauche au pouvoir dans l’Union européenne. Par cet acte électoral semblait s’ouvrir une expérience inédite porteuse d’espoir en un avenir social meilleur. C’était compter sans les « partenaires prêteurs » qui ont entamé un véritable siège politique et économique, sans précédent dans l’histoire récente. En revanche, le peuple a fourni au gouvernement l'énorme puissance de son « non » lors du référendum du 5 juillet 2015, capital qui a été dilapidé par direction du gouvernement et de Syriza sous la forme d’une capitulation désastreuse. Le troisième mémorandum est littéralement la preuve d’un « renversement d'un renversement » qui a déchiré Syriza. C’est ce qui est expliqué dans ce livre par l’économiste Nadia Valavani, membre de ce parti et ministre adjointe des Finances chargée de la fiscalité et des biens public jusqu’à sa démission le 13 juillet 2015, quand a été annoncé le contenu de l'accord conclu avec les prêteurs et coulé un mois plus tard dans le troisième mémorandum. Ayant depuis abandonné Syriza, elle explique en quoi cette reddition en rase campagne a signé la colonisation permanente du pays et institutionnalisé le « kidnapping », unique au monde, de recettes publiques nationales. De la sorte, les idées de la gauche ont été bafouées, non seulement en Grèce, mais carrément au plan international puisque c’est l’axiome néolibéral selon lequel « il n'y a pas d'autre solution » qui a gagné partout dans les esprits. Avec l'ambition persistante de repousser cette doctrine dangereuse et pas conforme à ce moment de l’histoire, l’auteure apporte des documents personnels qui justifient les actes de ceux qui sont entrés en résistance à cette époque, et qui n’ont pas voulu rendre les armes depuis. (AKa)
*** THANOS PAPADOPOULOS : Qui et comment nous ont-ils conduits à la faillite ? L’histoire de la période d’après les Colonels. Editions Gutenberg (37 rue Didotou, GR-10680 Athènes. Tél. : (30-210) 3642003 – fax : 3642030 – Courriel : info@dardanosnet.gr). 2016, 239 p., 9 €. ISBN 978-960-01-1828-5.
La crise a entraîné les mémorandums, pas l’inverse. Ecrivain et journaliste, Thanos Papadopoulos s’emploie à expliquer de manière critique, dans ce livre, les raisons qui ont conduit la Grèce à la quasi faillite. Il indique ainsi que celle-ci a gaspillé aux alentours de 800 milliards d’euros au cours des quarante dernières années, soit environ 350 milliards d'euros de subventions européennes et 430 milliards empruntée. Où est allé cet argent ? Il a servi, accuse-t-il, à créer les armées partisanes des partis politiques, de l'État et même de la société : en 1980, le nombre total d'employés rémunérés par l'Etat ne dépassait pas 400.000 personnes ; en 2009, on comptait... 1,135 million de fonctionnaires. En outre, l'Etat a financé, au moyen de prêts légaux comme illégaux, les agriculteurs, les commerçants, les entrepreneurs, les médecins, les avocats, les ingénieurs, les industriels, les armateurs, les pharmaciens, les agents des douanes, les filles non mariées... En outre, l’Etat a octroyé une retraite anticipée à des personnes âgées de... 15, 20 et 25 ans, mais aussi des retraites à des gardiens de but, à des chauffeurs de taxi... aveugles, à des nonnes enceintes et à des femmes accouchant... tous les deux ou trois mois ! Tout cela avec l’argent des autres ! Actuellement chroniqueur pour le journal "Ta Nea", l’auteur apporte de nombreuses preuves pour étayer ses accusations et faire comprendre pourquoi la Grèce est empêtrée dans un problème sans nom. (AKa)
*** SAKIS MOUMTZIS : Syriza : escroqueries et désillusions. Editions Epikentro (9 rue Kamvounion, GR-54621 Thessalonique. Tél. : (30-231) 0256146 – fax : 0256148 – Internet : http://www.epikentro.gr ). 2016, 448 p., 15 €. ISBN 978-960-458708-7.
Juriste et membre du comité de rédaction de la revue « Agonas » (Lutte), Sakis Moumtzis rassemble dans ce livre des textes écrits pendant la période critique pour la Grèce allant de 2014 à 2016, mais qui restent valables pour comprendre les choix politiques alors posés et éclairants en tant que matériel historique pour les analyses de comportement. Y sont ainsi entre autres analysés l'aventurisme et la rhétorique politiques exacerbés qui ont prévalu en cette période, les six mois tragiques qui ont été des élections de janvier 2015 à l’épisode tragique du référendum, le mythe de la négociation prétendument dure, le flirt de certains avec le Grexit, la profondeur du dommage causé à l'économie nationale par toute cette régression ponctuée par la signature du troisième mémorandum, la dramatique dérive institutionnelle, l’embarras ensuite causé par le début de l’afflux de réfugiés. « Au cours des deux dernières années, on ne peut pas dire que nous nous sommes ennuyés », observe dans sa préface Evangelos Venizelos, l’ancien président du Pasok et ex-Premier ministre adjoint précisant aussitôt : « Au contraire. Mais le coût de cette pièce du théâtre mise en scène à la fois comme un drame et une comédie est très lourd et très cher : les dommages causés pendant cette période vont retomber sur toute une génération ». (AKa)