*** BRUNO CAUTRES: Les Européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? La Documentation française (Direction de l'information légale et administrative, 29 quai Voltaire, F-75344 Paris cedex 07. Tél.: (33-1) 40157010 - Internet: http://www.ladocumentationfrancaise.fr ). Collection « Réflexe Europe / Débats ». 2014, 169 p., 9 €. ISBN 978-2-11-009267-0.
Ce livre s'ouvre, dans son introduction, sur un constat que même le plus incurable des optimistes n'oserait mettre en doute: « Jamais le fossé séparant les citoyens de l'Union européenne et de ses dirigeants n'a semblé aussi profond qu'aujourd'hui ». Nous en sommes là, en effet - et ce ne sont pas les dernières péripéties liées à l'arrivée de nouveaux dirigeants politiques en Grèce qui embellissent le tableau. Fidèle à l'esprit qui caractérise cette collection, Bruno Cautrès s'emploie, dans ces pages, à apporter des réponses aux questions qui taraudent les personnes attachées à la construction européenne dans le contexte de la « Grande Récession » qui n'en finit plus. Celle-ci, à titre d'exemple: « est-il légitime d'imposer aux peuples, et en particulier à certains d'entre eux, des politiques économiques qui ne répondent pas nécessairement à leurs souhaits démocratiques ? » A celle-ci comme à la question plus générale qui donne son titre à cet ouvrage, cet enseignant à Sciences Po et chercheur au CNRS n'apporte pas de réponse univoque et définitive, mais il éclaire par touches successives différents aspects qui, peu ou prou, participent au malaise actuel. Il laisse au lecteur le soin d'en tirer les conclusions qu'il jugera bon, son propos étant d'offrir des clefs d'analyse et d'interprétation sérieuses bien plus que de pérorer en chaire de vérité académique.
Dans un premier temps, l'auteur passe en revue les différentes phases du passage « de l'indifférence au désamour » qu'il discerne sur la base des enquêtes Eurobaromètre menées depuis 1973 - dont les résultats ne sont pas, explique-t-il, à prendre pour argent comptant. Après le « consensus permissif » qui a prévalu jusqu'en 1985 et « l'âge d'or de l'intégration européenne » que personnifie la trinité Delors-Kohl-Mitterrand, l'après-Maastricht fait le lit d'un « dissensus contraignant » obligeant les élites à devoir subir « la contrainte… du peuple ». Au fil du temps, un « syndrome de détachement vis-à-vis de l'intégration communautaire » s'affirme dès lors pour un segment croissant de la population européenne. Il est évident que l'élargissement big bang de 2004 a poussé en ce sens, mais faut-il aussi voir dans ce détachement encore avivé par le rejet du Traité constitutionnel et la crise qui sévit depuis 2008 le fruit d'une « politisation croissante des questions européennes » ? Peut-être, mais alors convient-il d'éclairer les soubassements nationaux de cette politisation, ce à quoi l'auteur se résout plutôt en catimini.
Affirmer que les Européens n'aiment plus l'Europe reviendrait, selon Bruno Cautrès, à verser dans la caricature, n'en déplaise aux europhobes de tout poil. Pour autant, l'effritement du soutien à l'Union n'est pas un leurre ou un artefact des sondages: dans la deuxième partie du livre, il s'intéresse finement aux facteurs déterminants du désamour citoyen, s'attardant notamment sur la question de « la confiance mutuelle entre Européens » qui, hélas, n'est plus mesurée par l'Eurobaromètre - ce qui pourrait être considéré comme une aubaine par Berlin en ces temps-ci… Dans la troisième partie, il s'attaque enfin à la question de savoir si les enjeux européens sont désormais « clivants et mobilisateurs ». Pas vraiment, juge-t-il à la lumière des taux de participation aux élections européennes, tout en admettant du bout des lèvres que celles-ci restent avant tout une « mosaïque d'élections européennes nationales », cette désaffection citoyenne pouvant dès lors fort bien résulter « d'un désintérêt marqué pour les modalités actuelles de l'intégration européenne ». Dès lors, à qui la faute si, à ce jour, « l'Union demeure composée d'une pluralité de demos nationaux » ? Aux responsables politiques nationaux qui, à l'évidence, répugnent à se dépouiller au profit de l'échelon européen ou, en tout cas, à celui où se gère la monnaie unique. Cela, Bruno Cautrès ne l'écrit pas ouvertement, laissant à son lecteur, le signataire de cette recension, le soin de tirer sa propre conclusion…
Michel Theys
*** FRANCOIS SAINT-OUEN (sous la dir. de): L'Europe de Denis de Rougemont. Editions Academia / L'Harmattan (29 Grand' Place, B-1348 Louvain-la-Neuve. Tél.: (32-10) 452395 - fax: 454480 - Internet: http://www.editions-academia.be ). Collection « Publications de l'Institut européen de l'Université de Genève », n° 13. 2014, 187 p., 20 €. ISBN 978-2-8061-0132-7.
À quoi peut bien servir un ouvrage consacré à un intellectuel suisse dont le nom n'est plus connu que par une poignée d'initiés et de lettrés ? En cette année qui marque les trente ans de la disparition du penseur suisse, sera sans doute posée par certains, mais à tort ! Chargé de cours à l'Institut d'études globales de l'Université de Genève et secrétaire général du Centre européen de la culture précisément créé par cet écrivain « tourné vers son époque », François Saint-Ouen a le mérite, par ce livre qui prolonge un colloque organisé à Budapest, de montrer combien la pensée de ce personnaliste reste digne d'intérêt, voire de totale actualité tant elle était sinon en avance sur son temps, en tout cas intemporelle par bien des aspects. Sans doute certaines des contributions réunies dans ces pages n'intéresseront-elles que quelques rares spécialistes, par exemple quand Krisztina Horváth décortique « la poétique du paysage dans Le paysan du Danube », l'une de ses oeuvres de jeunesse, qu'Eva Szénási oppose sa conception de l'Europe à celle de l'un de ses contradicteurs communistes au sortir de la Seconde Guerre mondiale ou que Nicolas Stenger discerne dans la décolonisation amorcée dans les années 50 sa passion intellectuelle pour le « dialogue des cultures ». Mais ceux qui acceptent de s'aventurer dans ces écrits y découvriront aussi la trace d'un intellectuel qui espérait « trouver une voie médiane entre le capitalisme et le marxisme », d'un visionnaire qui, afin de sauver la civilisation et l'espèce humaine, plaidait avec Albert Einstein pour la création d'un « Gouvernement planétaire », du porteur aussi, comme l'explique Simon Charbonneau, d'une vision spirituelle incarnée dans une pensée « dont le sens ne peut que rencontrer un écho du côté des révoltés et des contestataires du désordre matérialiste » - qui, comme en témoigne l'actuelle tragédie grecque, sont légions aujourd'hui comme hier… Sur des multiples plans, la pensée de Rougemont est donc à redécouvrir d'urgence. Il faut l'écouter très attentivement, par exemple, quand ce chantre d'une Europe bâtie sur les régions plus que sur les États-nations fustigeait les « micro-nationalistes » en faisant l'éloge, dans le domaine politique, des ensembles de petite taille car à taille humaine. Il faut l'écouter lorsqu'il s'exprime par la bouche de son complice intellectuel et ami Dusan Sidjanski, rappelant notamment qu'une « fédération ne peut naître que du renoncement à toute idée d'hégémonie organisatrice » et à « tout esprit de système », le but n'étant pas « d'effacer les diversités et de fondre toutes les nations en un seul bloc, mais au contraire de sauvegarder leurs qualités propres ». Ce message ne mérite-t-il pas d'être médité, à Berlin par exemple ? Sur cette base, le Pr. Sidjanski tourne définitivement la page Barroso (dont il fut le conseiller) pour esquisser ce que pourrait être, demain, l'indispensable « Fédération européenne » à bâtir en prenant la zone euro comme « noyau politique fédérateur ». Le mot de la fin, laissons le toutefois à Denis de Rougemont lui-même qui, dans la sixième lettre qu'il avait adressée aux députés du Conseil de l'Europe en 1950 (et qui est publiée in extenso dans le livre), leur lançait, accusateur: « Sur la base des partis nationaux, qui est la vôtre, il est clair que l'Europe ne sera jamais faite » ! Soixante-cinq ans plus tard, parce que les élections européennes restent obstinément instrumentalisées à des fins nationales, le constat reste pleinement valide…
(MT)
*** YANIS VAROUFAKIS: La genèse de la Grèce des mémorandums. Une chronique de la crise. Éditions Gutemberg (37 rue Didotou, GR-10680 Athènes. Tél.: (30-210) 3642003 - fax: 3642030 - Courriel: info@dardanosnet.gr). 2014, 432 p., 19 €. ISBN 978-960-01-1668-7.
En 2009, l'État grec a fait faillite. L'Europe et Athènes avaient le choix entre la vérité et le déni. D'après Yanis Varoufakis, professeur à l'Université économique d'Athènes mais aussi professeur visiteur à l'Université d'Austin, au Texas, et surtout depuis peu ministre des Finances au sein du nouveau gouvernement grec, c'est le déni qui a été choisi. Ainsi a été accordé le prêt le plus important dans l'histoire du monde à l'État qui était le plus en faillite, ce à la condition que le revenu national de la Grèce diminue brutalement ! Ce prêt absurde a été maquillé en expression de la… solidarité européenne. En fait, selon l'auteur, l'objectif était de procéder à de cyniques transferts avec des pertes immenses pour les banques avant de faire porter celles-ci sur les épaules des plus faibles des citoyens. Telle était la manoeuvre du Mémorandum, fondé sur trois "matériaux de construction": les prêts toxiques, une voie à sens unique et la crainte d'un conflit avec les banques. Aujourd'hui, le régime qui a construit la Grèce du Mémorandum a vécu et le gouvernement Tsipras déchire la camisole de force du Mémorandum dont Yanis Varoufakis décrit la genèse et les différentes étapes à travers des textes écrits au cours de la période 2006-2014. En neuf chapitres, l'auteur explique comment la Grèce en est arrivée au premier Mémorandum (mai 2010 - mars 2011) et aux effets cataclysmiques qui en ont découlé, puis l'avènement du deuxième Mémorandum (novembre 2011 - avril 2012) et l'été chaud de 2012. Il exprime également ses vues quant à la possibilité d'un Grexit, l'ouvrage étant enrichi par une riche bibliographie sur cette période très trouble, pour la Grèce mais aussi pour l'Europe…
(AKa)
*** L'Europe en formation. Revue d'études sur la construction européenne et le fédéralisme - Journal of Studies on European Integration and Federalism. Centre international de formation européenne (10 av. des Fleurs, F-06000 Nice. Tél.: (33-4) 93979397 - fax: 93979398 - Courriel: europe.formation@cife.eu - Internet: http://www.europeenformation.eu ). 2014, n° 372, 168 p., 20 €. Abonnement: 50 €.
Ce numéro de la revue fondée par le chantre du fédéralisme intégral que fut Alexandre Marc est tout entier composé - outre la traditionnelle chronique de l'inlassable vigie fédéraliste qu'est Jean-Pierre Gouzy - d'un dossier très complet consacré à l'avenir qui sera réservé aux modèles sociaux européens. La tonalité des contributions, toutes écrites par des personnes actives au sein du monde académique, n'incite pas réellement à l'optimisme, tant il est vrai notamment que, comme l'écrit l'économiste Jean-Claude Vérez dès l'introduction à ce dossier dont il a assuré la coordination, « dans un contexte de crise et d'après crise, les contraintes budgétaires de l'Union européenne révèlent que la divergence des modèles sociaux devient un obstacle majeur à une intégration plus poussée ». D'emblée, de premiers auteurs relèvent que le débat autour de l'instauration amorcé, dans les pays européens, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale a très rapidement plutôt penché du côté d'un modèle libéral de marché au détriment des messages portés par les forces sociales progressistes. En analysant les politiques sociales mises en oeuvre à travers trente pays européens, la politologue Kostadinova (Université de l'Illinois à Chicago) confirme elle, preuves à l'appui, que plusieurs genres de modèles d'Etat-providence, parfois fort différents, coexistent en Europe, son collègue suédois Lars Niklasson (Université de Linköping) renchérissant qu'il serait téméraire de miser sur l'émergence d'un seul modèle social tant les vues en la matière peuvent différer d'un pays à l'autre. C'est ce que confirme encore l'économiste Mahamat K. Dodo (Universités de Valence et de Californie) en observant combien les attentes pour ce qui est de conférer une dimension sociale à l'Union sont différentes sinon divergentes. Du coup, la crise en cours est-elle de nature à porter un coup fatal à la diversité des modèles sociaux européens et, ainsi que l'écrit Francisco Rodriguez (Institut universitaire européen), céder la place à leur ersatz néo-libéral ? Rien ne permet de l'exclure, en dépit de la révolte populaire - et, hélas, populiste - qui pourrait en résulter. Un regret: une allusion à l'allocation universelle qui était chère à Alexandre Marc n'aurait-elle pas eu sa place dans ce dossier ?
(MT)
*** Politique. Revue de débats. ASBL Politique (9 rue du Faucon, B-1000 Bruxelles. Tél.: (32-2) 5386996 - Courriel: secretariat@politique.eu.org - Internet: http://politique.eu.org ). Janvier/février 2015, n° 88, 84 p., 9 €. Abonnement: 40 €.
Dans ce numéro d'une revue progressiste belge de qualité, peu d'allusions, cette fois, à l'Europe telle qu'elle se construit de nos jours, hormis une dénonciation, sous la plume du rédacteur en chef Henri Goldman, des « ukases européennes imposant partout une austérité aveugle » auxquelles aucun mouvement de gauche n'était en mesure, en Belgique du moins, de résister jusqu'il y a peu - les choses étant peut-être en train de changer sur ce plan, même si Syriza ne fera pas fatalement le printemps européen. A noter aussi une lecture marxiste de la crise que le capitalisme subirait depuis le début des années 70, quand les « trente glorieuses » auraient cédé la place aux « quarante piteuses » dont la crise financière de 2008 serait le dernier épisode. Il confirmerait que le capitalisme croupit désormais dans une « phase dépressive » et socialement mortifère dont seule la radicalité politique pourrait permettre de sortir.
(MT)
*** TIZIANA DI MAIO: Alcide De Gasperi und Konrad Adenauer, Zwischen Überwindung der Vergangenheit und europäischem Intergationsprozess. Peter Lang (1 Moosstrasse, P. O. Box 350, CH-Pieterlen. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection "Italien in Geschichte und Gegenwart". 2014, 395 p., 65,95 €. ISBN 978-3-631-64564-2.
L'ouvrage de Tiziana Di Maio sur Alcide De Gasperi et Konrad Adenauer apporte un éclairage très instructif et très bien fourni sur deux personnalités ayant grandement contribué à la construction européenne dès ses origines. L'auteur commence par recadrer de manière très complète le contexte historique dans lequel les deux hommes ont dû agir, à savoir dans l'immédiat après Seconde guerre mondiale et au début de la guerre froide. La première partie de l'ouvrage fait preuve de connaissances et de recherches très poussées en relations internationales, la vision italienne de la politique étrangère française présentant aussi un éclairage instructif et original à défaut d'être objectif. Le mérite de l'ouvrage de Tiziana Di Maio est également de faire apparaître un grand nombre d'acteurs dans le rapprochement germano-italien d'après-guerre, tels le Vatican ou la Bavière, mais aussi de traiter de ce rapprochement sous un grand nombre d'aspects, politique comme culturel et cinématographique, sans oublier un point important et assez novateur: la perception de ce rapprochement par les opinions publiques italiennes et ouest-allemandes. Autre point fort de l'ouvrage: les rapports avec l'ex-Allemagne de l'Est. Même relativement brève, cette évocation a néanmoins le mérite d'exister.
(GLe)