Partout en Occident se vit un temps de « fatigue démocratique », pour reprendre le diagnostic posé par France Stratégie dans un récent rapport intitulé « Lignes de faille ». Ce club d’étude et de prospective rattaché au Premier ministre français n’a ausculté que le « patient » France pour le poser, mais les symptômes qu’il observe ne sont pas propres à l’Hexagone. Le résumé que vient d’en faire notre confrère Gérard Courtois (Le Monde, 19/10/2016) en atteste : « chute de la participation aux élections, qui a baissé, en moyenne, de 20 points depuis les années 1970 ; critique d’une élite politique jugée coupée des réalités, peu représentative et, qui plus est, majoritairement corrompue ; défiance envers les partis politiques sans équivalent en Europe » (vraiment ?) « puisque 5% seulement des Français leur font confiance ; enfin, doute profond dans la capacité des responsables politiques à influencer le cours des choses conformément à la volonté du peuple ». Il serait fort surprenant que l’état de santé des démocraties italienne, espagnole, hongroise ou polonaise, par exemple, soit beaucoup moins préoccupant, quand bien même leurs histoires ne sont pas identiques…
En bonne logique, il appartiendrait donc aux hommes et aux femmes politiques de tous les pays où la fatigue démocratique est ressentie de se vouloir au chevet du patient. Avec une bonne dose d’humilité, tant il est vrai que leur responsabilité est peu ou prou engagée pour avoir été plus ou moins longtemps au pouvoir. À l’évidence, cette posture empreinte d’honorabilité n’a pas la cote dans les lieux où le pouvoir s’exerce ou se brigue. Non, l’heure y est plutôt, pour certains, à prêter une oreille complaisante et de plus en plus attentive aux chants populistes, aux refrains démagogiques qui donnent au « bon peuple » le sentiment d’être compris, en tout cas de se voir caressé dans le sens de ses émotions.
Dans Mediapart, Christian Sazmon vient de juger que « Donald Trump est la métaphore qui éclaire notre désarroi politique, comme une apparition fantomatique de ce qui travaille la société américaine et les sociétés occidentales », lui dont « le capital symbolique (…) se nourrit des frustrations et des haines du Blanc furieux, qu’il attise et recycle dans la haine de l’autre, la femme, l’étranger, le migrant, le musulman… ». Il se veut, en quelque sorte, le porte-parole d’une Amérique qui doute d’elle-même. Le problème, c’est que ce type d’apparitions fantomatiques se multiplie, y compris de ce côté de l’Atlantique. Enseignant la théorie politique et l’histoire des idées à l’Université de Princeton, Jan-Werner Müller a lancé récemment cette mise en garde : « Parler avec les populistes, ce n’est pas parler comme eux ». À l’évidence, Theresa May et plusieurs membres de son gouvernement n’ont guère fréquenté ses cours. Nicolas Sarkozy non plus. Ni Jean-Luc Mélenchon. La salve d’idées répugnantes qui a été tirée par l’establishment conservateur lors du congrès de Birmingham est la preuve désespérante que ce sont désormais les idées xénophobes et nationalistes chères aux populistes du UKip qui prévalent à Downing Street. « Theresa May est (…) la Première ministre qui applique le programme de ce parti nationaliste », a tranché l’économiste Paul De Grauwe qui, en sa qualité d’enseignant « étranger » à la London School of Economics, est invité par le Foreign Office à ne plus s’exprimer sur le ‘Brexit’ et ses conséquences. La seule bonne nouvelle venant de Londres, c’est que la ministre de l’Intérieur, Amber Rudd, s’est finalement sentie contrainte de revenir sur sa promesse de n’accorder des visas qu’aux étrangers qui ne viennent pas « voler » des emplois pouvant être occupés par des travailleurs britanniques. Mais il n’empêche, promis juré, Theresa May sera l’intraitable protectrice du bon peuple britannique, trop longtemps victime de « trop de personnes en position de pouvoir » qui « agissent comme s’ils avaient plus en commun avec l’élite internationale qu’avec les gens en bas de la rue, les gens qu’ils emploient et qu’ils croisent sur le trottoir ».
Ces… mâles propos ont valu à Theresa May un tweet de félicitation de… Marine Le Pen. Normal : les extrémistes ont le don de mettre le doigt sur des situations problématiques en vue d’y apporter des solutions qui, relevant au mieux de la démagogie qui est leur fonds de commerce, ne peuvent que les rendre bien pires encore. Dans les années 1930, certains aussi partaient en croisade contre les « élites », toutes naturellement pourries. Il faut se souvenir où ces Savonarole des temps modernes ont conduit le monde lorsqu’on entend, aujourd’hui, Nicolas Sarkozy se vouloir le porte-parole de « la France d’en haut », redonnant vie au concept de « pays réel » opprimé par le pays légal et ses élites. Il importe de se souvenir où les délires nationalistes et xénophobes ont conduit l’Europe quand, comme l’a rappelé le Pr. Dominique Reynié dans le quotidien belge Le Soir (7/10/2016), « Mélenchon, classé à gauche, dit en juillet dernier devant le Parlement européen que les travailleurs détachés viennent ‘voler le pain’ des travailleurs nationaux ».
Ces propos, ces positionnements, ceux qui prévalent en Hongrie ou en Pologne notamment, sont les révélateurs de la résurgence d’un état d’esprit politicien opportuniste qui n’a pas d’autre ambition que de permettre la préservation de parcelles de pouvoir – ou, mieux, la restauration de pouvoirs forts, Poutine étant sur ce plan un modèle – à l’abri de frontières nationales. Le même mal gagne les États-Unis où une victoire de Donald Trump signerait, à tout le moins, un retour triomphant à l’isolationnisme.
Comment est-il possible de se sortir de ce bourbier où s’enlise la démocratie bien comprise – et l’idéal européen avec elle ? À qui les Européens peuvent-ils se fier pour se sortir sans trop de dégâts majeurs de ce mauvais pas ? À eux-mêmes ! En réalité, trois possibilités s’ouvrent à eux.
La première, c’est de céder, comme 52% des Britanniques, aux sirènes mensongères des extrémistes et autres nationaux-populistes. Ce choix majoritaire doit être respecté, mais les 48% de citoyens britanniques qui en sont les victimes ne doivent pas être oubliés. Dans d’autres États membres où l’exemple britannique pourrait se révéler tentant, il sera utile de réfléchir au sort qui est réservé à la minorité…
La deuxième possibilité, c’est de s’en remettre à nouveau, passivement, aux responsables politiques réalistes à qui l’on doit l’Europe telle qu’elle est. Cette Europe dont de plus en plus de citoyens se détournent parce que, à un titre ou à un autre, elle ne paraît pas juste, pas équitable, pas soucieuse de l’ensemble de ses habitants. C’est de s’en remettre une fois encore aux dirigeants et partis nationaux qui instrumentalisent l’Europe au gré de leurs intérêts, le bien commun européen n’étant jamais l’objet de la quête de l’institution dévoyée qu’est le Conseil européen, symbole de l’Europe intergouvernementale qui s’est imposée au détriment de la méthode communautaire.
La troisième possibilité, c’est que les citoyens deviennent eux-mêmes les bâtisseurs de l’Europe, qu’ils la bâtissent en fonction de leurs aspirations propres, sans que les dirigeants politiques puissent encore s’octroyer le droit de s’exprimer en leur nom. À l’évidence, c’est la voie qui peut sembler la plus périlleuse car elle donne l’impression de laisser le champ libre aux forces populistes. Pourtant, comme vient de l’observer notre confrère Arnaud Leparmentier dans Le Monde (13/10/2016), « la majorité silencieuse n’est pas toujours du côté qu’on croit ». Si les partis extrémistes et populistes aiment surfer sur l’opinion publique et caresser ses plus bas instincts, il serait bon de se souvenir qu’il existe aussi une société civile active, combative, porteuse d’idéaux divers. Indocile et casse-pieds, sans aucun doute, mais pas au point de refuser de lui prêter l’oreille, avance le politologue de Princeton Jan-Werner Müller : « Lorsque les dirigeants de l’Union européenne affirment que Syriza ou Podemos seraient des partis populistes, dans le but de réduire au silence toute critique des rapports néolibéraux dominants, il s’agit d’une attaque politique, d’autant plus erronée que le populisme partage avec la technocratie la conviction d’avoir ‘la’ réponse à tous les problèmes ».
Il serait donc fort sage de sortir le projet européen des petits cercles dirigeants traditionnels où il s’étiole avant qu’il ne soit trop tard. Ce qui est encourageant, c’est que des initiatives en ce sens semblent sur le point de poindre. Ainsi en est-il, par exemple, de l’idée d’Alain Juppé, candidat à la candidature à l’Élysée, que soit organisée « une grande conférence avec des intellectuels, des artistes, des hommes politiques » en vue de « réfléchir sur ce qu’est aujourd’hui l’identité européenne ». Mieux, il y a Emmanuel Macron qui propose, afin de « recréer la confiance », d’organiser « une convention démocratique pendant six mois ou un an » dans les vingt-sept pays de l’Union afin de « réinterroger les gens sur ce qu’ils attendent », de telle manière que soit ainsi construit « un projet politique commun, pas une somme illisible manipulée par tous », et qu’il soit soumis « ensuite à la validation de tous les États membres, par référendum dans les pays qui le souhaitent » (Le Soir, 19/10/2016). L’ancien ministre français de l’Économie donne ainsi du crédit aux écologistes européens qui, comme réponse au ‘Brexit’, proposent dans le Green European Journal d’organiser une « Assemblée instituante européenne », celle-ci, « composée de citoyens tirés au sort », ayant pour mission de discuter en vue de faire émerger « l’idée d’une communauté de destin dont les membres se sentent redevables les uns vis-à-vis des autres ». On le voit, il y a foisonnement d’idées – l’auteur de ces lignes n’ayant pas oublié l’idée déjà défendue à deux reprises dans Repères d’organiser une Convention des jeunes de moins de 35 ou 40 ans, eux qui, les Britanniques comme les Suisses et tous les autres Européens, auront à vivre l’Europe dans les années à venir. C’est heureux et prometteur. C’est la preuve que certains ne se résignent pas. Demain, l’Europe deviendra peut-être enfin un projet partagé activement par ses citoyens. Michel Theys