Bruxelles, 07/10/2015 (Agence Europe) - Les défis évoluent avec leur temps, mais la recherche de solutions passe inexorablement par un leadership franco-allemand au profit de l'unité européenne.
La chancelière allemande, Angela Merkel, et le président français, François Hollande, ont réaffirmé, mercredi 7 octobre, l'importance de poursuivre l'intégration politique du continent européen, dans le respect des valeurs fondatrices de l'Union, pour faire face aux crises multiples qui secouent l'Europe, chez elle ou à ses portes. Ils intervenaient dans l'hémicycle du Parlement européen en présence du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, 26 ans après que leurs prédécesseurs et mentors - Helmut Kohl et François Mitterrand - eurent pris une initiative identique à l'amorce d'un autre tournant de la construction européenne, celui de la réunification allemande et de la création de l'Union économique et monétaire (UEM).
« Il ne faut pas être tentés d'agir au niveau des États-nations. Nous avons besoin de plus d'Europe. L'Allemagne et la France y sont prêtes. Cloisonner, se fermer à l'époque de l'Internet, c'est une illusion. Si nous ne respectons pas cela, nous nous méprisons nous-mêmes », a déclaré Mme Merkel.
« À chaque crise, des peurs se manifestent. Il faut vivre avec, ne pas se laisser dominer par la peur ni succomber à la tentation du repli. Rien n'est plus erroné que de chercher à se sauver seul. Les crises justifient une Europe offensive, capable d'assurer la protection des citoyens et de tenir son rang conformément à ses valeurs. Il n'y a pas d'autres solutions que de garantir une Europe forte », a indiqué M. Hollande. Selon lui, le débat qui se joue actuellement est celui entre « l'affirmation ou la fin de l'Europe », une fin qui serait caractérisée par « le retour des frontières nationales et l'abandon des politiques communautaires ».
Solidarité et responsabilité. Le couple franco-allemand a énuméré les crises d'ordre financier, économique, social et humanitaire qui remettent en question l'idée même d'Europe. Pour répondre à ces crises, M. Hollande a rappelé le principe de solidarité et de responsabilité qui sous-tendent l'action européenne.
Face au défi migratoire qui a vu l'afflux de « 600 000 réfugiés » depuis le début de l'année, l'Europe a tardé à comprendre l'ampleur des convulsions qui agitent le Moyen-Orient et l'Afrique et leurs conséquences, mais elle a fait preuve de « solidarité » avec les réfugiés, avec les États membres les premiers touchés - l'Italie et la Grèce - et avec les pays limitrophes de la Syrie, pays ravagé par un conflit qui fournit le contingent principal de personnes déplacées. « Personne ne part le coeur léger même les migrants économiques », a noté la chancelière, pour qui l'afflux de réfugiés modifie l'agenda politique européen. Elle a prôné une protection accrue des frontières extérieures de l'Union pour garantir l'Espace Schengen de libre circulation des personnes ainsi qu'une aide à la Turquie en vue d'intégrer les réfugiés échoués sur son territoire. Et de qualifier d'« obsolètes » les règles actuelles de Dublin sur l'asile et l'immigration.
Dans la crise grecque, l'Europe a aussi agi avec « solidarité », a estimé le président français, pour qui une sortie du pays de la zone euro aurait été « une démission ». Selon lui, l'application du 3ème plan de sauvetage grec doit se traduire par une discussion sur le service de la dette. Choisissant « la marche en avant », il a prôné un renforcement de l'UEM pour favoriser la convergence économique et lutter contre le 'dumping fiscal et social'. À ce titre, « des choix institutionnels » seront nécessaires, a-t-il estimé, soulignant le rôle renforcé que le Parlement européen sera appelé à jouer. Désireuse de « rectifier les erreurs de l'UEM », Mme Merkel a annoncé que l'Allemagne et la France apporteraient une contribution commune dans ce domaine.
Remerciant les Européens d'être solidaires avec la France quand elle est touchée par des attaques terroristes sur son sol, M. Hollande a appelé le Parlement européen à valider la proposition 'PNR' de transferts des données de passagers aériens afin de faciliter le traçage des terroristes.
L'Europe est également capable de faire preuve de responsabilité et de fermeté. Tel fut le cas lors de l'adoption de sanctions vis-à-vis de la Russie en réponse à une « violation brutale du droit international en Ukraine », a indiqué M. Hollande. Négociant au nom de l'UE directement avec la Russie et l'Ukraine (format Normandie), l'Allemagne et la France ont obtenu le report des élections à l'est de l'Ukraine ainsi que le retrait, bien que partiel, des armes de la ligne de front. « Voilà ce que nous sommes capables de faire au nom de l'Europe », a souligné M. Hollande.
La fermeté guide également les décisions prises en réponse au drame syrien. « Daesh et les jihadistes en veulent à ce que nous représentons », a estimé M. Hollande, convaincu que ce qui se joue en Syrie « déterminera pour longtemps l'équilibre dans toute la région ». « Et si nous laissons les affrontements religieux s'amplifier encore, ne pensons pas que nous serons à l'abri. Ce sera une guerre totale ! », a-t-il considéré. Et de plaider pour une offensive diplomatique de l'Europe pour faciliter un avenir politique syrien qui offre « une autre alternative que el-Assad ou Daesh ».
Les eurodéputés, dans une grande majorité, ont applaudi chaleureusement le discours des deux leaders. Seuls les eurosceptiques et europhobes ont ponctuellement hué certaines déclarations du couple franco-allemand, surtout celles pourfendant le souverainisme et le nationalisme.
Au nom du groupe PPE, l'Allemand Manfred Weber a salué le renouvellement de la « profession de foi » envers l'Europe. Il a demandé aux deux dirigeants que le Conseil européen entérine la création d'un « corps européen de protection des frontières ». Soulignant le caractère indispensable de l'élan franco-allemand pour stimuler l'intégration en Europe, Gianni Pittella (S&D, italien) a prôné des actions concrètes favorisant une solidarité de fait. Les règles d'asile de Dublin sont dépassées, a-t-il estimé. « Si l'espace 'Schengen' tombe, si l'euro tombe, que nous reste-t-il ? Nous serons insignifiants sur le plan international », a prévenu Guy Verhofstadt (ADLE, belge), pour qui la crise naît du « manque de souveraineté partagée ». Au nom du groupe Verts/ALE, l'Allemande Rebecca Harms a appuyé la démarche de l'Europe visant à discuter avec la Turquie à condition de demander au président turc de cesser l'escalade interne vis-à-vis des Kurdes. Gabriele Zimmer (GUE/NGL, allemande) a fustigé la politique économique d'austérité qui règne en Europe. Couper dans les dépenses publiques ou brûler en Allemagne des centres d'accueil de réfugiés, ce n'est pas faire preuve de solidarité, a-t-elle estimé, qualifiant de « grippé » le moteur franco-allemand.
Pour Ryszard Antoni Legutko (CRE, polonais), le problème de l'Europe, c'est le moteur franco-allemand lui-même. « Vingt-huit, c'est plus que deux », a-t-il noté. Nigel Farage (ELDD, britannique) a raillé « l'Europe de l'absence d'harmonie, de la rancoeur ». Et de lancer aux deux dirigeants: « Vous avez dit la même chose: ça ne marche pas, alors il faut plus d'Europe ! ». Traitant M. Hollande de « vice-chancelier administrateur de la province France », Marine Le Pen (ENF, française) a tenté de revêtir la stature d'un chef d'État en fustigeant l'action du président français qui placerait son pays « à la remorque de l'Allemagne » sur la question migratoire ou économique. Elle a plaidé pour l'affirmation des Nations dans un monde multipolaire avec une protection « intelligente » des frontières et « un arrêt total de l'immigration de masse ».
À vous entendre, il faut sortir de tout: sortir de Schengen, sortir de l'euro et, parfois je me le demande, sortir de la démocratie, a rétorqué le chef de l'État français. (Mathieu Bion)