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Bulletin Quotidien Europe N° 11566
Sommaire Publication complète Par article 27 / 27
SUPPLÉMENT HEBDOMADAIRE / Bibliothèque européenne

N° 1142

*** CAN BÜYÜKBAY: Euroscepticism in Turkey. Power and Beyond. Peter Lang (1 Moosstrasse, P.O. Box 350, CH-2542 Pieterlen. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). 2015, 267 p.. ISBN 978-3-631-66685-2.

Politologue enseignant à l'Université turco-allemande d'Istanbul, Can Büyükbay examine fort utilement, dans cet ouvrage résolument scientifique, la formation de l'euroscepticisme dans le discours de la société civile. Sa démarche vaut pour un nombre croissant de pays, mais il se focalise sur le cas spécifique de la Turquie à la lumière de sa possible adhésion à terme à l'Union européenne, des luttes politiques en cours à ce propos entre les différents camps politiques turcs et du discours général que la question alimente dans le monde occidental. Basée sur des entretiens avec des dirigeants d'organisations de la société civile et sur une analyse critique des discours, l'étude permet de mieux comprendre comment les dirigeants de la société civile turque voient l'Europe et évaluent une éventuelle participation du pays à l'intégration européenne.

Parmi les principaux enseignements qu'il tire, l'auteur souligne que les stratégies argumentaires des forces eurosceptiques sont multiples en Turquie, variant selon leur arrière-plan idéologique et selon le regard positif ou négatif qu'elles posent par rapport au parti AKP au pouvoir. Il en déduit qu'une diversité similaire doit valoir chez les eurosceptiques ailleurs en Europe, raison pour laquelle il juge nécessaire une approche plus globale pour bien comprendre le concept de l'euroscepticisme. Il observe par ailleurs que ses interlocuteurs conservateurs et se revendiquant de l'islam utilisent de manière interchangeable les termes « Europe », « Union européenne » et « Occident », ce qui tend à démontrer, selon lui, que la mouvance islamo-conservatrice voit l'Union européenne plus comme une structure culturelle et civilisationnelle que comme une structure politique supranationale. Tout au contraire, dans les discours des dirigeants des organisations proches des kémalistes, des Alevis et des forces de gauche, aucune confusion n'est faire entre les trois dénominations. Par contre, ces mêmes acteurs, en particulier ceux de gauche, établissent un lien entre l'Union et l'AKP, les percevant comme « les représentants de valeurs néolibérales », ce qui explique, à les entendre, le soutien que l'Union n'a cessé d'apporter au parti du président Erdogan depuis son arrivée au pouvoir. Autre constat: la société civile turque ne voit pas l'Union européenne comme une entité homogène, mais plutôt comme une mosaïque de sensibilités politiques et d'intérêts. Enfin, l'auteur note aussi l'usage, dans la partie islamo-conservatrice, de références multiples au monde ottoman qui tendent à crédibiliser le régime Erdogan face à l'Europe. Pierre Bouvier

*** GÜRKAN CELIK, JOHAN LEMAN, KAREL STEENBRINK (sous la dir. de): The Western Journey of a Turkish Muslim Movement. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (1 rue Maurice, B-1050 Bruxelles. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). 2015, 311 p.. ISBN 978-2-87574-275-9.

Le mouvement Hizmet, créé par Fethullah Gülen en Turquie dans les années 1960, est implanté dans plus de 160 pays à l'heure actuelle. Les membres de Hizmet constituent l'une des minorités musulmanes les moins visibles au sein des sociétés occidentales. Ils ne construisent pas de mosquées et n'organisent pas de réunions de prière, contrairement aux maîtres soufis ou aux musulmans adeptes d'un islam institutionnel. En revanche, ils ouvrent des écoles se voulant émancipatrices et sans enseignement religieux, entretiennent des réseaux entrepreneuriaux, publient le journal Zaman, décliné en différentes versions nationales, et gèrent des associations qui promeuvent le dialogue ainsi que les rencontres interculturelles et interreligieuses. Ils se réunissent en petits groupes chez des particuliers pour organiser des sohbets, conversations spirituelles sur la foi, la religion et la société, ainsi que pour discuter de projets liés au mouvement Hizmet à la lumière des enseignements prodigués par Fethullah Gülen dans ses livres et ses interventions publiques.

Cet ouvrage offre dans sa première partie une présentation générale de la pensée et des pratiques de Fethullah Gülen, traitant notamment des aspects intellectuel, théologique, économique et sociopolitique de cette pensée. La deuxième partie présente six études de cas traitant de pays dans lesquels le nom de cet ancien allié du président Erdogan devenu l'une de ses bêtes noires a été associé à une grande diversité d'activités sociales dans les domaines de l'éducation, des médias, de l'entreprise, du dialogue, du soutien à l'intégration et de la défense des droits de l'homme: la Belgique, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la France, l'Allemagne et l'Albanie. Bien que les membres de Hizmet soient relativement peu nombreux et qu'ils travaillent de façon très décentralisée, ils comptent parmi les personnes les plus instruites et les plus impliquées socialement au sein des communautés turcophones de leurs pays respectifs. Aussi cette étude met-elle en lumière l'impossibilité de penser ce mouvement dans le cadre de catégories de pensée traditionnelles préétablies et donc de le qualifier en bloc de "conservateur", "progressiste", "piétiste", etc.. (PLa)

*** IOANNIS GRIGORIADIS: La religion et le nationalisme en Grèce et en Turquie: une « sainte entente ». Éditions Epikentro (9 rue Kamvounion, GR-54621 Thessalonique. Tél.: (30-231) 0256146 - fax: 0256148 - Courriel: http://www.epikentro.gr ). 2015, 266 p., 17 €. ISBN 978-960-458-572-4.

Dans ces pages, un professeur adjoint au Département de science politique de l'Université de Bilkent à Ankara explore quelle a été l'évolution du rôle de la religion dans la formation des identités grecque et turque. En un siècle environ, les nationalismes grec et turc sont passés d'une franche hostilité envers la religion à une « sainte entente » née du « constat » que la nation et la religion ne sont pas des ennemis, mais bien des données complémentaires. Comme le note l'auteur, également chercheur à la Fondation hellénique de politique européenne et étrangère, la religion a offert son symbolisme au nationalisme développé dans chacun de ces deux pays et y a contribué à l'édification des deux nations. Aujourd'hui, la religion reste d'ailleurs toujours le principal critère pour la définition des peuples grec et turc. Au terme de cette première étude comparative sur le rôle de l'islam et de l'orthodoxie dans la configuration de ces deux nationalismes, l'auteur avance que la montée en puissance du facteur religieux dans chacun de ces pays peut être comprise comme étant le fruit de la volonté absolue d'assurer l'intégration de la population autour de valeurs religieuses, avec les implications qui ne peuvent manquer d'en résulter sur le plan de la diversité ethnique, linguistique et culturelle. (AKa)

*** ANDREAS THEOFANOUS: La gouvernance et l'économie politique d'une fédération chypriote. Éditions Sideris (116 rue Solonos, GR-10681 Athènes. Tél.: (30-210) 3833434 - fax: 3832294 - Courriel: contact@isideris.gr). 2016, 292 p., 18 €. ISBN 978-960-080725-7.

Toute normalisation des relations entre la République de Chypre et la Turquie ne manquerait pas d'avoir des résultats positifs. Il en serait de même si une solution fédérale réunifiant l'île était trouvée. Mais Ankara et les dirigeants chypriotes turcs s'en tiennent à l'idée d'une solution qui verrait la République de Chypre être remplacée par une nouvelle entité étatique fondée sur deux États constituants mutuellement validés. Cette approche fondée sur l'amélioration du statu quo et, partant, de la situation économique serait fatale, irréversible et dangereuse. C'est ce qu'estime le Pr. Andreas Theofanous pour qui il est douteux, voire carrément impossible, d'imaginer Chypre dans la zone euro sur une telle base. A ses yeux, les négociations doivent être fondées sur des piliers nationaux de nature fédérale et/ou religieuse en s'inspirant du concept de la « démocratie consensuelle ». Il est notamment nécessaire de susciter un degré élevé de tolérance afin que des compromis acceptables par les deux parties poussent être conclus. Il faudrait impérativement refuser les modèles qui conduisent généralement à un dysfonctionnement, des frictions et des frustrations, à l'instar de l'exemple négatif de la Bosnie. Il faut au contraire s'employer à bâtir un cadre fédéral unificateur qui réponde à des coûts administratifs supportables et encourage la formulation d'objectifs communs. L'auteur souligne enfin l'importance de disposer d'un processus évolutif permettant entre autres des ajustements territoriaux. Le livre est ponctué par une riche bibliographie. (AKa)

*** NORBERT EITELHUBER: Russland im 21. Jahrhundert. Reif für eine multipolare Welt? Eine Analyse der strategischen Kultur Russlands und das daraus abgeleitete Erfordernis einer konfliktsensiblen Außen- und Sicherheitspolitik gegenüber Russland. Peter Lang (voir coordonnées supra). Collection « Sicherheit in der multipolaren Welt », n° 3. 2015, 484 p.. ISBN 978-3-631-66946-4.

Dans l'objectif de répondre à la question posée par le titre de sa thèse, à savoir l'aptitude de la Russie à être un acteur international dans le monde multipolaire du XXIème siècle, Norbert Eitelhuber cherche à se mettre à la place de la Russie pour comprendre sa perception du monde qui l'entoure. Pour ce faire, il rejette les approches néo-réalistes qui n'ont, selon lui, qu'une valeur explicative très limitée pour mettre en lumière les mobiles d'action profonds de la politique extérieure russe. Il privilégie en revanche une approche culturaliste, cherchant à identifier la culture stratégique de la Russie. Après avoir justifié ce choix, il appuie sa définition de la culture stratégique russe sur l'histoire de la Russie et sur le rappel des principaux concepts à la base de la politique étrangère russe. Pour lui, l'effondrement de l'Union soviétique constitue une rupture fondamentale dans la culture stratégique russe, en diminuant notamment l'importance du facteur militaire dans la conception générale de la politique étrangère. L'auteur estime que ceci est une chance pour les Occidentaux, d'autant plus que la Russie aurait, toujours selon l'auteur, abandonné la conception impériale de la puissance et aurait adopté le "soft power" comme mode d'action. Norbert Eitelhuber conclut sa thèse par le pari que, si la communauté internationale est prête à accepter un monde multipolaire et à satisfaire le désir légitime de reconnaissance de la Russie, il sera alors possible d'éviter le retour de la confrontation avec ce pays.

Sur le plan méthodologique, l'auteur a certainement été gêné dans son travail par sa méconnaissance du russe pour des raisons facilement compréhensibles, mais également parce que les productions des pays russophones (Russie et anciens pays soviétiques) publiées en d'autres langues ont parfois vocation à donner une image erronée de la réalité. Pourtant, Norbert Eitelhuber parvient en partie à surmonter cet obstacle au moyen d'une bibliographie variée et richement documentée, ainsi qu'en faisant également référence à des sources en russe traduites. Sa démarche générale, productrice d'un apport théorique et pratique conséquent, lui permet effectivement de casser certains clichés sur la Russie et de bien saisir certains éléments de civilisation russe. Il est également intéressant d'observer que les approches culturalistes mettant en avant la culture politique sont fréquemment adoptées en sociologie politique dans les pays russophones ; doit-on considérer ceci comme un signe supplémentaire de l' "imprégnation réussie" de culture russe de la part de l'auteur ? (GLe)

*** ILIAS THERMOS: Les révolutions dans le 20ème siècle: la Russie, la Chine, le Vietnam, Cuba. Editions Sideris (voir coordonnées supra). 2015, 352 p., 18 €. ISBN 978-960-08-0697-7.

Oeuvre d'un professeur émérite ayant présidé le département des études politiques internationales et économiques européennes de l'Université de Macédoine, cet ouvrage a été conçu comme une étude exhaustive et critique des grands événements du siècle dernier qu'ont été les révolutions des peuples opprimés de Russie, de Chine, du Vietnam et de Cuba, envisagées comme étant le legs historique de Lénine. Comme l'observe l'auteur, la Révolution russe est venue concrétiser, au sortir de la Première Guerre mondiale, la pensée critique marxiste jugeant le capitalisme responsable à la fois du colonialisme et de l'impérialisme. La concurrence mondiale des puissances capitalistes, à l'époque surtout européenne, a conduit à la Première Guerre mondiale. La stratégie centrale de Vladimir Lénine a été le renversement du capitalisme mondial par la révolution du prolétariat et son remplacement ailleurs dans le monde par des révolutions populaires qui devaient propager le socialisme en transformant en profondeur les sociétés capitalistes. Selon Ilias Thermos, la propagation de la pensée de Lénine et des idées de la Révolution russe n'a pas manqué de trouver un terrain fertile dans des pays où sévissaient régimes coloniaux - comme la Chine et l'Indochine - et/ou répressifs, comme dans le Cuba prérévolutionnaire. Ainsi, explique-t-il, la révolution communiste chinoise, qui a duré de 1927 à 1949, sous la direction de Mao Zedong, est un véritable enfant de la Révolution russe. Pour le chef de la révolution vietnamienne, Ho Chi Minh, ainsi que pour la direction révolutionnaire de Cuba, Fidel Castro et Che Guevara, la pensée léniniste a été la boussole pour l'orientation idéologique et pour l'action politique. En conclusion, estime Ilias Thermos, la pensée de Lénine aura laissé dans la pensée politique mondiale un héritage durable, au même titre que celle d'Aristote, de Machiavel, de Jean-Jacques Rousseau, de Thomas Jefferson, sans parler de Karl Marx et de Friedrich Engels. (AKa)

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