*** Revue d'Allemagne et des pays de langue allemande. Société d'études allemandes (Institut d'études politiques, 47 av. de la Forêt-Noire, F-67082 Strasbourg. Tél.: (33-3) 68858718 - Courriel: cweeda@unistra.fr). Janvier-juin 2015, n° 47, 247 p., 29 €. Abonnement annuel: 52 € (France) ou 56 €.
Cette revue strasbourgeoise contient, dans ce numéro, deux dossiers: le premier porte sur une page d'histoire, à savoir la transition de l'Europe napoléonienne vers l'Europe des restaurations abordée du point de vue germanique ; l'autre est, lui, d'une évidente actualité puisqu'il se focalise sur l'Allemagne fédérale qui est désormais « le leader de fait en Europe ». Ainsi que le Pr. Sylvain Schirmann l'indique dans son introduction, il est utile - et urgent - que des scientifiques « interrogent la place de l'Allemagne en Europe » alors qu'elle y est maintenant « modèle » pour les uns, « repoussoir pour d'autres ».
La première contribution est signée par le Pr. Christian Lequesne qui ausculte le pays à l'aune de la puissance qu'il acquiert en Europe et des réactions qui en découlent, à l'intérieur et ailleurs, particulièrement en France. Cet enseignant à Sciences Po Paris discerne notamment deux limites de la réussite allemande et un manque. La première limite confirme des récriminations qui se font de plus en plus attendre dans beaucoup de pays de l'Union: elle « est liée à cette idée répandue chez un certain nombre d'élus mais aussi de citoyens allemands selon laquelle les pays de l'Europe, s'ils veulent progresser dans leur réforme, doivent imiter le modèle allemand ». Le Pr. Lequesne donne raison à ceux qui s'en plaignent, expliquant que « chaque pays européen connaît sa propre trajectoire historique (…) qui ne rend jamais les conditions de réception d'une politique publique identiques d'un territoire à un autre ». La deuxième limite voit une Allemagne populiste gangrénant même des franges des partis traditionnels opposer « une Europe du Nord vertueuse et travailleuse (…) à une Europe du Sud dispendieuse et paresseuse », ce qui n'est pas un mal exclusivement allemand en cette période où un « populisme des riches, opposés à tout transfert fiscal vers des territoires moins favorisés, est une évolution plus générale en Europe ». Voilà qui donne raison à tous ceux qui considèrent que Berlin ne peut pas seul donner le « la » en Europe, un exécutif européen pleinement soucieux des intérêts de tous les États et de tous les citoyens d'Europe étant requis d'urgence avant que le divorce populaire ne soit consommé. Le manque discerné par Christian Lequesne concerne enfin le manque d'engagement de l'Allemagne « dans la sécurité du monde », ce qui s'explique par l'histoire du pays mais n'en pose pas moins problème aujourd'hui. En traçant ensuite des perspectives européenne, le Pr. Lequesne constate que l'Allemagne d'Angela Merkel cède à la tentation de l'intergouvernementalisme alors que ce dernier n'est rien d'autre que « la méthode qui permet aux responsables politiques européens d'affirmer à des opinions publiques dans le doute qu'ils n'ont pas renoncé à défendre la souveraineté nationale ». Voilà qui méritait d'être écrit, surtout sous une signature française. Car, à bien y regarder, la défense des souverainetés nationales conduira probablement, un jour ou l'autre, à défaire l'Union…
Alors que le Pr. Lequesne observe aussi que, puisqu'il est avéré que « l'utilisation de quelques modèles issus de la physique n'a pas transformé l'économie en une science exacte », aucun expert ne peut donc prouver « de manière scientifique que le modèle allemand d'équilibre des finances publique est le seul qui permette aux économies européennes de retrouver la croissance », le politologue Yann-Sven Rittelmeyer décrypte avec finesse « le dilemme allemand » pour ce qui est de la nécessaire réforme de la gouvernance de la zone euro. Nécessaire et même indispensable, estime ce chercheur associé au Centre d'étude de la vie politique de l'Université libre de Bruxelles pour pouvoir sortir d'une « crise profonde du projet européen ». Dans un ensemble européen « devenu désorganisé et insuffisamment légitimé démocratiquement » suite aux solutions apportées dans l'urgence et l'opacité, la désaffection citoyenne est à son comble, tant et si bien que… « les recherches sur le concept de désintégration commencent (…) à se multiplier au sein de la communauté scientifique ». Tout cela conduira-t-il à l'émergence d'un gouvernement économique européen, à l'adoption d'un budget pour la zone euro et à ce que celle-ci dispose d'une assemblée pouvant lui donner une caution démocratique ? Peut-être, mais leurs formes et modalités restent actuellement dans les limbes, confirmant le propos du philosophe Jean-Marc Ferry selon qui l'échec du projet européen risque d'être le fruit d'ambitions et utopies déplacées, mais de « l'apathie politique ».
A ces regards décapants s'ajoutent encore des articles sur « la soutenabilité du modèle allemand » telle que la perçoivent des acteurs économiques de ce pays, sur le rôle que jouent les fondations politiques et les syndicats allemands par rapport à l'intégration européenne, sur la politique à l'Est « à l'épreuve de la crise ukrainienne » et, dans des textes écrits en allemand, sur la coopération transfrontalière et sur la difficile évolution de la politique étrangère européenne à l'épreuve des infractions aux droit international commises par la Russie. Des études passionnantes du début à la fin !
Michel Theys
*** UWE GERBER: Fundamentalismen in Europa, Streit um die Deutungshoheit in Religion, Politik, Ökonomie und Medien. Peter Lang (1 Moosstrasse, P.O. 350, CH-2542 Pieterlen. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ), Collection "Theologisch-Philosophische Beiträge zu Gegenwartsfragen". 2014, 154 p., 19,95 €. ISBN 978-3-631-65778-2.
Uwe Gerber essaie dans cet ouvrage de retracer la genèse des différents fondamentalismes apparus en Europe ou dans le monde, sur les plans philosophique, psychologique et historique. Il tente véritablement de n'exclure aucun fondamentalisme: outre les fondamentalismes politiques et religieux bien connus, sont aussi traités des phénomènes fondamentalistes plus subtils, comme ceux qui sévissent dans le monde économique en présence d'un marché tout puissant ou de la toute-puissance du capital, ou encore les phénomènes fondamentalistes dans le monde médiatique et de la communication. L'auteur suggère enfin des moyens d'y faire face sans violence, en tuant les fondamentalismes dans l'oeuf dès leur apparition, afin de ne préserver les libertés démocratiques acquises par les sociétés modernes.
(GLe)
*** KLAUS SCHROEDER, MONIKA DEUTZ-SCHROEDER: Gegen Staat und Kapital - für die Revolution ! Linksextremismus in Deutschland - eine empirische Studie. Peter Lang (voir coordonnées supra). Collection "Studien des Forschungsverbundes SED-Staat an der Freien Universität Berlin". 2015, 653 p., 29,95 €. ISBN 978-3-631-66283-0.
Cet ouvrage présente une image détaillée de l'extrémisme de gauche en Allemagne, en distinguant notamment extrémistes et radicaux de gauche. Toutes les autres nuances que peuvent revêtir les conceptions d'extrême-gauche sont aussi mises en lumière. Les auteurs reviennent sur la/les définitions de l'extrémisme, de l'extrémisme de gauche, et reprennent en détail les composantes propres aux idées d'extrême-gauche. Les mouvances ayant recours à la violence sont elles aussi clairement identifiées et analysées. Par ailleurs, les auteurs utilisent et exploitent des sondages effectués auprès de la population allemande, montrant en quoi certaines idées propres à l'extrême-gauche sont bien plus répandues qu'on ne le croit. Enfin, des entretiens avec d'anciens membres de la mouvance d'extrême-gauche viennent étayer l'argumentation détaillée des auteurs.
(GLe)
*** NIKOLAOS DEMERTZIS, NIKOLAOS GEORGARAKIS (sous la dir. de): Le portrait politique de la Grèce. La crise et la déconstruction de la politique. Éditions Gutemberg (37 rue Didotou, GR-10680 Athènes. Tél.: (30-210) 3642003 - fax: 3642030 - Courriel: info@dardanosnet.gr). 2015, 656 p., 38 €. ISBN 978-960-01-1698-4.
En Grèce, la crise des dernières années a accentué les inégalités sociales, la pauvreté et la désintégration d'un réseau de protection sociale déjà fort déficient. Le consensus social a volé en éclats, tout comme le modèle socio-économique et la plupart des systèmes de référence. Dans cet ouvrage, Nikos Demertzis, professeur de communication politique et de sociologie politique de la communication et des médias de l'Université d'Athènes, et Nicholas C. Georgarakis, chercheur au Centre national de recherche sociale et professeur au Département d'administration publique de l'Université Panteion d'Athènes, expliquent que la crise a éclaté: a) dans une économie qui se caractérisait depuis longtemps par un enrichissement sans développement, avec une élite économique essentiellement basée sur un État-employeur dépendant d'emprunts à l'étranger ; b) du fait d'une administration publique inefficace ; c) dans un pays où se manifestaient depuis longtemps les symptômes de l'intolérance politique ; d) dans une société fragmentée en intérêts individuels et en réseaux de privilèges. Par conséquent, il sera difficile, selon ces chercheurs, de faire en sorte que le système politique trouve un nouvel équilibre basé sur un nouveau contrat social. Ils analysent les nombreuses causes de ce délabrement, mais surtout les conséquences de la crise dans le domaine politique, la première d'entre elles étant la dynamique qui a conduit à l'effondrement du système des deux partis traditionnellement dominants suite, entre autres, à l'émergence de nouvelles préférences électorales.
(AKa)
*** FLOCEL SABATE, LUIS ADAO DA FONSECA (sous la dir. de): Catalonia and Portugal. The Iberian Peninsula from the Periphery. Peter Lang (voir coordonnées supra). Collection "Identities / Identités / Identidades", n° 5. 2015, 529 p., 105,20 €. ISBN 978-3-0343-1650-7.
La Fondation européenne de la science a lancé un programme de recherche visant à mettre à nu et à comprendre les racines de différentes identités régionales présentes en Europe. Cet ouvrage rend compte d'une rencontre scientifique qui, organisée dans la cité catalane de Lleida en juin 2012, a été consacrée aux régions dites périphériques de la péninsule ibérique que sont le Portugal et la Catalogne. Comme celle-ci donne pour l'instant quelques soucis du côté de Madrid, ce livre coordonné par des professeurs d'histoire médiévale aux Universités de Lleida et de Porto se révèle être de parfaite actualité pour mieux comprendre les revendications catalanes actuelles. A travers les vingt-et-une contributions réunies dans ces pages se dessine, dans ces pages, l'affirmation des identités territoriales catalane et portugaise depuis le Moyen Âge jusqu'au 19ème siècle, de la conquête musulmane du nord-est hispanique à l'affirmation du nationalisme catalan en passant, de l'autre côté, par l'avènement d'un royaume et d'un État portugais.
(MT)
*** EDWIGE NAULT: L'avortement en Irlande: 1983-2013. Dimensions religieuses, socioculturelles, politiques et européenne. Peter Lang (voir coordonnées supra). Collection "Studies in Franco-Irish Relations", n° 7. 2015, 267 p., 56,95 €. ISBN 978-3-631-65654-9.
Fruit d'une thèse de doctorat soutenue l'année dernière à l'Université de Lille 3, cet ouvrage invite à se plonger dans une quête et une explication des raisons qui font de la République d'Irlande un cas particulier puisque « sa politique de l'avortement va à rebours de celles menées ailleurs ». Alors que la Pologne, Malte et la Hongrie ont aussi une « politique prohibitive » en la matière, l'Irlande est toutefois la seule, dans l'Union européenne, à avoir inscrit dans sa constitution « un droit à la vie de l'enfant à naître » par respect absolu de la doctrine dictée par l'Église catholique. Par son travail, Edwige Nault apporte un angle d'étude original du débat sur l'avortement en Irlande, de 1983, quand le 8ème amendement pro-vie fut inséré dans la constitution, à 2013, lors du vote de la Protection of Life During Pregnancy Act 2013 autorisant l'interruption de grossesse lorsque la vie de la mère est en danger, y compris par une menace de suicide. Surtout, elle étudie la question de l'avortement comme un moyen d'observation privilégié du processus de sécularisation qui s'opère, d'une part, au niveau de l'individu et, de l'autre, de l'État. Le concept de sécularisation, cadre théorique qui sous-tend ce livre, se décline, en effet, d'une triple manière: a) au niveau individuel à la lumière de l'évolution relative aux croyances, à la pratique et à l'attitude des fidèles envers leur Église, cette évolution se traduisant par une individualisation de la croyance ; b) au niveau du fonctionnement du cadre institutionnel, notamment à la lumière du concept de laïcisation ; c) l'aspect culturel qui montre que la société est de moins en moins marquée par les idées religieuses. Ainsi, le processus de sécularisation ne peut être saisi que dans le contexte historique, social et culturel propre à chaque société, ce à quoi s'emploie Edwige Nault en Irlande à travers la question de l'avortement, son objectif étant de « donner un sens à ce blocage » irlandais en vérifiant son hypothèse que « l'avortement représente un bastion de résistance à la sécularisation ». Sa démarche résolument comparatrice montre aussi combien l'influence de la morale catholique sur l'avortement met l'État irlandais « en porte à faux auprès de l'Europe », celle-ci ne se revendiquant d'aucune appartenance confessionnelle, ce qui met aussi parfois Dublin à la merci de certains arrêts des cours de justice européennes.
(MT)
*** GÁBOR SOÓS: Local Government Institutionalization in Hungary. Peter Lang (voir coordonnées supra). 2015, 214 p., 39,95 €. ISBN 978-3-631-65734-8
Chercheur à l'Institut de science politique de l'Académie hongroise des sciences de Budapest, Gábor Soós explore, dans ce livre, les facteurs qui influencent la possibilité pour une formation politique de s'ancrer et de s'institutionnaliser au plan local. Il fonde sa recherche sur le cas spécifique de la Hongrie, cette nouvelle démocratie au système de gouvernement local fragmenté pouvant, à ses yeux, servir de révélateur en la matière pour toute la région du centre et de l'est de l'Europe. Sa recherche lui permet de montrer notamment que le niveau d'institutionnalisation d'un parti au plan local dépend tout à la fois du système électoral, ainsi que de la taille fonctionnelle, de la stabilité et de l'âge moyen de la population concernée. Sa conclusion principale est que les partis d'envergure nationale, en particulier ceux disposant d'une représentation parlementaire, sont plus durables que les organisations civiques agissant en tant que formations politiques locales.
(PBo)