À la veille des élections législatives britanniques, Agence Europe publie un dossier spécial sur les relations mouvementées qu'entretiennent le Royaume-Uni et l'Union européenne. Ce document décrypte les raisons pour lesquelles le Premier ministre britannique sortant, le conservateur David Cameron, souhaite organiser, s'il est réélu, un référendum en 2017 qui pourrait aboutir à une sortie de son pays de l'UE. Il présente le contenu de la politique européenne préconisée par les principaux partis britanniques en lice lors des élections. Il interroge sur cette question deux hommes politiques britanniques - un travailliste et un élu du parti UKIP - aux visions radicalement opposées ainsi qu'un universitaire spécialiste des questions liées à la Justice et aux affaires intérieures, domaine politique dans lequel le Royaume-Uni bénéficie d'exemptions spécifiques.
(Dossier spécial réalisé par Solenn Paulic)
L'HEURE DE VÉRITÉ POUR LES RELATIONS AVEC L'UE A SONNÉ
Sortira, sortira pas ? Alors que s'ouvre, jeudi 7 mai, un scrutin serré au Royaume-Uni qui renouvellera la Chambre des communes et le gouvernement, la question de la sortie du pays de l'UE hante tous les esprits, laissant les instances européennes dans l'expectative et agitant le milieu économique et financier britannique qui redoute dans sa grande majorité un 'Brexit'.
Cette interrogation sur l'avenir de l'appartenance du pays, c'est David Cameron, le Premier ministre actuel, qui l'a alimentée en janvier 2013 lorsque dans son grand discours sur l'avenir de l'UE. Le conservateur, constatant des difficultés, avait promis de renégocier les aspects du 'contrat' britannique avec l'Europe et de soumettre les résultats de cette renégociation à un référendum en 2017 s'il était réélu.
Une promesse plausible compte tenu des derniers sondages qui donnaient encore, mercredi 6 mai, une légère avance aux Tories de M. Cameron sur les Travaillistes. Plausible mais pas du tout certaine: au coude à coude dans les sondages, les deux principales formations devront en effet batailler pour trouver des alliés et les libéraux du parti Lib-Dem de Nick Clegg, déjà aujourd'hui en coalition avec les Tories, monnaient justement leur soutien au contenu de la renégociation sur l'UE voulue par M. Cameron. Les nationalistes écossais du parti nationaliste écossais (SNP) pourraient bien devenir le 3ème parti du pays au lendemain du scrutin. Hostiles aux Conservateurs, ils tenteront de trouver un accord avec un Labour pour lui permettre de gouverner, Ed Miliband se refusant toutefois à ce stade à 'pactiser' avec les indépendantistes.
Un pays traditionnellement eurosceptique et un David Cameron 'électoraliste'
Insulaire, le Royaume-Uni a « toujours entretenu sa singularité » depuis son accession à l'UE en 1973, rappelle Charles de Marcilly, chercheur à la Fondation Robert Schuman. Il n'a rejoint ni l'Espace de libre-circulation 'Schengen' ni la zone euro et il bénéficie d'une série d'exemptions (opt-out) notamment dans le domaine de la Justice et des Affaires intérieures. Traditionnellement méfiant sur l'UE en tant que construction politique et nourrissant une vision de l'UE en tant que grand marché, le Royaume-Uni ne serait donc pas, aux yeux du chercheur, devenu forcément plus eurosceptique qu'avant.
L'ancien ministre travailliste de Tony Blair aux Affaires européennes, Denis MacShane, rappelle pour sa part l'état d'esprit anti-UE quotidien dans lequel la majeure partie de la presse plonge les Britanniques même s'il n'exclut pas que les difficultés de l'UE ces dernières années, notamment économiques, aient pu accentuer cette envie de divorce. Selon un sondage paru mi-avril, 39% des Britanniques seraient en effet prêts à quitter l'UE contre 40% désireux de rester.
Mais pour le professeur Steve Peers, de l'Université d'Essex, ce n'est pas tant une vision européenne particulière qui anime David Cameron que le seul impératif « de rester leader de son parti » et de contenir l'hémorragie des électeurs des Tories vers le parti de l'Indépendance du Royaume-Uni (UKIP) avec à sa tête l'agitateur du Parlement européen Nigel Farage. Ce parti a en effet mis l'immigration de travail, notamment celle des ressortissants européens, au devant de la scène médiatique, obligeant David Cameron à se positionner officiellement sur le sujet, au risque de froisser la Commission européenne quand il remet en cause le principe fondateur de libre-circulation des ressortissants européens. C'est d'ailleurs principalement sur ce thème de la libre-circulation des Européens que le Premier ministre sortant entend modifier les Traités.
A la Fondation Schuman, on s'étonne aussi du fait que cette promesse de référendum intervienne à un moment où le Royaume-Uni a obtenu satisfaction sur presque tout. Dans une étude parue début mai, le chercheur Jean-Claude Piris note que ce retrait du pays interviendrait paradoxalement alors qu'ont été acquis des élargissements de l'UE sans approfondissement ni nouvelles institutions, un rabais budgétaire et des avantages du marché intérieur renforcés par une politique plus libérale.
Le discours sur la subsidiarité renforcée du Premier vice-président de la Commission, Frans Timmermans, peut aussi être considéré comme une victoire britannique.
Quelles alternatives ?
David Cameron semble s'être mis dans une situation impossible en promettant cette consultation sur l'UE dès 2017. « Il y a une réalité pratique: il est impossible que les Traités européens soient renégociés d'ici là », poursuit Charles de Marcilly. Tout d'abord parce que les Etats membres n'y sont pas prêts, tout comme le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, qui rejette toute modification majeure des Traités et ouvre seulement la porte à des changements mineurs. Mais aussi par pure contrainte de temps, une renégociation s'avérant être un long processus, difficilement possible dès 2017. Si tous les observateurs ne doutent pas une seconde de la tenue de ce référendum sur l'UE si M. Cameron est élu - tant celui-ci en a fait « une promesse en or massif », comme le dit Denis MacShane, « il faut d'abord voir les résultats de l'élection, les pressions internes au sein des Tories et la marge de manœuvre » dont disposera M. Cameron, poursuit Charles de Marcilly. Ainsi, il faudra voir si cette renégociation porte seulement sur le préambule du Traité et sur le concept d'Union 'toujours plus étroite' ou si elle s'avère plus large. Les Conservateurs devront aussi définir la forme de relation qu'ils souhaitent nouer avec l'UE, entre un statut d'Etat membre un peu plus à part, un statut de membre de l'AELE comme la Suisse ou la Norvège, un statut d'Union douanière comme envisagé par la Turquie ou encore un statut de pays tiers comme les Etats-Unis ou la Chine.
Des coûts… pour tout le monde
Dans tous les cas, « la situation ne sera pas satisfaisante », poursuit le chercheur et aurait un « coût » à la fois économique comme politique. Outre le fait qu'11% du PIB britannique sont « liés aux échanges avec l'UE », le projet européen dans son ensemble serait lui aussi sérieusement impacté avec un membre qui s'en désolidarise. Officiellement, la Commission européenne ne montre pas de signes d'inquiétude et rappelle que, quel que soit le résultat des élections, elle se tient prête à discuter calmement avec Londres. Elle fait aussi savoir qu'à ce jour elle n'a reçu aucune requête britannique concrète. Cette réserve de la Commission est normale puisqu'il s'agit « de ne pas favoriser telle ou telle partie de l'électorat », poursuit M. de Marcilly qui juge logique que l'exécutif ne cherche pas à tout prix à donner des garanties pour éviter un référendum. Car celui-ci n'aurait pas lieu si Ed Miliband et le Labour venaient aux affaires. Du moins pas en 2017, le Labour n'excluant pas un scrutin sur l'appartenance à l'UE si de nouveaux transferts de pouvoirs à l'échelon européen étaient décidés, ce qui ne devrait toutefois pas arriver avec la présente Commission 'Juncker'.
Ce calme apparent de la Commission tranche avec les inquiétudes affichées par le milieu économique, tant britannique qu'international. Dans plusieurs tribunes, les patrons internationaux se sont inquiétés de ce divorce. Le milieu de la City, la principale place financière européenne, est aussi contre ce 'Brexit', certains analystes indiquant que cela entraînerait une délocalisation de sièges vers d'autres capitales européennes pour rester dans le marché unique. Certaines études dont celles du think tank Open Europe ou de la Fondation Bertelsmann évoquent une perte de 3% de PIB d'ici à 2030. Certains scénarios évoquent même toutes conséquences cumulées une perte de 14% de PIB par habitant... Selon Open Europe, le pire scénario ferait perdre 2,2% de PIB au pays en 2030 et, dans le meilleur des cas, le PIB britannique gonflerait de 1,6% grâce à un accord de libre-échange avec l'UE ainsi que sur une dérèglementation très poussée de l'économie britannique. Un scénario plus plausible pour Open Europe consisterait en un gain de 0,6% de PIB en 2030.
Clarifier les relations
Pour autant, s'ils refusent ce 'Brexit', les patrons britanniques ne sont pas tous hostiles à une renégociation des relations entre le Royaume-Uni et l'Union européenne. La Chambre de commerce britannique (BCC) s'inquiète de l'impact de l'intégration de la zone euro et du rôle majeur de la Banque centrale européenne. Pour la BCC, un référendum aurait justement le mérite de clarifier toutes ces incertitudes qui pèsent sur le milieu des affaires britannique, argue le directeur de la BCC John Longworth. C'est aussi le point de vue de l'eurodéputé français Alain Lamassoure, pour qui ce référendum pourrait être l'occasion de remettre à plat les relations entre l'UE et le Royaume-Uni. « La perspective d'un nouveau référendum britannique est une bonne nouvelle: elle va obliger les partenaires à s'interroger, des deux côtés de la Manche, sur leurs relations mutuelles. C'est-à-dire, d'abord, sur leurs projets respectifs pour le XXIème siècle », écrivait l'élu européen début mars sur sa page Facebook. Et de rappeler qu'il avait été l'un des inspirateurs de la « clause de divorce » (article 50 du traité européen) qui autorise un État membre à quitter de son plein gré l'Union européenne. (Solenn Paulic)
UN EUROSCEPTICISME ANCRÉ, RESSENTI À DES DEGRÉS DIVERS
Discutée surtout à travers le prisme de l'immigration pendant la campagne électorale, la question de l'Union européenne pourrait devenir cruciale au Royaume-Uni après le scrutin du 7 mai, si les Tories de David Cameron l'emportent et organisent un référendum sur le maintien de l'appartenance à l'UE en 2017.
Plus modérés, les travaillistes d'Ed Miliband ne veulent pas d'un tel référendum, mais pourraient, s'ils accèdent au pouvoir, être empoisonnés par ce projet des Tories. Coincés dans la coalition sortante avec les conservateurs, les libéraux du Lib-Dem, pro-européens, soutiennent aussi l'idée du référendum proposé par David Cameron. Le parti UKIP europhobe de Nigel Farage, qui ne devrait pas gagner beaucoup de sièges, ne rêve que de sortir de l'UE. Tour d'horizon des positions sur l'UE des partis qui pourraient peser.
Le Parti conservateur: une UE atone en emplois qui doit être réformée en profondeur pour pouvoir garder le pays à bord. Le manifeste des Tories ne cesse d'envoyer des piques aux partenaires européens en comparant à de multiples reprises la reprise économique au Royaume-Uni et sur le continent. Ils observent notamment que 1,9 million d'emplois ont été créés ces 5 dernières années avec eux, soit '1 000 emplois par jour'. Le gouvernement de David Cameron est toutefois accusé d'avoir renforcé la pauvreté et créé des emplois précaires.
Sur l'UE, les ingrédients devant préparer un référendum en 2017 portent essentiellement sur le contrôle de l'immigration et les règles de prestations sociales liées à la libre-circulation. Les migrants européens devront ainsi passer au moins quatre ans au Royaume-Uni et y gagner leur vie avant de prétendre à des allocations. Les règles d'expulsion des criminels vers les autres pays de l'UE ainsi que les modalités d'interdiction de retour sur le territoire britannique seront aussi durcies, comme les règles de regroupement familial pour les ressortissants de pays tiers désireux de rejoindre leurs conjoints européens. Pour tout nouveau pays entrant dans l'UE, la liberté de circulation ne pourra pas s'appliquer tant que leurs économies n'auront pas atteint le même niveau que d'autres pays membres. Certaines modifications ne nécessitent que de simples amendements ou des interprétations, d'autres, notamment les règles concernant la libre-circulation requièrent une modification des Traités, ce que la Commission européenne refuse en bloc. Avec un nouveau gouvernement conservateur, la question de l'appartenance à la Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH) pourrait aussi se poser.
Le Parti travailliste: pour le maintien dans une UE réformée. Issu d'une formation traditionnellement pro-UE, Ed Miliband explique, dans le 'Manifeste du Labour', que sa formation travaillera, elle aussi, à réformer l'UE pour y rester membre à part entière. L'appartenance à l'UE est un axe fort du programme du Labour, les travaillistes rappelant que près de 3 millions d'emplois britanniques sont liés au commerce avec l'UE et que la moitié des investissements commerciaux extérieurs au Royaume-Uni proviennent de l'UE.
Pour garder ces atours attractifs pour l'économie britannique, l'UE devra tout de même évoluer, note le Manifeste. Ces réformes devront faciliter la création d'emplois et stimuler la croissance. Le Labour se concentrera sur le développement du marché unique, sur des règles de discipline budgétaires plus solides et sur toute réforme qui fera économiser des dépenses inutiles, notamment au niveau national. La réforme de la politique agricole commune s'inscrit dans cette logique.
Avec les travaillistes au pouvoir, Londres ne rejoindra pas la zone euro et tout sera fait pour préserver les intérêts des pays non membres de la zone. Le Labour fera en sorte de continuer à veiller aux intérêts des travailleurs européens et sécurisera des réformes sur l'immigration et les règles de sécurité sociale. L'idée est de pouvoir contrôler plus longtemps les phases de transition en vertu desquelles les travailleurs des nouveaux États membres peuvent venir au Royaume-Uni. Le Labour veut aussi donner plus de pouvoir aux parlements nationaux sur la législation européenne via le système de 'carton rouge' qui permet de bloquer un projet de législation. Les travaillistes prévoient également un référendum sur l'appartenance à l'UE en cas de nouveaux transferts de souveraineté vers Bruxelles.
Le parti Lib-Dem: rester dans l'UE mais en supprimer les coûts inutiles. Les libéraux, emmenés par le vice-Premier ministre sortant, Nick Clegg, sont traditionnellement en faveur de l'appartenance du pays à l'UE, appartenance qui est bénéfique pour l'économie, même si, selon eux, « l'UE est loin d'être parfaite ». Dans son Manifeste, le parti Lib-Dem suggère de supprimer toutes les institutions qu'il juge inutiles, comme le Comité économique et social européen, qui coûte 100 millions par an et « contribue très peu au processus décisionnel ».Il veut aussi en finir avec le siège strasbourgeois du Parlement européen, qui coûterait 150 millions d'euros. Le Lib-Dem veut aussi s'assurer que tout migrant entrant au Royaume-Uni y vienne pour travailler et non pour y demander des allocations. Le parti veut aussi que soit inscrite dans la loi la possibilité d'organiser un référendum si de nouveaux pouvoirs sont transférés vers Bruxelles.
Le parti UKIP: sortie de l'UE et contrôle de l'immigration. Le programme du parti de Nigel Farage est très simple: il faut quitter l'UE après un référendum, ce qui permettra d'économiser 9 milliards de livres sterling versés annuellement au budget européen, stipule le Manifeste de l'UKIP. Ce 'Brexit' permettra aussi de mieux contrôler l'immigration. Le staff des agents aux frontières sera renforcé. La politique migratoire sera la même pour tout le monde, l'UKIP visant 50 000 visas délivrés annuellement aux travailleurs hautement qualifiés, y compris européens. Le système d'asile ne changera pas et la Convention de Genève sera respectée. Les visas de travail seront délivrés selon un modèle australien, dit l'UKIP. Pendant cette période de travail, ces migrants ne pourront prétendre à aucune allocation ni soin non-urgent du système britannique de santé (NHS). Les règles de libre-circulation avec l'UE seront automatiquement abolies, mais les ressortissants européens déjà présents au Royaume-Uni lors du référendum pourront rester et continuer à travailler sur place.
Le SNP: en cas de référendum sur l'UE, une consultation de l'Écosse et des autres régions constitutives du pays. Europhiles, les nationalistes écossais ne veulent pas entendre parler d'une sortie de l'UE et veulent qu'en cas de référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l'UE une majorité des régions soit atteinte pour valider cette sortie.
Les Verts: un référendum pour approuver le maintien du pays dans l'UE. Présenté comme un possible allié des travaillistes pour former une majorité après le 7 mai, le parti des Verts souhaite un référendum sur l'UE car « beaucoup de choses ont changé depuis 1974 ». Mais le parti est favorable à l'UE, veut renforcer les directives 'Habitat et protection des oiseaux' et maintenir les règles de libre-circulation. Il veut toutefois que les autorités locales reprennent du pouvoir.
Plaid Cyrmru: rester dans l'UE et rejeter le TTIP. Présenté comme un possible allié du Labour, le petit parti indépendantiste gallois veut faire campagne pour rester dans l'UE, mieux utiliser les fonds régionaux et sociaux européens et batailler contre le projet d'accord de libre-échange avec les États-Unis (TTIP).
IL FAUT RECONNAÎTRE QUE, CES DERNIÈRES ANNÉES, L'UE ÉTAIT
LE MALADE DE L'EUROPE - DENIS MACSHANE
Denis MacShane est un ancien député travailliste (1994-2012) et a été ministre des Affaires européennes de Tony Blair de 2002 à 2005. Il a publié « Brexit: How Britain Will Leave Europe », dans lequel il s'inquiète d'une sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne si David Cameron venait à organiser en 2017 le référendum promis à ses électeurs. À la veille d'un scrutin qui s'annonce particulièrement serré, le ministre explique pourquoi le contexte britannique actuel - marqué par un spectre politique frileux, pour ne pas dire hostile envers l'UE - rend cette sortie de l'UE tout à fait plausible. (propos recueillis par Solenn Paulic)
Agence Europe: 'Brexit: Comment la Grande-Bretagne va quitter l'Europe' est le titre de votre livre. Pourquoi être si persuadé que le Royaume-Uni quittera l'UE ? N'existe-t-il pas une alternative ?
Denis MacShane: Les conservateurs britanniques veulent un statut spécial au sein de l'UE comme une sorte d'appartenance 'à la carte', de sorte, par exemple, qu'ils puissent limiter le nombre de citoyens européens qui entrent au Royaume-Uni. Cela est contraire au principe fondateur de l'Union européenne de la libre circulation. Et M. Cameron et le ministre des Affaires étrangères, Philip Hammond, disent qu'il doit y avoir modification du traité de l'UE pour donner au Royaume-Uni un statut spécial au sein de l'UE.
Or, il semble plutôt difficile d'imaginer la chancelière allemande Merkel et le président français Hollande accepter tout cela à temps pour un référendum prévu en 2017.
Même s'il est élu, M. Cameron ne pourrait-il pas revenir sur sa promesse de référendum ?
M. Cameron a réitéré tant de fois la promesse d'un référendum sur le 'Brexit' en 2017 - une promesse en or massif - qu'il est peu probable qu'il revienne sur ses propos s'il gagne l'élection. Il fera l'indignation de son parti qui est très eurosceptique et se trouverait en violation majeure de la confiance accordée, étant donné que le gage d'un plébiscite est si important.
Où en est la relation entre Royaume-Uni et l'UE aujourd'hui ? Et que dire de votre parti ? Pensez-vous que le Labour s'est assez battu dans le passé pour promouvoir le projet européen ?
De récents sondages ont indiqué que 39 % des Britanniques veulent quitter l'UE et 40% souhaitent rester, les électeurs plus âgés étant plus hostiles à l'Europe. Imaginez si, en France ou en Allemagne au cours des 40 dernières années, vous aviez un parti politique majeur et une grande partie de la presse tout à fait hostile à l'UE et faisant au quotidien de la propagande anti-UE… En ce qui concerne le Labour, j'écris justement dans mon livre que Tony Blair aurait dû faire plus pour expliquer l'Union européenne en Grande-Bretagne.
Mais il faut aussi souligner que l'homme malade de l'Europe, au cours des dernières années, a été l'Union européenne elle-même. Celle-ci a été sans croissance, elle a subi la hausse du chômage, le chômage massif des jeunes et un leadership politique de très faible niveau.
Vous dîtes que Tony Blair aurait dû faire plus... ?
Oui, Tony Blair a fait de nombreux discours enthousiastes à propos de l'Europe, mais il les a faits en France, en Allemagne, en Pologne ou Bruxelles, pas en Angleterre.
Que penser du 'fair deal' promis au Royaume-Uni par le nouveau président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker?
Personne à Bruxelles, ni dans aucune capitale européenne, ne souhaite que le Royaume-Uni quitte l'UE. Jean- Claude Juncker a été clair sur ce point, en dépit des attaques très désagréables sur son compte lancées par David Cameron l'été dernier, lorsque M. Juncker était le candidat du parti PPE pour la présidence de la Commission européenne. L'UE a été énormément influencée au cours des dernières années par la pensée du Royaume-Uni afin d'être plus libérale et plus orientée vers le marché. Mais M. Juncker ne peut pas abolir les règles de l'UE et les obligations découlant du traité de l'UE juste pour apaiser M. Cameron et le parti UKIP.
L'UE en fait-elle assez selon vous pour garder le Royaume-Uni à bord?
Je pense que les gouvernements nationaux n'ont pas assez lutté pour faire de la réforme de l'économie, de l'énergie ou de la création d'emplois des priorités élevées de leurs agendas politiques nationaux. Et l'Union européenne et Bruxelles ne peuvent pas se substituer à ce leadership national.
Mais n'y a-t-il pas des marges d'amélioration que Bruxelles pourrait proposer ? Les travaillistes n'ont-ils pas d'ailleurs, eux aussi, des attentes par rapport à l'UE ?
Le Royaume-Uni n'est pas dans la zone euro, mais, bien sûr, toute décision concernant l'euro a un impact sur la City, le cœur financier de l'Europe. Donc, tout gouvernement britannique veut s'assurer que la City n'est pas désavantagée par les décisions prises dans l'eurozone. La Commission et le Conseil sont sensibles à ce point et aideront tout gouvernement britannique, quel que soit le Premier ministre.
D'autres directives, notamment sur la politique sociale, impliquent généralement une décision utilisant le vote à la majorité qualifiée. Cela requiert que le Royaume-Uni (ou d'autres pays) puissent trouver des États membres prêts à bloquer une mesure et ce serait plus facile si le Royaume-Uni était perçu comme un acteur plus positif par rapport à l'UE. Ce ne sera évidemment pas le cas si M. Cameron menace d'un plébiscite qui peut conduire le Royaume-Uni à quitter l'Europe.
La relation entre tous les États membres et l'UE dans son ensemble est une dialectique qui permet des interprétations et des emphases différentes. La Grande-Bretagne a obtenu beaucoup de dérogations mineures ou mini 'opt-out' et cela peut continuer. Mais la menace d'un plébiscite pour sortir de l'UE modifie la dynamique entre un État membre, ici la Grande-Bretagne, et les autres pays membres ainsi qu'avec la Commission et le Parlement européen.
Et si la Grande-Bretagne réussit à obtenir son adhésion à la carte, qu'est-ce qui empêchera d'autres États membres de demander un statut spécial similaire avec, là aussi, le chantage d'un plébiscite sur la sortie de l'UE si des concessions ne sont pas accordées ?
Du monde politique au monde économique, beaucoup redoutent ce Brexit. Quelles en seraient les conséquences immédiates ?
Cela ouvrirait une grande période d'incertitude pour ne pas dire une période de confusion, voire de chaos, en Grande-Bretagne. Beaucoup d'entreprises et de banques devraient considérer une relocalisation et un départ vers des capitales de l'UE car elles perdraient automatiquement l'accès sans entrave au marché de l'UE, un marché d'un demi-milliard de consommateurs.
Les contrôles aux frontières devraient être mis en place entre l'Irlande du Nord et la République d'Irlande, puisque la Grande-Bretagne aurait une frontière terrestre avec un État membre de l'UE. Et les États-Unis seraient horrifiés à l'idée que son allié européen le plus fiable se détache de l'UE.
Les questions se poseraient aussi pour les 2 à 3 millions de Britanniques qui vivent librement en tant que citoyens de l'UE dans d'autres pays de l'UE. Un 'Brexit' enflammerait la politique en Grande-Bretagne et à une époque où le Royaume-Uni et l'Union européenne doivent trouver le chemin du retour à la croissance, à l'emploi et la justice sociale, notre pays serait plongé dans une division interne très nuisible.
NOUS VOULONS REPRENDRE LE CONTRÔLE DE NOTRE PAYS - D. HIRST
David Hirst est un élu local de la ville de Canterbury et membre du parti UKIP qui prône la sortie de l'UE. Ancien membre du parti de David Cameron, l'édile explique pourquoi il soutient une sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne (ou 'Brexit') tout en assurant que la libre-circulation des Européens au Royaume-Uni ne serait pas, si un tel scénario se réalisait, vraiment remise en question. (propos recueillis par Solenn Paulic)
Agence Europe: Pourquoi le parti UKIP soutient-il une sortie de l'Union européenne ? Êtes-vous pour la sortie de votre pays de l'UE ? Quels reproches faites-vous exactement à l'UE ?
David Hirst: À l'heure actuelle, l'UE contrôle beaucoup trop notre législation et nos accords commerciaux. Nous voulons reprendre le contrôle de notre pays, mais, comme nous sommes le plus grand client individuel de l'UE, nous souhaitons aussi garder nos accords commerciaux avec elle.
Nous subissons, par ailleurs, un flux insoutenable d'immigrants et devons contrôler nos frontières. Il ne faut pas se méprendre ici: nous ne cherchons pas à tourner le dos aux demandeurs d'asile et renvoyer ces personnes vers l'oppression. Le Royaume-Uni est un pays privilégié par beaucoup. Il semble qu'un système à points, similaire à celui en place dans des pays comme l'Australie, soit attractif. Mais, en ce qui concerne les migrants européens, je pense qu'ils bénéficieraient des mêmes libertés qu'actuellement. Je suis contre toute politique ethnique.
Vous n'êtes donc pas en faveur de quotas de migrants européens ?
On aborde ici ce que je souhaiterais voir mis au vote dans un referendum, referendum qui peut d'ailleurs être en partie ou entièrement rejeté. La politique sera la même pour tous les citoyens du monde.
La plupart des Européens n'auraient presque aucune difficulté à venir au Royaume-Uni, aller et venir comme bon leur semble. Ils auraient simplement besoin d'une assurance santé et d'un passeport valide pour visiter le Royaume-Uni. Pour s'y établir et y travailler, ce ne serait absolument pas un problème, s'ils peuvent démontrer qu'ils ont une offre d'emploi valable. L'économie en croissance du pays va faire que nous aurons besoin de beaucoup de travailleurs.
Les Européens déjà domiciliés chez nous pourront demander la citoyenneté britannique ou s'enregistrer comme résidents étrangers. Ceux qui souhaiteront prendre leur retraite chez nous devront prouver leur solvabilité et leur assurance santé.
Quant aux demandeurs d'asile, le Royaume-Uni ne se détournerait pas d'eux. Les migrants économiques pourraient - eux - se voir refuser l'accès au territoire, mais pas forcément automatiquement.
Je crois que ce type de régulation de l'immigration existe un peu partout dans les démocraties occidentales modernes.
Je précise qu'il s'agit de ma position personnelle, pas la position officielle de l'UKIP. (Le manifeste de l'UKIP fixe un quota de 50 000 entrées par an de travailleurs hautement qualifiés, dont Européens. Le parti souhaite un contrôle strict des frontières, en renforçant le nombre d'agents et le contrôle des titres de séjour, NDLR).
Que pensez-vous des études qui disent qu'un 'Brexit' pourrait faire perdre au pays jusqu'à 14% de son PIB d'ici à 2030 ?
Je suis farouchement en faveur de la sortie de l'UE et je pense, pour ma part, que la Grande-Bretagne ne subirait qu'une brève et légère chute du PIB avant de regagner des forces. Je n'ai aucune foi en l'économie européenne et la monnaie unique. Nous sommes un petit pays et nos services sont surchargés.
Je crois que David Cameron est vraiment dans une impasse. L'UE ne va pas nous faire de faveur avec des conditions spéciales, notamment sur la libre-circulation. Il ne sera pas en mesure, je crois, de rester Premier ministre dans ces conditions.
Et je ne crois pas non plus une minute en une rupture du Royaume-Uni avec les pays européens. Nous avons tant besoin d'unité dans un monde aussi troublé et dangereux. Nous resterons à vos côtés et partagerons vos difficultés comme vos joies.
IL SERAIT PRÉFÉRABLE DE RENÉGOCIER AVEC LONDRES - S. PEERS
Steve Peers est professeur de droit européen à l'Université de l'Essex et notamment spécialiste de la problématique liée à la Justice et aux Affaires intérieures (JAI). À la veille d'un scrutin britannique serré, il revient sur les enjeux généraux liés à l'Union européenne et, bien que pro-UE, observe qu'il serait aujourd'hui mieux pour tout le monde d'accepter de renégocier certains aspects qui inquiètent les Britanniques. (propos recueillis par Solenn Paulic)
Agence Europe: Comment décririez-vous la relation actuelle entre le Royaume-Uni et l'UE ?
Steve Peers: La relation entre le Royaume-Uni et de l'UE est mitigée. Un certain nombre de Britanniques sont favorables ou indifférents à l'UE et d'autres sont modérément ou fortement hostiles. L'UE n'est pas vraiment en haut de la liste des préoccupations des électeurs, mais elle est liée à un problème, l'immigration, qui lui est en haut de cette liste. La plupart des sondages d'opinion montrent que l'hostilité envers l'UE a augmenté il ya plusieurs années, mais a chuté au cours de la dernière année, à des niveaux historiquement faibles ou moyens.
Comment pouvez-vous expliquer le processus qui a conduit M. Cameron à proposer un référendum sur l'UE ?
David Cameron a proposé un référendum sur l'UE pour se prémunir contre les tentatives de ses propres députés de le remettre en cause comme leader de son parti et pour tenter de réduire le nombre d'électeurs du Parti conservateur qui se tournent vers le parti UKIP qui veut l'indépendance du Royaume-Uni.
Quelle sera la relation avec l'UE si le Labour et le SNP écossais gagnent les élections ?
Un gouvernement travailliste soutenu par le SNP (si cela se révèle viable) n'organiserait pas de référendum, mais essaierait tout de même de renégocier des aspects limités des relations du Royaume-Uni avec l'UE tels que les textes sociaux sur les avantages des travailleurs. Le gouvernement conservateur adoptera, lui, très certainement une loi pour organiser un référendum d'ici la fin de 2017, après avoir obtenu dans l'intervalle la renégociation d'une série d'aspects: l'immigration, le concept d'une 'Union toujours plus étroite', la zone euro, la réglementation ou le droit pénal.
Quels seraient les principaux changements dans le domaine de la justice et des Affaires intérieures entre Tories et Labour ?
Le parti conservateur est susceptible d'opter pour moins de mesures 'JAI' que le parti travailliste, mais le dernier gouvernement travailliste a également eu plus souvent recours à l'opt-out à la fin de son mandat. Il est possible que la renégociation voulue par les conservateurs change les règles des opt-out dans ce domaine de la Justice et des Affaires intérieures et les fasse aller plus loin. Un gouvernement travailliste, lui, ne chercherait pas à quitter la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) ou à abroger la Convention sur les droits de l'homme, tandis qu'un gouvernement conservateur abrogerait certainement cette Convention et pourrait éventuellement dénoncer la CEDH.
Qui, entre l'Union européenne et le Royaume-Uni, a le plus à perdre d'une sortie britannique de l'UE ('Brexit') ?
Les deux parties y perdraient. Le Royaume-Uni perdrait en termes de commerce et d'influence et l'UE perdrait en ce que l'un de ses plus grands États membres se détacherait d'elle et encouragerait le sentiment anti-UE dans les pays membres restants. Il serait préférable de renégocier avec le Royaume-Uni afin que les préoccupations d'une partie de l'opinion publique britannique puissent être abordées.
Que faudrait-il donc renégocier, selon vous ?
Je pense qu'il est logique de clarifier l'accès aux prestations sociales pour les travailleurs, peut-être en établissant une phase courte et progressive menant à l'égalité d'accès à ces prestations (modification de l'article 39(2) du traité) et en excluant des prestations dans l'État d'accueil ceux qui n'y ont pas du tout travaillé (casser l'interprétation de la Cour de justice de l'UE sur l'article 39).
Il est également judicieux de préciser que le concept d'une 'Union sans cesse plus étroite' inscrit dans le préambule du Traité ne signifie pas un processus inévitable pour une plus grande intégration de la zone euro. Il faut aussi clarifier le fait que les États non membres de la zone euro ne doivent pas être coupés de l'accès aux marchés financiers, peut-être en amendant les règles liées à la prestation de services ou sur l'Union économique et monétaire.