Bruxelles, 18/02/2016 (Agence Europe) - Le ministre grec des Affaires étrangères chargé de l'UE, Nikos Xydakis, a dressé pour EUROPE les progrès réalisés par son pays pour gérer la crise migratoire, fustigeant les critiques un peu « faciles », à la veille du sommet européen qui s'est aussi penché, jeudi 18 février, sur cet enjeu crucial pour l'avenir de l'Union européenne. (Propos recueillis par Solenn Paulic)
Agence Europe - La Grèce est durement critiquée pour ses retards concernant la mise en oeuvre de ces centres d'enregistrement et d'identification des migrants ('hotspots'). Où en êtes-vous actuellement ?
Nikos Xydakis - Nous y sommes presque. Les 'hotspots' sont tous pleinement opérationnels à présent (sur Lesbos, Chios, Samos, Leros) ; seul l'un d'entre eux (Kos) ne l'est pas encore mais ce sera le cas dans quelques semaines. Ces centres doivent avoir la capacité de répondre à des vagues énormes de personnes. C'est la première fois qu'un pays de l'UE doit faire face à une telle situation et qu'il y a à mettre en oeuvre tout un protocole de législations en matière d'accueil, d'enregistrement, d'identification de personnes qui sont en besoin de protection internationale. Le nombre de personnes est 1 000 fois supérieur à celui de l'année précédente (les flux ont augmenté de 1972% entre 2015 et 2014, passant de 41 074 en 2014 à 851 319 en 2015, NDLR). Quel pays serait capable de relever un tel défi ? La mise en route des hotspots est un travail énorme dans un temps très court. Outre les difficultés techniques, il y avait un manque de fonds.
Les autres États membres doivent-ils s'engager un peu plus dans le processus de relocalisation ?
Oui, nous attendons qu'ils s'engagent davantage car sinon il n'y a de profit pour personne. Il n'y a eu que 314 personnes relocalisées depuis la Grèce (295 selon les chiffres de la Commission du 16 février, NDLR) et 14 États membres sur 28 n'ont fait aucun engagement d'accueil. Il y a beaucoup de demandes mais très peu de réponses. C'est la même situation avec l'agence Frontex qui avait demandé depuis juillet 770 experts (445 experts ont été promis sur cet appel et Frontex a émis un nouvel appel pour 1 054 agents en janvier 2016 qui n'a reçu à ce jour qu'un engagement de 141 agents, selon les chiffres de la Commission, NDLR). La Grèce a demandé de l'aide début décembre au titre de la protection civile et certains pays n'ont rien offert. La Hongrie, par exemple, ne nous a rien offert, pas même une couverture. Ce que la Hongrie a offert, c'est une clôture de barbelés de 100 km et quelques agents à Frontex et au bureau EASO. Et ils ont envoyé environ 25 officiers de police à l'Ancienne République yougoslave de Macédoine. Mais il y a aussi des pays qui montrent leur solidarité comme l'Allemagne, l'Italie, la Bulgarie ainsi que la Présidence néerlandaise du Conseil de l'UE.
L'attitude de Budapest est-elle dirigée contre la Grèce ?
Ce n'est pas seulement contre la Grèce, c'est contre l'Europe ! Mais ce n'est pas le moment de nous battre avec nos partenaires. Nous devons trouver des solutions communes et la Grèce veut y contribuer. La crise concerne de nombreux acteurs et aucun pays ne peut y arriver seul. C'est un problème gigantesque et nous allons vivre avec pendant un certain temps. Nous avons besoin d'une vision de long terme.
La Commission devrait-elle agir contre les pays réticents à relocaliser des migrants ?
Les actions de la Commission ne sont pas suffisantes. C'est aussi au Conseil européen d'agir pour faire respecter ses décisions.
En termes de flux, vous attendez-vous à autant d'arrivées en 2016 qu'en 2015 ?
Les arrivées sont encore restées élevées en décembre et janvier (près de 80 000 arrivées en janvier 2016 selon l'Organisation internationale des migrations) mais il est impossible de prédire la suite pour 2016. Il y a plusieurs facteurs qui vont jouer: le plan d'action UE/Turquie dont les résultats doivent être plus évidents, le rôle de l'OTAN, dont on espère qu'elle aidera surtout à briser les réseaux de trafiquants de migrants (EUROPE 11488). Notre espoir, comme l'espoir de l'UE, est de réduire les flux.
Comment évaluez-vous vos relations avec la Turquie et le plan d'action de l'UE avec Ankara ?
Nous avons une coopération très étroite avec la Turquie, avec leurs garde-côtes, basée sur l'échange d'informations, mais chaque pays respecte sa souveraineté. L'accord de réadmission avec l'UE n'est pas encore valide, il le sera en juin, et nous devons travailler à le rendre efficace. Quant au plan d'action avec l'UE, les Turcs ont promis quelque chose, nous devons donc leur faire confiance. Et ils sont capables de le faire (notamment lutter contre les passeurs). Plus généralement, l'UE doit coopérer avec la Turquie mais soutenir aussi les pays comme la Jordanie et le Liban ainsi que les Nations unies, notamment via son programme alimentaire pour les réfugiés syriens qui reste dramatiquement sous-financé. L'UE devrait aussi être plus influente dans le processus de paix au Moyen-Orient.
Permettre à certains pays de rétablir des contrôles aux frontières intérieures de l'espace Schengen pour une période allant jusqu'à deux ans reviendrait-il à sanctionner la Grèce ?
D'un point de vue psychologique, ce serait mauvais. La Grèce serait punie en quelque sorte. Mais d'un point de vue pratique, ça ne changerait pas grand-chose car ces pays exercent déjà des contrôles à leurs frontières intérieures. Pensez-vous que les migrants prennent l'avion ? Mais nous pouvons éviter le déclenchement de cet 'article 26' (du 'Code frontières Schengen'). Nous avons accepté les (50) recommandations et nous en avons déjà mis en oeuvre la moitié (EUROPE 11489).
Êtes-vous favorable à la création d'une Agence de garde-côtes et garde-frontières européens et à l'introduction d'un droit d'intervention de l'UE à tel ou tel point de sa frontière extérieure ?
Nous soutenons très fortement une agence au mandat renouvelé et qui soit mieux équipée mais nous ne pouvons pas comprendre comment l'UE pourrait intervenir contre la volonté d'un État membre. Ça ne s'est jamais produit dans le passé, au contraire. Deux pays - l'Italie et la Grèce - ont demandé de l'aide. Il n'y a aucun refus d'obtenir de l'aide. Il n'y en a pas assez justement.
Il est aussi facile de critiquer la Grèce et de dire qu'elle ne fait pas assez pour protéger les frontières. Il y a la géographie. Trois routes existent: un moment, c'était l'Espagne puis la route vers l'Italie via la Libye ; maintenant c'est la route de la mer Egée. Il est très facile de critiquer et ceux qui le font n'ont pas de frontières maritimes à gérer. Quand vous voyez un bateau à la dérive, vous ne pouvez pas refouler ses occupants ; vous devez les sauver et les enregistrer. C'est ce qu'on fait et à Lesbos, en 2015, il y a eu parfois jusqu'à 7 000 personnes par jour. Aucun autre pays ne pourrait faire face.