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Bulletin Quotidien Europe N° 11747
REPÈRES / RepÈres

Le 'Rideau de fer', le paravent et la feuille de vigne

Jean-Claude Juncker est un homme madré. Nombreux ont été les commentateurs qui se sont gaussés du caractère timoré du Livre blanc sur l’avenir de l’Union que la Commission européenne qu’il préside a présenté le 1er mars dernier (EUROPE 11736). Sur le ton de l’humour, à l’instar d’un certain Nicolas qui, sur le blog ‘Regards d’un Européen’, en tira la morale suivante : « Si du Sinaï Moïse rapporta dix commandements, alors il ne faut peut-être pas s’étonner que du haut du Berlaymont – le bâtiment de la Commission européenne à Bruxelles –, son président Jean-Claude Juncker revienne avec seulement cinq scénarios d’avenir pour l’Union européenne ». Non sans acrimonie et perfidie dans d’autres cas, par exemple lorsque la fédéraliste italienne Federica Carminati s’est désolée, dans Europe Today, de « l’(in)signifiance politique » de ce document en comparaison de celui qui, sous Jacques Delors en 1985, avait balisé la voie devant conduire au grand marché sans frontières intérieures et au Traité de Maastricht, donc à la monnaie unique. Elle n’a pas tort, le souffle n’est pas identique...

La Commission et son président ont-ils donc été incapables, cette fois, d’indiquer clairement la voie et le but à atteindre avec la « résolution et détermination » qui animaient la Commission Delors ? Est-ce à dire que le Collège actuel accepte, lui, que l’Europe puisse retomber « dans la médiocrité » ? Non, mais voilà, les temps ont bien changé. Deux prises de position en attestent. La première est de Luuk van Middelaar qui, dans le quotidien belge Le Soir, juge que, « en listant ces scénarios, la Commission et son président ont mis sur la table la gamme des possibles » ; toutefois, l’historien et philosophe politique néerlandais qui servit de plume au président Van Rompuy a auparavant justifié la prudence de la Commission, tant il est vrai, explique-t-il, que celle-ci n’est pas « comme un gouvernement d’un État national » et que « c’est le Conseil européen (...) qui va débattre de l’orientation à prendre pour l’avenir de l’Union européenne » (3 mars).

On ne peut mieux faire comprendre que le temps n’est plus où la Commission incarnait l’intérêt général et était la gardienne des Traités : dans l’esprit de certains, elle n’a plus aujourd’hui à fonctionner que comme secrétariat du Conseil européen ! L’auteur de la deuxième prise de position le confirme d’ailleurs de manière parfaitement explicite : « de la Commission, on pourrait attendre qu’elle soit forte sur le plan de l’exécution plutôt que pour penser l’avenir ». Qui a osé cette énormité ? Un membre du parti de... Jean-Claude Juncker ! Oui, vous avez bien lu, le Pr. Ziga Turk est membre du Conseil académique du Centre d’études européennes Wilfried Martens, émanation du Parti populaire européen, et n’hésite pas à tenir un propos qui lui aurait valu l’opprobre sinon l’exclusion si Konrad Adenauer, Walter Hallstein ou Helmut Kohl étaient encore aux affaires.

Mais voilà, Ziga Turk n’est pas Allemand, mais Slovène. Peut-être n’est-il pas vraiment démocrate-chrétien non plus, son Parti démocratique slovène pouvant fort bien être seulement conservateur, ce qui a pu suffire à lui ouvrir les portes d’un « parti » européen ayant mis certaines de ses convictions sous le boisseau contre un plat de lentilles électorales. En tout cas, ce qui est certain, c’est que le Pr. Turk est un ‘jeune’ Européen, le ressortissant d’un des dix pays entrés lors de l’élargissement « big bang » en 2004.

Jean-Claude Juncker le connaît-il personnellement ? Sans doute, mais peu importe : en vétéran des cénacles européens, l’ancien Premier ministre luxembourgeois sait combien l’Union européenne d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec l’Europe communautaire du temps de Delors. Depuis les derniers élargissements, les mentalités ont radicalement changé dans les sphères dirigeantes, signant en réalité la victoire posthume des idées du général de Gaulle, chantre précurseur de l’intergouvernementalisme, sur celles, « communautaires », de Schuman et Monnet. D’où la consécration du Conseil européen comme souverain omnipotent, mais impotent, de l’Union actuelle.

La dernière réunion des chefs d’État et de gouvernement a démontré l’étendue des dégâts qui en découlent (EUROPE 11743). L’un de ceux-ci est le souci des pays de Visegrád – et, plus largement, des ‘nouveaux’ membres – d’éviter qu’un ‘Rideau de fer’ ne soit à nouveau dressé en Europe à l’initiative des pays souhaitant aller un peu plus loin dans l’intégration. Même s’ils n’ont pas cautionné la posture délirante adoptée par la délégation polonaise, tous considèrent que rien ne peut être mis en chantier qui puisse porter ombrage à l’État-nation. Là est, en réalité, le ‘Rideau de fer’ qui déchire désormais l’Union, les interdits des uns composant un cocktail délétère avec l’hypocrisie des autres.

Le sachant, Jean-Claude Juncker a jugé bon de n’abattre ses cartes qu’à bon escient. Par les cinq scénarios que sa Commission a soumis le 1er mars, il a l’habileté de contraindre enfin « les gouvernements, le Parlement européen et les parlements nationaux, l’opinion publique et les sociétés civiles, à sortir une fois pour toutes de l’ambiguïté ». Celle-ci a trop longtemps été le paravent derrière lequel les capitales – toutes les capitales, tous les exécutifs nationaux ! – camouflaient leur volonté permanente de tirer à chaque coup égoïstement les marrons du feu, quitte à ce que ce soit au détriment du projet européen lui-même et, surtout, des citoyens européens.

En clair, ce Livre blanc sur l’avenir de l’Union a été pensé pour être la feuille de vigne qui montrera au grand jour que le roi est nu, car le Conseil européen aura, cette fois, à vraiment se dévoiler. Sans plus de pudibonderie nationale ou nationaliste. Jean-Claude Juncker l’a promis : c’est dans le discours sur l’état de l’Union qu’il prononcera en septembre prochain qu’il abattra ses cartes à la lumière des premières cogitations des capitales. Gageons que sa posture sera alors celle du Commandeur bien décidé à remettre l’église au milieu du village communautaire ! Si ce n’est pas le cas, il ne restera plus qu’à se résigner et à s’en remettre, sans plus d’illusions, à un président du Conseil européen qui est, avec vingt-six voix à peine, pas même vingt-sept, la personnalité politique la plus mal élue au monde...

Michel Theys

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