Les différences d'approche subsistent. Les initiatives et les déclarations encourageantes sur la solidarité européenne face à la crise grecque ont apaisé quelque peu les tensions ; mais les différences d'approche concernant la gestion de la zone euro, dont il a été question hier dans cette rubrique, sont bien réelles, et une meilleure compréhension réciproque demeure indispensable. Les autorités allemandes ont parlé d'exclure de la zone euro les pays qui ne respectent pas les règles ; des personnalités françaises ont dénoncé les responsabilités allemandes dans les déficits budgétaires d'autrui ; quelques déclarations ont été excessives, par exemple celle de Guy Verhofstadt affirmant que l'attitude allemande à l'égard de la crise grecque ne correspond pas à l'image de « l'Europe qui devait remplacer la guerre par la coopération et la solidarité » ; en même temps, la Grèce a été parfois présentée comme un pays de tricheurs systématiques. Or, si chacun condamne la position de l'autre au lieu de s'efforcer de la comprendre, il n'y a pas d'unité possible.
Le soutien de l'UE à la Grèce est réel. L'attitude du premier ministre grec a été digne et ferme: il a adopté les mesures internes indispensables et il a précisé qu'il ne cherche pas une aide directe mais le soutien politique permettant à son pays de faire appel aux marchés financiers dans des conditions acceptables. De son côté, l'UE n'a pas à rougir du soutien consenti régulièrement à la Grèce dans le cadre de ses politiques communes ; il est substantiel, les chiffres le prouvent. Le point faible est peut-être la solidarité insuffisante face au flux d'immigrés clandestins auquel la Grèce doit faire face ; mais ce domaine est politiquement très délicat à cause d'une certaine démagogie selon laquelle l'Europe devrait accueillir toute la misère du monde.
La position allemande a ses raisons. Pour comprendre l'attitude allemande, il faut remonter à l'époque « avant l'euro », celle des dévaluations et réévaluations des monnaies nationales: réunions soudaines à Bruxelles le vendredi soir, après la clôture des marchés, débats houleux, humiliation des pays obligés à dévaluer. L'Allemagne avait alors accepté de renoncer à sa monnaie, malgré le scepticisme de l'opinion publique et des milieux économiques, et les chanceliers Kohl et Schmidt avaient explicitement indiqué qu'ils voulaient éviter la domination excessive du DM. Mais la contrepartie devait être la stabilité de l'euro.
Ce que l'Allemagne réclame, est que les règles définies en commun soient respectées et renforcées. Elle n'est pas isolée. Faudrait-il rejeter encore une fois la coordination obligatoire des politiques économiques des pays de l'euro, que Jacques Delors avait réclamé dès le départ ? Le renforcement du Pacte de stabilité vient d'être défini comme indispensable par le président du Conseil de stabilité financière (Financial stability board), Mario Draghi: il demande que les disciplines soient rendues plus contraignantes et étendues au domaine des réformes structurelles. Les brillants économistes qui préconisent la sortie grecque de l'euro et les personnalités politiques qui déplorent la rigidité allemande ne devraient pas oublier les avantages que l'euro a apportés aux pays dont la monnaie nationale était auparavant faible. Le président de la Banque Centrale Européenne, Jean-Claude Trichet, vient de les rappeler: ils ont bénéficié de taux d'intérêt très favorables pour leurs emprunts à long terme, et pour la Grèce en particulier « le financement du déficit extérieur a été assuré par la simple appartenance à la zone euro ». En s'éloignant de la zone euro, le coût du refinancement de la dette de ces pays augmenterait massivement. Et M. Trichet a ajouté: « C'est une lourde responsabilité celle de léguer à ses enfants et petits-enfants la charge de rembourser ses propres dépenses ». Il a considéré comme une « hypothèse absurde » la sortie de la Grèce de la zone euro, en ajoutant: « Il ne s'agit pas à présent d'identifier des boucs émissaires mais de corriger les fragilités du système financier».
Ce que signifie la coordination économique. Il n'y a pas de pays qui a tort ou raison a priori, mais des règles communes à respecter et à renforcer pour que la zone euro fonctionne. Les faits prouvent que la faiblesse d'un pays se répercute sur la valeur même de l'euro, au détriment de tous. Il est évident qu'en cas de difficultés, la solidarité doit jouer ; mais la coordination des politiques économiques implique que chacun corrige ses défauts et ses lacunes (l'Allemagne y comprise à propos de sa politique fiscale). C'est la signification de la coordination des politiques économiques ; chacun doit ajuster la sienne, à l'avantage de tous. Mais le préalable obligatoire est que les règles communes soient respectées. Bien entendu, la discipline du monde de la finance et la surveillance doivent progresser en même temps, en protégeant l'économie réelle contre la spéculation et les abus. C'est bien ce que l'UE essaye de faire.
(F.R.)