Bruxelles, 04/09/2015 (Agence Europe) - Les ministres européens de l'Agriculture vont tenter, lundi 7 septembre à Bruxelles, de s'accorder sur l'adoption de quelques mesures à court terme censées apaiser des agriculteurs en colère confrontés à un effondrement des prix et à des pertes de revenus.
Le Conseil Agriculture spécialement consacré à la crise dans le secteur de l'élevage ne devrait cependant pas déboucher sur des décisions spectaculaires. Les dispositions les plus significatives pourraient être, s'agissant des produits laitiers, le relèvement du prix d'intervention pour le beurre et le lait écrémé en poudre. Or, plusieurs pays dit 'libéraux', ainsi que le commissaire européen à l'Agriculture, Phil Hogan, sont hostiles au sujet du relèvement du prix d'intervention (qui permet des achats publics lorsqu'un prix minimum est atteint).
S'agissant de la viande porcine, le Conseil devrait appeler la Commission à intensifier les négociations afin d'obtenir davantage de débouchés dans les pays tiers, notamment le marché russe pour les produits non soumis à l'embargo politique. Il est peu probable que les ministres soutiennent le rétablissement des aides au stockage privé pour la viande porcine, ce type d'aide ne s'étant pas révélé efficace jusqu'alors.
Pour diminuer les problèmes de liquidités des exploitants, des avances sur les paiements directs pourraient être décidées (versement le 16 octobre de 50% des aides, au lieu d'à compter de décembre).
« Venant s'ajouter à l'embargo russe, à la croissance ralentie en Chine, ainsi qu'à d'autres facteurs préjudiciables tels que la sécheresse prolongée cet été, l'effondrement des prix dans certains secteurs, reflet d'un décalage entre l'offre et la demande, a frappé lourdement les agriculteurs européens, exerçant une pression sévère sur leurs revenus », reconnaît la Présidence luxembourgeoise du Conseil de l'UE, dans sa note de préparation du Conseil (EU 11379).
Les États membres soumettront lors de la réunion leurs propositions et demandes, certains d'entre eux s'étant concertés auparavant. La Pologne et la Roumanie vont également évoquer les conséquences de la sécheresse sur leurs producteurs.
Phil Hogan, qui a eu des rendez-vous bilatéraux préparatoires avec plusieurs ministres, présentera un paquet de mesures, tout en tentant d'écarter les revendications qu'il juge contre-productives ou trop lourdes sur le plan budgétaire. Selon lui, toutefois, ce sont les États baltes et certains pays membres d'Europe centrale et orientale qui connaissent la situation la plus problématique, car ils sont les plus touchés par l'embargo russe, qui a été prorogé jusqu'au 5 août 2016.
Anticipation des paiements directs. Pour « atténuer les problèmes de liquidités à court terme des agriculteurs », la Présidence luxembourgeoise suggère d'« anticiper les paiements directs de décembre à l'automne et d'exploiter toutes les flexibilités en la matière ». Les ministres de l'Agriculture espagnol, français, italien et portugais, qui s'étaient réunis le 28 août à Madrid, demandent le relèvement de 50% du montant des avances sur les paiements directs pouvant être versées à partir de la mi-octobre. Ce qui ferait, au lieu d'une avance de 50% au maximum, jusqu'à 70-75%. L'Irlande prône aussi l'octroi d'avances à hauteur de 70% des paiements directs à compter du 16 octobre.
Par ailleurs, selon la présidence, des financements pourraient être octroyés au titre du Fonds européen pour les investissements stratégiques, le bras financier du plan 'Junker', notamment pour la modernisation du secteur agricole et l'efficacité énergétique.
Promotion et barrières sanitaires. Les programmes de promotion des produits agricoles de l'UE devraient être renforcés, estime la Présidence luxembourgeoise, afin de s'attaquer en particulier aux restrictions sanitaires et phytosanitaires et à d'autres barrières non tarifaires imposées, notamment sur la viande porcine européenne, par des pays tiers tels que la Russie, le Belarus et le Japon, ainsi que par des pays avec lesquels l'Union a signé des accords de libre-échange, à l'exemple de celui conclu récemment avec le Vietnam (EUROPE 11372), ou d'autres accords (le Mexique par exemple). Sur le plan intérieur, la Présidence plaide pour un accord rapide sur le régime d'aide à la distribution de lait et fruits et légumes dans les établissements scolaires, avec un budget adéquat.
Le renforcement des campagnes de promotion cofinancées par l'UE est également souhaité par l'Espagne, la France, l'Italie et le Portugal, de même que par l'Irlande, surtout pour les produits laitiers et la viande porcine sur les marchés des pays tiers.
Relever le prix d'intervention et prolonger l'aide au stockage. La Présidence luxembourgeoise préconise un relèvement « temporaire » du prix d'intervention pour les produits laitiers. L'Espagne, la France, l'Italie et le Portugal demandent aussi une augmentation du prix d'intervention limitée dans le temps, les quantités ainsi retirées du marché étant destinées aux personnes les plus défavorisées de l'UE. De même, l'Irlande prône une hausse du prix d'intervention.
Quant à Phil Hogan, il est très réticent à l'égard d'une telle augmentation qui, selon lui, nuirait à l'orientation de la PAC vers le marché et à la recherche de nouveaux débouchés.
La Présidence suggère aussi d'étendre encore plus la période d'octroi des aides au stockage privé, période que la Commission a déjà décidé de proroger pour la poudre de lait et le beurre de fin septembre à fin février 2016 parallèlement à l'extension de l'intervention automatique jusqu'à fin septembre 2016.
L'Espagne, la France, l'Italie et le Portugal souhaitent de plus, tout comme l'Irlande, que la Commission autorise de nouveau l'aide au stockage des fromages.
Superprélèvement. La Présidence luxembourgeoise estime qu'« une partie au moins » du superprélèvement laitier 2014/15 devrait retourner à ce secteur, compte tenu des « contraintes » qui pèsent sur le budget européen. Une position partagée par l'Irlande notamment.
Le commissaire à l'Agriculture souligne que les recettes tirées du superprélèvement laitier ne peuvent être placées dans un fonds destiné spécifiquement à ce secteur mais permettront en partie de financer la PAC en général et l'aideront à obtenir de la Commission les moyens de prendre des mesures à court terme. Ces recettes pourraient atteindre, pour les dépassements de quotas 2014/15, quelque 860 millions d'euros.
Viande porcine. L'Irlande plaide pour le rétablissement des aides au stockage privé pour le porc qui avaient été octroyées plus tôt cette année puis suspendues, et, selon elle, avaient joué un rôle utile de stabilisation des prix. Cette mesure ne fait pas partie des options avancées par la Présidence luxembourgeoise dans son document du 31 août.
Phil Hogan fait valoir, de son côté, que le régime d'aide au stockage privé mis en oeuvre au printemps dernier n'avait pas vraiment permis d' « adapter les prix ».
L'Union européenne du commerce du bétail de la viande (UECBV) considère que, « si des soutiens supplémentaires tels que les aides au stockage privé peuvent s'avérer nécessaires en l'absence d'une reprise du marché, la priorité pour le moment, et la solution la plus durable, est de progresser sur la suppression des barrières techniques auxquelles sont confrontées les exportations vers la Russie et autres ». L'UE doit donc, selon l'UECBV, « intensifier les négociations techniques » avec la Russie pour supprimer les obstacles sanitaires imposés au porc européen pour les produits qui ne sont pas soumis à l'embargo politique, tels que les graisses et les abats, produits que le Canada et les États-Unis sont déjà autorisés à exporter sur ce marché. L'UE, rappelle-t-elle, vendait à la Russie quelque 350 000 tonnes de graisses et abats de porc avant cet embargo sanitaire.
Fruits et légumes. La Présidence du Conseil suggère d'étendre encore davantage la période d'application des mesures de soutien accordées aux producteurs de fruits et légumes confrontés à l'embargo russe que la Commission a déjà prorogé d'un an, jusqu'au 30 juin 2016. Cette aide est apportée pour la distribution gratuite dans les écoles, le compostage, la récolte en vert et la non-récolte.
Moyen terme. En plus des dispositions qu'elle suggère pour l'immédiat, la Présidence luxembourgeoise recommande au Conseil d'entamer la réflexion sur le moyen terme, notamment sur les questions suivantes: - pour le secteur laitier, le rôle futur de l'Observatoire du marché et les marchés à terme ; - la transparence et l'équité le long de la chaîne alimentaire, la Commission devant accélérer les travaux en cours sur le partage de la valeur ajoutée, de la production à la distribution; - la simplification de la PAC, la priorité devant être donnée à la mise en oeuvre des dispositions qui ont l'impact le plus direct sur les coûts de production. Le commissaire européen juge lui aussi nécessaires des adaptations au sein de la chaîne d'approvisionnement alimentaire, afin « d'alléger la pression exercée par les distributeurs et d'autres » sur les producteurs. Enfin, certains ministres devraient souligner le besoin de réfléchir à un système de gestion de l'offre dans la production laitière, après la fin des quotas. Un sujet très controversé au Conseil.
Manifestations. « En réponse à la situation déplorable qui touche de plein fouet les producteurs de lait, de viande porcine, de fruits et légumes et de viande bovine européens », les organisations et coopératives agricoles de l'UE regroupées au sein du Copa-Cogeca ont annoncé une manifestation de 4 000 à 5 000 agriculteurs et de 1 000 tracteurs, le 7 septembre à Bruxelles de 12 heures à 15 heures au pied du bâtiment du Conseil de l'UE.
Peste porcine africaine. L'Estonie, soutenue par la Lituanie, la Lettonie et la Pologne, présentera un état des lieux de l'épidémie de peste porcine africaine et demandera que soit développée une stratégie à long terme pour combattre la maladie. Cette épidémie, découverte début de 2014 au sein de l'UE, a conduit la Russie à imposer un embargo sur les produits alimentaires à base de porc de l'UE. Les quatre pays touchés par la peste porcine africaine demandent à la Commission de mieux définir la question de la régionalisation. Ils souhaitent également disposer de plus de flexibilité et notamment de pouvoir déplacer des porcelets depuis des fermes d'élevage où la biosécurité est avérée vers des fermes d'engraissement agréées sur tout le territoire. (Lionel Changeur)